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Journal Spécial des Sociétés
Bien-être au travail : « la reconnaissance est un élément fondamental »
Publié le 15/07/2019

Lors d’une deuxième édition de son Lab, le 31 mai, l’UJA de Paris, sous la houlette de son (ancien) président Frédéric Perrin, a dédié son think tank à un sujet devenu incontournable : le bien-être au travail.


« Les cabinets n’ont pas encore vraiment pris la mesure de la nécessité – et de l’évolution de la volonté des collaborateurs – d’avoir plus de qualité de vie », a déploré Frédéric Perrin, le 31 mai dernier, à la Maison du Barreau. Le président pour le mandat 2018-2019 de l’UJA de Paris est revenu sur les résultats d’une étude menée par l’association syndicale auprès des jeunes avocats sur la vision de leur profession. Si majoritairement ces derniers se disent « plutôt heureux », ils ne cachent pas leurs craintes pour l’avenir : peur de ne pas réussir à concilier vie professionnelle et vie personnelle, peur d’un mal-être au travail. Pour l’UJA, qui s’attache à ce que les jeunes avocats se sentent « bien dans leur robe », il était donc temps de lancer la deuxième édition de son Lab, think tank destiné à réunir « la jeune génération des professionnels du droit », autour d’une notion « qui a le vent en poupe », a souligné Frédéric Perrin : le bien-être au travail.


Tellement en poupe que dans le sillage d’autres jeunes pousses, Siham Hadjam, invitée de cette table ronde, a créé Cyconia, une start-up à l’origine d’un assistant intelligent pour faciliter la vie au travail. « L’objectif était d’absorber les tâches sans plus-value, pour redonner du temps, et notamment du temps personnel », a affirmé la PDG. Un concept séduisant, à l’heure où la course au temps est devenue la norme. Du temps, c’est d’ailleurs ce dont manque souvent Charlotte, l’héroïne de la bande-dessinée écrite par Aurélie Chaney. Dans « Ma vie rêvée d’avocate junior », la jeune femme fraîchement diplômée est embauchée comme avocate collaboratrice dans un prestigieux cabinet d’avocats, où elle doit composer avec une vie professionnelle à cent à l’heure, et ne compte plus les nocturnes au cabinet ni les week-ends à travailler, alors que son couple commence à s’effriter. « Au début, Charlotte est débordée, mais à partir du moment où elle se connaît mieux, où elle ose s’affirmer, elle arrive à mieux concilier », a expliqué Aurélie Chaney. L’auteure elle-même était avocate avant de devenir juriste. Car si sa bande-dessinée présente de forts airs autobiographiques, Aurélie Chaney a trouvé une autre façon de « mieux concilier ». Après sept années « intensives » comme avocate d’affaires M&A au sein d’un cabinet international, une clientèle personnelle mince et un enfant, plutôt que de s’installer, la jeune femme a fait le choix de passer « de l’autre côté », comme elle l’a dit... et semble avoir trouvé aujourd’hui un équilibre.

 


La nécessité de « donner du sens »


Pour Aurélie Chaney, l’un des premiers critères du bien-être réside dans l’intérêt que l’on porte à son travail. « C’est important de travailler sur des dossiers stimulants, des domaines variés, et d’avoir au fur et à mesure une autonomie dans la gestion de ses dossiers.» Également invité, Christophe Nguyen, psychologue du travail et président d’Empreinte Humaine, cabinet spécialiste des risques psychosociaux et de la qualité de vie au travail, l’a exposé très simplement : il est, plus que cela, nécessaire de « donner du sens » à ce que l’on fait. « J’ai travaillé avec une structure dans laquelle il y avait un burn out tous les six mois parmi les juristes. On a fait un audit : la plupart gagnaient bien leur vie, mais trouvaient que leur travail n’avait pas de sens. Ils passaient des heures à réaliser des notes techniques d’analyse juridique pointue, mais n’avaient aucun retour. Il a donc été décidé que chaque juriste irait à la réunion où était utilisée sa note, pour qu’il comprenne comment était utilisée sa note. Et ça a tout changé», a témoigné le psychologue. Il n’y a donc pas de bien-être sans sentiment de faire « utile », mais aussi de bien faire. À cet égard, pour le psychologue, la reconnaissance est un élément tout à fait « fondamental ». Ce qui suppose un management qu’il a qualifié de «sain»; à l’écoute et disponible au quotidien, apte à apporter de la « sécurité psychologique »; un climat de travail où les personnes ont le droit à l’erreur, où elles peuvent s’exprimer, mais encore où elles peuvent « parler vrai ».


Le droit de dire quand ça ne va pas


« On a le droit de dire quand ça ne va pas. Vous n’avez pas à subir une charge émotionnelle », a affirmé le psychologue. Ce dernier a ainsi recommandé d’être «conscient de ses signaux faibles » : manque de sommeil, sursauts, stress, erreurs multiples, irritabilité, tristesse, prise ou perte de poids... « Les sautes d’humeur, c’est normal. Mais si elles durent, il faut s’en inquiéter ». Christophe Nguyen a également conseillé d’être à l’écoute des remarques venant de l’entourage. « Si plusieurs personnes vous disent “tu as changé”, c’est sûrement qu’il y a quelque chose à faire. » Il faut donc être soi-même acteur, et oser verbaliser, factualiser, a encouragé le spécialiste ; parler de soi, de son ressenti. « Je ne me sens pas bien / je suis inquiet pour ma santé, en raison de...»


Siham Hadjam a abondé dans ce sens : « lorsqu’un collaborateur ou un associé vient me voir pour me dire que ça ne va pas, j’y suis forcément sensible. Cela m’oblige à me remettre en question. Je me suis aperçue qu’on avait mis une personne au mauvais endroit, et que cela ne fonctionnait pas. En parlant avec elle, j’ai pu comprendre quel poste lui correspondrait davantage. Le dialogue est très important !». Pour autant, la PDG de Cyconia a reconnu que la capacité à se poser les bonnes questions et à vouloir opérer des changements dans l’intérêt des salariés ou des collaborateurs était fortement liée à la culture d’entreprise. Et malheureusement, selon elle, encore actuellement, dans certaines entreprises, «les choses ne peuvent pas bouger, car tout est porté par un seul dirigeant, qui décide de tout. À moins qu’il y ait un impact économique en jeu, pourquoi changer sa culture d’entreprise quand son modèle fonctionne ? », a-t-elle pointé, estimant qu’il n’était ici pas question de la taille de l’entreprise, « mais de la concentration, de la centralisation du pouvoir ».


Télétravail, un sujet tabou ?


Dispositif censé favoriser l’efficacité et le bienêtre au travail, si le télétravail se démocratise tout doucement en France, il s’agit encore largement d’un sujet tabou dans certains domaines, notamment chez les avocats, a considéré Frédéric Perrin. « Le télétravail suppose un management basé sur des résultats et des objectifs plutôt que sur du “temps passé à”. Beaucoup de managers n’y sont pas encore prêts. Certains soulèvent la question du lien social, de la réorganisation. D’autres disent qu’ils ne veulent pas de “télécanapé”... Dans tous les cas, on voit bien qu’il s’agit d’une question de confiance », a affirmé le psychologue.


Pourtant, Siham Hadjam l’a relevé : le télécanapé, cela « relève du fantasme » ! « Il y a un paternalisme et une manière d’infantiliser persistants en France. Or, il ne faut pas oublier que les gens sont en grande majorité engagés et responsables. Et de toute façon, si vraiment ils ne font rien chez eux, cela finit par se voir ! ».


« On travaille vraiment ! », a assuré une avocate présente dans le public. Celle-ci a souligné que lors d’une précédente collaboration, elle avait réussi à négocier des plages de télétravail par le prisme du temps de trajet pour se rendre en audience: «J’ai argumenté en termes de fatigue et de temps perdu : c’était idiot de rentrer ensuite au cabinet alors que je pouvais directement rentrer travailler chez moi.» Pour Frédéric Perrin, il s’agit d’un aménagement salutaire, considérant que l’ « On met de plus en plus de gens dans des bureaux où ils doivent cohabiter, ce qui peut être un facteur de stress. » Aménagement qui, de plus, ne nuit pas à la productivité, bien au contraire, a assuré Siham Hadjam : « Je me suis aperçue que mes collaborateurs étaient trois fois plus efficaces. Par exemple, une réunion qui dure normalement une heure prend 10 minutes au téléphone ! » « Il faut dire que l’on a la réunionite aiguë en France, s’est amusé Frédéric Perrin. Être présent à rien faire est parfois mieux valorisé que si l’on part à 17h en ayant été efficace… Dans certains cabinets, cela a encore la vie dure ! », a regretté le président de l’UJA de Paris. Plus globalement, l’organisation du travail à distance se heurte donc bien souvent à une forte culture du présentéisme, a observé Christophe Nguyen.


Pour sa part, Siham Hadjam a relaté que lorsqu’elle occupait un poste clé chez L’Oréal, il y a quelques années de cela, les quelques fois où elle « osait » quitter son poste à 17h un vendredi, les moqueries ne se faisaient pas attendre. « J’avais droit à des “eh bah bonne journée !”, c’était la blague du service. Mais il faut arrêter ça, et l’élan doit venir des plus jeunes. Il faut dire “non” au travail de plus en plus tard, de plus en plus longtemps. Et puis, on se rend compte que ça correspond de moins en moins à “gagner plus”, dans tous les secteurs


 « Il serait bon de changer de paradigme : connaître ses limites, et s’en fixer »


D’autant que, parfois, ce culte du présentéisme et de la surcharge de travail peut mener à tout – trop – accepter, a appuyé Frédéric Perrin. Une situation dans laquelle s’est reconnue une bonne partie du public. « Dans le premier cabinet où j’ai travaillé, est intervenue une jeune avocate, le collaborateur senior acceptait tout : de ne pas prendre de vacances, de travailler très tard, etc. J’ai fini par lui dire que j’en avais ras-le-bol qu’il me savonne la planche, car en faisant cela, il m’empêchait de le faire aussi ! ». « De mon côté, quand on m’a dit “sois contente d’avoir une semaine le 15 août”, j’ai démissionné. Je me suis dit que mon avenir n’était pas là », a confié sa voisine. « Il y a beaucoup d’abus car les “anciens” se sont laissés marcher sur les pieds, a avoué Frédéric Perrin. Cela fait des professionnels qui se sentent constamment sur un siège éjectable, et donc corvéables à merci. Mais de tels comportements ne sont plus acceptables, il faut réagir, il faut être formé pour éviter de tomber dans cet engrenage », a insisté le président de l’UJA de Paris.


Opinant à cet appel, une jeune avocate a proposé un autre angle de vue : « La disponibilité à toute heure est souvent vue comme une qualité. Mais il serait bon de changer de paradigme : connaître ses limites et s’en fixer », a-t-elle estimé.


 « Il n’existe pas de déterminisme absolu : “vous allez en baver toute votre vie”… On est acteur de sa vie, on fait des choix », a approuvé Christophe Nguyen. Des choix dans lesquels il faut garder à l’esprit, a rappelé Frédéric Perrin, qu’il ne s’agit « que de son travail, et seulement d’un travail». À ce titre, il faut relativiser les urgences, a considéré une avocate. « Des clients pressés, on en a tous. Des vraies urgences, très peu. Il faut distinguer l’important de l’urgent. Et un problème, pour bien être traité, nécessite du temps ». « Il faut juste montrer que la problématique est prise en main, a abondé Frédéric Perrin. Mais nous ne sommes pas chirurgiens cardiaques, il n’y a pas d’urgence vitale ! »


Décrocher !


Prendre le temps, c’est bien, décrocher, c’est encore mieux ! Siham Hadjam a incité à s’arrêter, souffler. « Il ne faut pas oublier que le temps de concentration chez l’homme est réduit. Toutes les 45 à 55 minutes, nous avons besoin de 10 minutes de pause. Ça demande de mettre en place des méthodes de gestion du temps, mais permet d’être plus efficace, et donc de ne pas stresser parce qu’on s’arrête de travailler quelques minutes. » La PDG de Cyconia l’a avoué : elle prône l’oisiveté, parfois. « C’est bien de ne rien faire, de temps en temps, ce n’est pas grave


Pour Christophe Nguyen, l’important est de préserver sa santé. Le psychologue a ainsi prescrit à son auditoire « un long weekend toutes les cinq semaines », et l’a invité à se reposer, ainsi qu’à s’extirper régulièrement de sa vie professionnelle. « Quand il y a un surinvestissement, on peut être grisé et oublier tout ce qu’il y a côté du travail. Mais il ne faut pas mettre ses œufs dans le même panier : cultivez des relations personnelles, investissez d’autres champs, prenez du plaisir ! »


Siham Hadjam a rapporté que l’une de ses investisseuses avait une carrière incroyable avant de faire un burn out. « Elle m’a révélé qu’elle s’était fait broyer par des phrases comme “il faut que tu donnes tout pour le boulot”, “tu dois être performante”, “pense à ton ascension sociale”. Un mois après, elle s’est aperçue que ça faisait plus de 20 ans qu’elle n’avait pas fait une chose très simple : lire. Elle s’est retrouvée avec un livre dans les mains, et c’était une sensation incroyable pour elle ! » La lecture, c’est justement ce qui permet à la PDG de déconnecter : 15 minutes, tous les matins, et elle n’y déroge pas. « Ça permet, avant d’attaquer une folle journée, d’avoir un moment pour soi. Il faut continuer à se cultiver, à s’informer, à prendre du recul. Beaucoup de gens sont “à fond” dans leur travail mais complètement déconnectés de la réalité, isolés. Pourtant, si on est organisé, équilibré, on peut avoir la même carrière. Il faut juste aller voir autre chose, et ritualiser. »



Bérengère Margaritelli

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