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Journal Spécial des Sociétés
Mais que fait donc le Manneken-Pis en France, adossé à un tribunal ?
Publié le 19/08/2019



Sculpté par le talentueux artiste brabançon Jérôme Duquesnoy l’Ancien en 1619, on le croit à Bruxelles, seul, unique, pour attirer les foules, les curieux, les photographes et les prostatiques qu’il rend moins seuls. On ne sait s’il rêve en flamand, en brabançon, en limbourgeois, en wallon ou en français. Il éclaire la capitale belge de son regard taquin (encore qu’il ne faille pas prendre sa vessie pour une lanterne !).


Et pourtant, il est aussi en France. À Colmar, en Alsace, depuis 1922, dans le Haut-Rhin, où il a les mêmes problèmes de reins ! Où il est adossé au tribunal de grande instance. Où l’on ne sait s’il rêve en français, en alsacien, en welsch, et, pourquoi pas… en brabançon. Seraient-ils deux frères jumeaux avec la même énurésie permanente ? Une aubaine pour les urologues européens !


Été 1922. Le radical Charles Sengel vient d’être élu maire de Colmar en avril. Ce droguiste originaire de Brumath, fils d’un chanvrier, envisage de créer une cité de la soie. À Bruxelles, l’avocat Adolphe Max est toujours bourgmestre. Il a été élu en 1909, a refusé de collaborer avec les Allemands pendant la Première Guerre mondiale, a été emprisonné en Allemagne et a repris ses fonctions fin 1918, récompensé par un titre de ministre d’État pour sa bravoure. Il décide de faire un cadeau à son ami maire de Colmar. Il lui offre la réplique exacte du Manneken-Pis bruxellois. Initialement placée devant les Bains municipaux, surnommée le Manneken-Bis par les Colmariens, la sculpture en bronze est ensuite curieusement adossée au tribunal de grand instance, l’énurétique garçonnet tournant cependant fort opportunément le dos à la justice (on est soulagé… si l’on peut dire !) et à l’édifice construit en 1771 pour héberger le Conseil souverain d’Alsace. Un texte gravé dans le grès l’accompagne : « En la quatrième année de la libération, Adolphe Max étant bourgmestre de Bruxelles et Charles Sengel maire de Colmar, cette reproduction du plus vieux bourgeois de Bruxelles fut remise à la ville de Colmar en souvenir des souffrances communes sous l’oppression allemande et en hommage de l’inaltérable gaieté belge à la vaillante bonne humeur alsacienne. » Les deux blasons des villes amies sont réunis sous ce texte. D’un côté Saint Michel terrasse le démon. De l’autre côté, Colmar montre sa redoutable masse d’arme.


Une affirmation est gravée au-dessus, sur le mur latéral du Tribunal qui, sur sa façade, montre une justice aux yeux bandés : « Veritas ex fonte »…


La vérité de la fontaine, ou la vérité sort de de la fontaine.


Lors de l’inauguration, la presse rappelle que le 6 mars 1919, un chef de bataillon commandant le 19e bataillon des chasseurs à pied de l’armée française avait nommé caporal le Manneken-Pis de Bruxelles, rédigeant la citation suivante : « surpris à son poste en août 1914 par la brusque irruption de l’ennemi, l’accueillit avec le plus grand sang-froid, marquant dans un geste d’une suprême désinvolture son insouciance du danger. Fier de son passé, jaloux de sa gloire, conscient de la nécessité que lui imposait son titre de plus ancien bourgeois de Bruxelles de donner l’exemple à ses concitoyens, a, pendant plus de quatre ans, sans défaillir, maintenu sa position, malgré les tentatives réitérées d’un ennemi qu’aucun scrupule n’arrêtait. Aussi modeste dans le triomphe que fort dans l’adversité, reste aujourd’hui, dans l’éclat de la victoire, un caporal modèle par l’observation stricte et rigoureuse de sa consigne. »


Napoléon avait nommé chambellan le très jeune « plus vieux bourgeois de Bruxelles », et Louis XV lui avait remis la croix de Saint-Louis.


Actuellement, le « caporal », brisé, dégradé et volé à plusieurs reprises au cours des siècles, est au musée de la Ville de Bruxelles, et c’est une réplique exacte qui se trouve dans la capitale européenne à l’intersection de la rue de l’Étuve et de la rue du Chêne. Il y a donc en réalité un bambin de bronze original dans un musée, une réplique exacte au cœur de Bruxelles, une réplique exacte au cœur de Colmar. Il arrive que l’on habille l’un et l’autre. Le belge avec des habits somptueux lors de certaines festivités. L’alsacien a été vêtu de noir en 2016 pour manifester la solidarité de Colmar avec les bruxellois victimes d’attentats terroristes.


Il existe aussi un autre Manneken-Pis à Grammont (Belgique), qui revendique une plus grande ancienneté. Et des copies ont été offertes à Osaka, Monaco, Londres, et d’autres villes.


À Paris, une fontaine réalisée par Émile Derré en 1907, connue sous le nom de Fontaine des Innocents (sans rapport avec celle des Halles), placée dans le square Louise Michel, en contre-bas du Sacré-Cœur, permet à un joyeux bambin tenu par sa mère d’assouvir un besoin naturel et… perpétuel afin d’apporter un peu de fraîcheur sur la butte Montmartre. Une phrase de Rabelais y est gravée dans la pierre : « Mieux est de ris que de larmes escrire ». Émile Derré, fils d’un caissier et d’une lingère, artiste pacifiste, sympathisant anarchiste, qui s’est suicidé en 1938, militait pour un « art fraternel et largement humain » et était l’auteur d’un buste de Louise Michel.


En 1949, Maurice Chevalier, avec sa « gouaille légendaire », mit à l’honneur le Manneken-Pis, consacrant une chanson à « un petit gars, généreux soir et matin » qui, « même dans l’adversité, défend la liberté et le droit de s’exprimer » et qui, parce « qu’il aime cette chanson », « demande à bien bisser ».

 


Étienne Madranges,

Avocat à la cour,

Magistrat honoraire


 


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