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Journal Spécial des Sociétés
Un portrait éblouissant par Alexandre Dumas d’un magistrat sous la restauration et la monarchie de Juillet : M. de Villefort dans le Comte de Monte-Cristo (1)
Publié le 13/12/2019




Le roman Le Comte de Monte-Cristo – l’œuvre la plus célèbre d’Alexandre Dumas avec Les trois mousquetaires – fut initialement publié sous forme de feuilleton dans Le Journal des Débats de 1844 à 1846. Il suscita immédiatement un extraordinaire engouement au point que des lecteurs passionnés écrivaient aux responsables de cette publication pour connaître à l’avance la fin du roman. Cette œuvre romanesque a ensuite connu un succès mondial puisqu’elle a donné lieu à de multiples traductions, et a fait l’objet de très nombreuses adaptations cinématographiques. Dans cette fiction où les péripéties abondent, le lecteur voyage dans les îles de Méditerranée, dans les catacombes de Rome, dans les beaux quartiers de Paris...
À travers le personnage principal d’Edmond Dantès qui apparaît sous des identités différentes (abbé Busoni, lord Wilmore, Simbad, Comte de Monte-Cristo), il y est notamment question d’amour, de trahison, et de vengeance.


Alors il faut poser tout de go cette question : Le Comte de Monte-Cristo est-il simplement un passionnant roman d’aventures ?


Dans un bel essai, un spécialiste du roman d’aventures fournit cette définition très pertinente de ce genre romanesque : « Un roman d’aventures n’est pas simplement un roman où il y a des aventures ; c’est un récit dont l’objectif premier est de raconter des aventures, et qui ne peut exister sans elles. » (2)


La psychologie des personnages y est sommaire, et ce type de fiction n’a pas d’ambition littéraire ni vocation à fournir une peinture de la société et des mœurs de l’époque dans laquelle prend place le récit. 


Longtemps avec dédain, on a tenu Alexandre Dumas pour un amuseur, un conteur appartenant à « la littérature populaire ». Quelle méprise ! C’est en réalité un très grand romancier, sans doute l’un des plus grands du XIXe siècle. Car Le Comte de Monte-Cristo qui se déroule sur plus de vingt ans – de 1815 au 5 octobre 1838 – est bien plus qu’un roman d’aventures. C’est un ouvrage qui fournit une peinture magistrale et souvent très noire de la société contemporaine, de la restauration et de la monarchie de Juillet. Il nous montre dans une France qui s’industrialise à très vive allure, cet univers singulier avec ses banquiers, ses magistrats, ses militaires qui servent l’empire puis la monarchie, ses affairistes et ses spéculateurs. Alexandre Dumas, dans cette œuvre très ambitieuse, devait sans doute rêver de créer un roman total restituant toute une société dont il était le contemporain, avec des personnages témoignant de plus de densité et de réalité que ceux de la vie réelle. À travers l’évocation de trois personnages importants du roman, ce grand romancier porte une lumière rasante et crue sur le Paris de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie, sur les trois grands pouvoirs qui occupent le devant de la scène sous la restauration, puis sous le règne de Louis Philippe : la magistrature (Monsieur de Villefort), la haute finance, (le banquier Danglars) et l’armée (le comte de Morcerf). Alexandre Dumas brosse ainsi un portrait éblouissant et acerbe du procureur de Villefort, haut magistrat aussi complexe que talentueux.


Je vais maintenant évoquer à grands traits l’intrigue de ce roman inspiré de faits réels (3).


Edmond Dantès, le second du navire de la marine marchande Le Pharaon, revient à Marseille. À la suite du décès du capitaine Leclère, ce marin, âgé de seulement dix-neuf ans, se voit confier par l’armateur Monsieur Morrel, le commandement de ce bâtiment. Dantès doit aussi se fiancer à une belle catalane : Mercédès. Cependant, ces faveurs du destin ne sont pas sans susciter de vives jalousies de la part de Danglars, le comptable du Pharaon, qui convoitait le commandement du bateau et de Fernand Mondego, le cousin de Mercédès qui est épris d’elle. Ces deux rivaux unissent leurs efforts pour perdre Edmond Dantès.


Danglars a l’idée d’utiliser le stratagème d’une lettre anonyme et calomnieuse de dénonciation au procureur du roi. Nous sommes en 1815, au début de la période de restauration sous le règne de Louis XVIII, et Napoléon 1er, que le pouvoir monarchique qualifie d’« usurpateur », a été exilé à l’île d’Elbe. La France vit alors dans la crainte d’une conspiration bonapartiste, et donc d’une résurrection de l’empire. Ainsi, la lettre précédemment évoquée, et écrite par Danglars de la main gauche afin que le scripteur ne puisse être reconnu, prétend qu’Edmond Dantès, après avoir fait escale à Naples et à l’île d’Elbe, a été chargé par Murat d’une lettre pour « l’usurpateur », et par celui-ci d’une lettre pour le comité bonapartiste de Paris. Ce courrier de dénonciation mentionne qu’on aura la preuve du crime de l’intéressé en l’arrêtant, car on trouvera cette lettre ou bien sur lui, ou chez son père, ou dans la cabine à bord du Pharaon.   


Faignant de plaisanter, Danglars froisse la lettre et la jette non loin de lui sous le regard de Fernand Mondego ; ce dernier s’en saisit ultérieurement et l’achemine jusqu’à son destinataire.   


Edmond Dantès est arrêté au beau milieu de ses fiançailles. Il est ensuite conduit pour faire l’objet d’un interrogatoire devant le substitut du procureur du roi de Marseille : Monsieur de Villefort.


En réalité, l’ancien capitaine du Pharaon agonisant avait demandé à Edmond Dantès –qui n’était nullement bonapartiste – de passer par l’île d’Elbe et de remettre au grand maréchal Bertrand une lettre. Celui-ci, pour sa part, lui remit une autre lettre en lui demandant de la porter en personne à Paris. Aussi bien Dantès est-il tout au plus coupable d’imprudence, encore celle-ci était-elle justifiée par les ordres de son supérieur hiérarchique.


Or, coïncidence étrange, le courrier dont ce dernier était porteur avait pour destinataire un bonapartiste convaincu : Monsieur Noirtier de Villefort qui n’est autre que le père du substitut du procureur du roi. En voyant pareil courrier, le parquetier est pris de terreur, d’autant plus qu’il contient la nouvelle du retour de Napoléon de l’île d’Elbe. Craignant que l’on ne sache le contenu de cette lettre et surtout le nom de son destinataire et que, par suite, sa carrière s’en trouve irrémédiablement compromise, Monsieur de Villefort brûle ce courrier et demande à Dantès de n’en jamais parler. Soucieux d’écarter un témoin gênant, il fait incarcérer le capitaine du Pharaon.


Edmond Dantès est ainsi envoyé au château d’If sans jamais comparaître devant une juridiction de jugement. Sa détention durera quatorze ans.


Au cours de sa captivité, il fera la connaissance d’un autre détenu : l’abbé Faria que le personnel de la prison tient pour fou. Cet ecclésiastique, après lui avoir inculqué un savoir multiforme, lui léguera une immense fortune.


Durant ces longues années de détention, Dantès nourrira le dessein d’une vengeance impitoyable contre Danglars, Fernand Mondego et Monsieur de Villefort.


Quelques temps après son évasion, il se rend à Paris en prétendant être le Comte de Monte-Cristo : il y a alors le spectacle de la réussite éclatante de ses ennemis. Danglars a fait fortune dans les fournitures à l’année française. Il est devenu un banquier très cossu de la capitale et a acquis le titre de baron. S’agissant de Fernand Mondego, il a accédé au grade de colonel de l’armée française et a obtenu la croix d’officier de la Légion d’honneur ainsi que le titre de comte de Morcerf. En outre, il est devenu pair de France et a épousé Mercédès. Pour sa part,
Monsieur de Villefort est devenu procureur du roi à Paris.


La vengeance de Dantès s’exécute avec promptitude et efficacité. Le comte de Morcerf se suicide ; Monsieur de Villefort sombre dans la folie après la mort de son épouse et de son fils ; Danglars finit ruiné.


Dans le roman de Dumas, Monsieur de Villefort – figure emblématique du magistrat contemporain des deux restaurations et de la monarchie de Juillet – occupe une place essentielle. À travers ce personnage, le romancier grâce à de fines notations, nous donne à voir la société judiciaire de l’époque. Mais comme le soulignait un éminent historien : « l’histoire reconstitue non seulement ce qui s’est réellement passé, mais la manière dont “ce qui s’est passé” a été perçu par les hommes de l’époque » (4), Dumas sait ainsi admirablement capter l’imaginaire collectif des hommes ayant vécu sous les restaurations et la monarchie de Juillet, et tout particulièrement le regard qu’ils portaient sur l’institution judiciaire ; l’auteur dessine l’image sociale et la psychologie du personnel judiciaire à travers l’œil de ses contemporains.


Ainsi, conviendra-t-il dans un premier temps de rendre compte de la façon dont il montre, à travers Monsieur de Villefort, le profil social et la carrière du magistrat pour ensuite examiner sa peinture de la psychologie du magistrat .