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Journal Spécial des Sociétés
Le Bâtonnier Pierre-Olivier Sur vous raconte…
Publié le 10/12/2019

À travers notre rubrique Chronique de robe, avocats et magistrats se livrent sur les grands moments ayant marqué leur carrière.
Dans ce numéro, le bâtonnier Pierre-Olivier Sur revient sur trente années d’humour judiciaire vécu ou rapporté, et nous raconte comment Marie-Antoinette, le procès Landru, ou un quiproquo entre l’abolition de la peine de mort et l’abolition de la chasse à la baleine, sont venus rompre, l’espace d’un instant, la solennité d’un moment judiciaire.




Parmi les fulgurances d’audience, l’humour n’est pas qu’une étoile filante. Sa trace est indélébile, et en plus, ça marche ! Car le juge vous en est reconnaissant. Il raconte le fou rire à ses collègues, aux greffiers, en famille. Alors les histoires drôles du Palais suivent, survivent, transforment. Elles s’inscrivent dans la tradition orale du monde judiciaire. Mais malheur à qui aura perdu la chute ! Celui-là quitte l’audience vaincu, comme lorsqu’on fait citer un témoin qui se retourne à l’inverse de la vérité du client.


Dans cette chronique, ne retenons que les succès....


Qui n’a pas entendu Francis Szpiner raconter le procès Bokassa et l’acquittement de l’empereur, pour des faits d’anthropophagie, ne sait pas que la bouffonnerie est une défense. Qui n’a pas tourné la tête, au miaulement d’un chat pendant l’audience (était-ce Thierry Herzog ?), n’a jamais ri pendant un réquisitoire. Et qui sait, si un jour, le législateur taquin ne proposerait pas de notifier un nouveau droit subjectif extra-patrimonial : le « droit au rire », après le « droit au silence » ?


Le banc des avocats est potache. Comme la salle de garde qui accueille les internes à l’hôpital. Car le crime est là, avec son cortège de malheurs – nous aussi, comme les médecins, on sauve des vies. Alors, l’absurde nous fait rire. Parfois, au milieu des années de liberté qui se jouent à la roulette judiciaire, et dans les océans de larmes des victimes, ou en plein trac d’avant l’audience de plaidoirie... on écoute un ventriloque parmi les robes noires. Il marmonne, lorsque le président ordonne une suspension pour une pause pipi : « La Justice est dans le besoin ». Ou bien, s’il s’agit d’une affaire de mœurs : « La Justice est pendante, entre les parties ». Ou encore, s’il y a un chien qui parcourt la scène du crime : « La Justice est aux abois ».


Ce sont des tiroirs. Des formules maintes fois répétées. Voyez la porte vitrée de la Chambre de l’instruction à Paris. Elle est en verre poli. À chaque fois que je la franchis, j’entends l’invective d’un avocat furieux d’avoir attendu des heures avant de plaider : « Ici, il n’y a que le verre qui est poli ! » 


Et la 23e Chambre du vieux Palais de l’île de la Cité Les flagrants délires, aujourd’hui déserte. Qu’est-elle devenue ? J’y suis revenu l’autre jour. Tout le Palais pénal, qui avait plaidé là depuis 100 ans, était à la barre. Et ceux qui sont morts, m’ont fait rire encore. J’ai entendu le rire nasal de Lemaire, intelligent et méchant. Le rire du sud de Pelletier, avec des histoires de voyous et de prostituées. J’ai senti l’effluve du cigare de Vergès et de Metzner (à l’époque on fumait dans le carré des correctionnelles) et j’ai entendu leur rire énigmatique de bonzes, à travers la double porte capitonnée, tandis que la voix prodigieuse de Thierry Lévy faisait trembler les murs. Et Liénard était drôle : pour rappeler que la preuve négative n’existe pas en droit pénal, il s’appliquait à dire, comme un joueur de bonneteau, que nul ne pourra jamais démontrer qu’il ne vous a pas volé un billet de 10 euros l’autre jour.


Puis, tous se sont rassemblés dans ce que fut la Buvette pour décerner le prix de l’humour judiciaire. Ils n’ont pas donné le nom du confrère vainqueur c’eut été anti-confraternel (la confraternité est une haine vigilante) mais ils ont retenu l’histoire que voici : celle du procès d’un voleur de montres.


— Le président (au prévenu) : Monsieur vous êtes relaxé !


— Le prévenu (à l’avocat) : Maître, relaxé, est-ce que ça veut dire que je peux garder les montres ?


L’humour au Palais, pour nos pères, c’était grivois.


Les beuveries à l’heure du déjeuner chez Lapérouse et, à l’audience de l’après-midi le renvoi qu’ils n’avaient pas sollicité ou alors, la plaidoirie de l’autre côté de la barre ou de l’autre côté... du bar.


C’était du temps où un condamné à mort devant l’échafaud injuria une dernière fois le procureur qui lui répondit : « Monsieur, n’aggravez pas votre cas ! »


Ou Landru devant les Assises à Versailles :


— Maître Moro Giafferi : Monsieur le Président on a retrouvé les victimes, je les ai fait venir dans la salle des témoins.


— Le Président : Alors, Monsieur l’huissier ouvrez la porte !


— Maître Moro Giafferi : Malheureusement les victimes ne sont pas là, mais le fait, Monsieur le Président, que vous ayez fait ouvrir la porte et que chacun précisément ait regardé dans la même direction vous-même Monsieur l’Avocat général, qui alliez requérir la mort prouve qu’il y a un doute. Et dans le doute, vous acquitterez !


— L’Avocat général : Maître, je voulais encore croire au doute ; mais le seul, dans cette salle, qui n’a pas regardé la porte, c’est Landru. Pour lui il n’y a pas de doute !


La peine de mort… Depuis qu’elle est abolie en France, nous militons dans le monde. Bâtonnier, j’ai été reçu à l’Ambassade du Japon. Nombreuse affluence. Échange de toasts et de cadeaux. Interprètes en japonais, en français, en anglais. Et, au moment de lever mon verre à la coopération judiciaire franco-japonaise (c’était avant l’affaire Carlos Ghosn), je me lance, au micro, debout à côté de l’Ambassadeur, dans une diatribe contre la peine de mort, et j’appelle le Japon à rejoindre le clan des pays dits abolitionnistes. Applaudissements de circonstance. L’Ambassadeur répond qu’il ne faut pas que je m’inquiète : « Nous vivons au Japon un moratoire », dit-il, « avec quelques exceptions », s’agissant principalement d’ « expérimentation médicale pour les animaux, voire les humains ». Je pousse un hurlement d’effroi. L’Ambassadeur est surpris. Et il reprend calmement le micro pour dire qu’en matière de « chasse à la baleine, il y a un moratoire, sauf quelques exceptions… ». Ce quiproquo entre l’abolition de la peine de mort et l’abolition de la chasse à la baleine a distrait l’assemblée, au point que l’Ambassadeur m’a dit que, jamais dans son Ambassade, on avait tant ri lors d’un échange de toasts international et cérémonial…


 


 


« C’était du temps où un condamné à mort devant l’échafaud injuria une dernière fois le procureur, qui lui répondit :
" Monsieur, n’aggravez pas votre cas !" »


 


 


Aujourd’hui, ce sont les affaires politiques et judiciaires qui alimentent la chronique.
Pasqua venait d’être mis en examen, avec la meute des journalistes tout autour. À 20 heures, il sort du pôle financier, en direct face aux caméras et aux flashs qui déchirent la nuit. Alors, sa déclaration est exceptionnelle : « Mesdames et Messieurs les journalistes, à l’issue de cette journée, le juge Philippe Courroye m’a mis en examen, mais il ne me reproche rien ! »


Récemment, un maire d’une grande ville était jugé.


— Le Président du tribunal : Est-ce que vous regrettez ? 


— Le Maire, prévenu : Monsieur le Président, vous et moi, on fait le même métier. Nous présidons, vous une chambre du Tribunal correctionnel, moi un Conseil municipal. Présider, ça veut dire décider. Vous rendez des arrêts, je prends des délibérations. Et quand nous nous trompons, ce qui est rare, vous commettez une erreur judiciaire, tandis que moi, c’est seulement une erreur politique. Heureusement, pour corriger vos erreurs à vous, il y a l’appel... Alors, vous me demandez si je regrette. Moi je regrette de ne jamais regretter. Et vous, Monsieur le Président ? Un jour, nous prendrons un café ensemble, quand tout cela sera terminé, et nous en reparlerons ! 


Quand le président Michel Desplan jugeait l’ancien monde des années Mitterrand, André Guelfi (Dédé La Sardine), me demanda, dans la voiture blindée qui nous conduisait au procès Elf, dans quelle salle il serait jugé. Je lui répondis que le procès se tiendrait dans la Première chambre, « là où fut jugée Marie-Antoinette ». Alors lui, distrait : « Qui ça ? ».


Moi, comme si de rien n’était : « la femme de Louis XVI ! ».


La suite est fameuse...


— Guelfi : Elle a pris combien ? 


— Moi : Guillotinée ! 


— Lui : C’est pas bon pour nous... 


Lorsqu’il a fallu plaider, je leur ai joué ce dialogue. Il s’agissait de soutenir la cause d’un client génial, truculent, drôle, mais tricheur et menteur (pour lui, c’était une double qualité dont il se vantait avec panache). Il était surtout un prodigieux autodidacte ayant tutoyé les grands, fasciné Mitterrand via Françoise Sagan, et joué au tennis avec le pape Jean-Paul II !


Alors, cet éclat de rire – « Elle a pris combien ? » –, aura convaincu le tribunal, charmé, démontré ? Moi, je l’ai considéré comme ayant été la clef du succès : pour quatre ans ferme avec mandat de dépôt requis, nous avons obtenu trois ans de sursis en première instance !


Ici, le rire est stratégie. Il fallait décaler André Guelfi du groupe des énarques, grands dirigeants d’entreprises, apparatchik de la politique, et lui rendre son rôle d’intermédiaire autodidacte génial. Bertrand Périer, prince de l’éloquence et du rire pour le jeune barreau, comme le fut Serge Perez (chaque génération à son idole), a théorisé les courroies de transmission du rire stratégie judiciaire, au fil de plusieurs exemples et de beaucoup de prudence, dans son dernier livre Au bout de la langue (JC Lattès, 2019).


Citons une des anecdotes qu’il y décrit : « Un avocat plaide devant trois magistrats. Un premier magistrat s’endort, puis le deuxième s’assoupit, enfin le troisième sombre. L’avocat s’arrête, et l’interruption de ce doux ronronnement réveille le président qui se redresse brusquement. L’avocat : Excusez-moi, Monsieur le Président, à force d’être le seul à m’écouter plaider, j’ai fini par m’endormir moi-même. »


C’est vrai qu’un rien peut endormir ou emporter l’audience. L’impression faite sur la raison des juges, comme dit la définition de l’intime conviction, c’est aussi la façon dont l’accusé est vêtu. Cravate ? Pull ? Veston ? Et les cheveux ? Et la barbe ? Je me souviens d’un bonhomme qui allait être jugé libre, devant les Assises de Rennes. Tout le week-end qui avait précédé l’audience, nous avions travaillé le dossier à mon cabinet. Sa compagne était là, avec nous, au bout de la table. Elle n’avait pas dit un mot. Sauf à la fin, lorsque j’ai suggéré qu’il rase son bouc pour l’audience. Alors, elle s’est emportée, elle a hurlé, elle a exprimé, à travers cet incident, toute la résistance qui était la sienne à l’erreur judiciaire annoncée. Et elle me pria de ne pas insister pour elle, je pouvais modeler les âmes, voire la vérité, mais pas l’aspect physique de son homme. Ça, c’était son domaine réservé à elle. Je n’insistai donc pas. Mais je me souviens du regard que nous nous sommes échangé aux Assises de Rennes, deux jours plus tard, quand l’avocat général eut fini son réquisitoire comme suit : « Mesdames et Messieurs les jurés, contre ce petit Monsieur qui me rappelle Landru avec sa petite barbiche, je requiers 15 ans ! »


Pour finir, un cadeau : une fulgurance d’Olivier Schnerb.


Jean-Pierre Versini, fabuleux confrère, drôle, courageux et retors, avait fait l’objet d’écoutes téléphoniques (illégales à nos yeux), dans la conversation qu’il avait eue avec son client, ancien patron de Buffalo Grill. Et, tandis que ce dernier, précisément sur écoute, suggérait à son avocat de la prudence au téléphone, Maître Versini de dire, furieux : « La Juge, si elle nous écoute, je lui pisse à la raie ! »


La formule fit le tour du Palais et de la presse judiciaire.


Alors, Olivier Schnerb de commenter : « Cette histoire prouve que Versini est nul en droit. Un juge d’instruction rend des ordonnances et non des arrêts. Plutôt que de dire, je lui pisse à l’arrêt, Versini aurait dû dire, je lui pisse à l’ordonnance ! ».





Biographie


Pierre-Olivier Sur, avocat pénaliste reconnu, est associé du cabinet FTMS depuis 2000. L’avocat, qui a prêté serment en 1985, est inscrit aux barreaux de Paris et de Phnom Penh, ainsi que sur la liste des conseils de la défense du Tribunal Spécial pour le Liban. Il est également Associate member à la Temple Garden Chambers de Londres. Pierre-Olivier Sur a été collaborateur d’Olivier Schnerb, élu secrétaire de la Conférence en 1990, puis membre du Conseil de l’Ordre en 1998, et bâtonnier de Paris en 2014. Il est actuellement bâtonnier doyen de l’Ordre.





 


 


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