Réseaux sociaux JSS
Réseaux sociaux JSS
Réseaux sociaux JSS
Réseaux sociaux JSS
Réseaux sociaux JSS
Journal Spécial des Sociétés
Le mécénat dans le viseur : au Collège de France, Admical a tenu sa 4e édition du Mécènes Forum
Publié le 06/11/2019

« Faut-il en finir avec le mécénat ? » Un brin provocatrice, Admical a réuni plusieurs personnalités du monde associatif, de la recherche et de l’entreprise, le 1er octobre dernier, dans un amphithéâtre Marguerite de Navarre affichant complet. Le président de l’association, François Debiesse, a dénoncé une « approche schizophrène » autour d’un dispositif « indispensable » pour l’intérêt général. De quoi donner le ton.






En 2017, 9 % d’entreprises étaient mécènes pour un budget compris entre 3 et 3,6 milliards d’euros, révélait l’an dernier le baromètre 2018 du mécénat d’entreprise en France. Un mécénat qui a le vent en poupe : les entreprises, de plus en plus généreuses, sont aussi de plus en plus nombreuses – 82 000 au total.
En parallèle, une franchise de 10 000 euros vient d’être accordée par Bercy pour favoriser le mécénat des petites et très petites entreprises. L’intérêt général semble donc avoir, a priori, de beaux jours devant lui !


C’est pourtant autour d’un thème « résolument provocateur mais plus que jamais d’actualité » que l’Association pour le développement du mécénat industriel et commercial a rassemblé plus de 500 personnes au Collège de France, lors de sa 4e édition, le 1er octobre dernier : « Faut-il en finir avec le mécénat ? ».  En effet, alors qu’Hugues de Thé, médecin oncologue et professeur au Collège de France, chargé d’introduire la journée d’interventions et de débats autour de cette question, a soutenu que le mécénat était devenu « une facette incontournable de toutes les grandes institutions, le Collège de France y compris », François Debiesse, président d’Admical, a tiré la sonnette d’alarme. Si le mécénat apparaît « indispensable », il est également vivement critiqué voire contesté : « défiscalisé, il coûterait trop cher à un État en manque crucial de ressources, ne serait pas vraiment désintéressé et servirait trop les intérêts de l’entreprise ; il serait une forme de déni de la démocratie, un instrument de pouvoir permettant aux riches de s’emparer de l’intérêt général pour servir leurs intérêts propres ». Le président d’Admical est notamment revenu sur l’annonce du secrétaire d’État auprès du ministre de l’Éducation nationale, Gabriel Attal, selon laquelle les entreprises qui donnent plus de 2 millions d'euros par an verront, en 2020, leur taux de défiscalisation passer de 60 % à 40 % pour les sommes qui excèdent ce seuil. Une mesure illogique et une « approche schizophrène », pour François Debiesse : « on pousse d’un côté, on freine de l’autre… ». L’occasion cependant de s’interroger, a-t-il reconnu : alors, existe-t-il un bon et un mauvais mécénat ? Un grand mécène est-il forcément duplice et intéressé ? L’éthique du mécénat est-elle suffisante et suffisamment contrôlée ? a lancé le président d’Admical à l'amphithéâtre – comble – Marguerite de Navarre. 


 


Un outil de pouvoir


L’une des tables rondes de la journée s’est ainsi intéressée à la notion de pouvoir. Le mécénat est-il un outil de pouvoir ? Serge Weinberg, président de Sanofi, a indiqué qu’il l’était forcément de fait, considérant son impact sur la société. Fondateur de l'Institut du cerveau et de la mœlle épinière (ICM) ainsi que de l'Institut Télémaque, association engagée pour l’égalité des chances dans l’éducation, l’homme l’a martelé : « aucun de ces projets n’aurait pu être développé sans mécénat ».


Toutefois, Xavier Huillard, président de Vinci, a tenu à souligner que si le mécénat pouvait s’assimiler à un outil de pouvoir, il ne relevait « pas d’un choix, sans être non plus une contrainte ». À son sens, cela fait plusieurs années que les entreprises ont compris que la responsabilité sociale des entreprises était la seule manière pour elles d’être durables. « Vous ne faites pas fonctionner une entreprise de 220 000 collaborateurs simplement en délivrant des bulletins de paie », a fait remarquer le PDG. Celle-ci doit donc être en permanence à la recherche de thèmes pour nourrir la recherche de sens, qui nourrit « de plus en plus d’exigences de la part de la nouvelle génération », a-t-il observé.


Un point de vue partagé par Serge Weinberg : « On est dans un engagement, une forme de militantisme, qui répond également aux besoins des salariés, qui recherchent des entreprises capables d’avoir une appréhension sur les situations sociales. »


Le président de Sanofi a d’ailleurs remarqué que les projets qui marchaient le mieux étaient ceux où les salariés devenaient « agents de la transformation ». « Il est fascinant de voir à quel point, au sein d’une entreprise, il peut y avoir de la volonté, de la générosité », s’est-il exclamé. Une générosité qui ne fonctionne que si les salariés sont convaincus que l’entreprise est véritablement engagée, a affirmé Serge Weinberg : « L’engagement ne saurait être qu’un argument de communication – d’ailleurs, il ne faut jamais surcommuniquer. Ce n’est pas une sorte de façade pour l’entreprise, cela doit correspondre à quelque chose d’authentique, c’est un sujet de pacte social. » Pour garder cette authenticité, les décisions doivent donc être prises en cohérence avec la structure, et non les inclinations personnelles, a opiné Xavier Huillard, qui a indiqué avoir fait le choix de « décentraliser » l’objet du mécénat. « Les vrais patrons, ce sont les gens sur le terrain, car ils savent comment jouer dans leur écosystème. Je ne prends donc jamais de décisions sur ce sujet en fonction de moi. Par exemple, j’adore la voile, mais j’ai toujours refusé de faire du mécénat en la matière. Je ne veux pas donner l’impression que je dirige nos actions vers des choses qui me font plaisir ! », a appuyé le président de Vinci.


S’il a jugé que le bien-fondé du mécénat n’était pas à démontrer, Jean-Michel Tobelem, professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, également présent lors de la table ronde, a précisé que son existence même n’était pas en péril, et qu’au contraire, le mécénat avait certainement tendance à un peu trop s’imposer dans le paysage. Le professeur a en effet rappelé qu’à l’époque de Jacques Rigaud, fondateur d’Admical, le mécénat était considéré comme subsidiaire. « Or, aujourd’hui, on a l’impression que le mécénat a changé de camp, qu’il faut faire mieux que l’État, s’y substituer », a-t-il constaté. En désaccord, Serge Weinberg a répondu qu’il fallait cesser de défendre « une vision très étatiste de la société », sous peine que notre société prenne du retard. « Les entreprises, associations et les fondations ont une forme de liberté dans la transformation sociale, et font des choses que l’État, les collectivités locales ou les entreprises individuelles ne peuvent réaliser. Or, nous avons besoin d’innovations, et l’État lui-même a reconnu qu’il ne pouvait pas assurer ces financements », a argumenté le président de Sanofi. « On vient d’un État très centralisé qui nous avait donné l’impression qu’il s’occupait de tout cela et qu’on n’avait qu’à s’occuper de faire tourner nos entreprises, mais ce n’est plus le cas », a abondé Xavier Huillard.


Autre point noir, selon Jean-Michel Tobelem : le manque de transparence autour du mécénat. Ainsi, a-t-il indiqué, il n’existe aucune évaluation de l’efficacité de ces dispositifs, et peu de données chiffrées, considérant pourtant « l’engagement fiscal significatif de la part de la collectivité nationale ». Par ailleurs, sur la fiscalité, justement, le professeur a plaidé pour que les mécènes renoncent à la défiscalisation, dans un « continuum de générosité » : « Il faut aller jusqu’au bout et assumer la question de la générosité. On ne peut pas être généreux aux frais de la collectivité », a-t-il soutenu.
« On ne peut pas dire “je donne mais je récupère par ailleurs une partie significative de mon don”.
Notre-Dame de Paris a par exemple conduit des donateurs à revenir en arrière sur les avantages fiscaux qui leur étaient accordés
. » Faisant référence aux propos tenus par Alain-Dominique Perrin, rapportés dans Le Monde
« la Fondation Cartier pour l'art contemporain, ouverte en 1984, ne coûte pas un centime au contribuable français puisque depuis des années, nous ne défiscalisons plus rien ». Jean-Michel Tobelem a estimé que soit la fiscalité était une technique indispensable au développement du mécénat, soit, comme le suggérait cet exemple, que le mécénat se suffisait à lui-même ; thèse à laquelle il a indiqué souscrire. 


Serge Weinberg a admis que l’effort était certes amorti en partie par l’avantage fiscal, mais que l’effet net était malgré tout supporté par les entreprises ou les individus : « On ne peut pas dire que l’aide abolit l’effort. » Par ailleurs, le président de Sanofi a affirmé que la fiscalité était une vraie question. « Un certain nombre de personnes ou d’entités sont indifférentes à l’aspect fiscal, mais pas la majorité, il faut être empirique ! », a-t-il lancé, rejoint par Xavier Huillard, pour qui le débat fiscal autour du mécénat revient à « prendre le problème par l’autre bout de la lorgnette ».