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Journal Spécial des Sociétés
« Quand une entreprise s’installe aux USA, elle doit accepter de remettre en cause toutes ses habitudes » - Entretien avec Laurence Ruiz, expert-comptable spécialisée dans la croissance des entreprises aux États-Unis
Publié le 27/06/2022 09:00
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Pour une entreprise française, s’implanter aux États-Unis peut présenter de nombreux avantages. Mais entre un droit du travail quasi inexistant, un marché du travail tendu et autant de cultures qu’il y a d’États, s’installer outre-Atlantique n’est pas toujours chose aisée. Dans cette « conquête », mieux vaut être accompagné, conseille Laurence Ruiz, expert-comptable et cofondatrice d’Orbiss, un cabinet d’expertise comptable spécialisé dans la croissance des entreprises aux États-Unis. Entretien.

 



Votre cabinet est spécialisé dans l’accompagnement des entreprises françaises aux USA. Quels seraient vos principaux conseils pour une entreprise qui envisage de s’implanter outre-Atlantique ?

De façon générale, quand une entreprise projette de s’implanter sur le territoire américain, le premier réflexe consiste à penser que le pays est proche de ce que l’on connaît déjà, connu, familier. Mais en réalité, la différence culturelle est bien réelle, et est d’autant plus forte qu’elle ne se voit pas. Je conseillerai ainsi à lentreprise de ne pas tenter cette expérience seule. C’est parce que la tâche est complexe et l’accompagnement nécessaire que nous avons créé notre cabinet, il y a deux ans.

Car aux États-Unis, on ne fait pas du business comme on le fait en France, on n’embauche ni on ne manage les gens de la même façon. Quand une entreprise s’installe aux USA, elle doit accepter de remettre en cause toutes ses habitudes.

Le coût financier est également à prendre en compte. À New York par exemple, le coût de la vie est 2,5 fois plus élevé qu’à Paris, ce qui se répercute inévitablement sur les salaires. Il faut ainsi compter 70 000 dollars pour un salaire moyen, et plus de 150 000 dollars pour un cadre commercial. C’est pourquoi nous travaillons surtout avec des start-up matures (groupes cotés), car le montant d’inversement pour réussir sur le territoire est élevé. Mieux vaut avoir levé des fonds ou disposer d’une trésorerie importante.

Le troisième conseil que je donnerais concerne l’étendue et la diversité des États. Les USA sont un pays fédéral composé de 50 États, qui ont chacun leurs spécificités et leurs propres règles. Il faut l’envisager comme l’Union Européenne et ses différents pays qui la composent. Chaque État a sa culture, son environnement. La façon de vivre et de consommer dans le Texas n’est pas la même qu’à Boston.

Certains États sont aussi plus protecteurs, comme à New York ou en Californie, où le droit du travail donne droit à un salaire minium (environ 15 dollars de l’heure), à un nombre de congés payés minimum (5 jours par an), et à des jours maladie. À l’inverse, dans d’autres États, ces droits sont complétement inexistants.

L’entreprise doit alors choisir son État d’implantation, en fonction aussi du produit qu’elle envisage de commercialiser et des attentes des consommateurs. Nous avons tendance à privilégier les grandes villes, comme New York, Boston, et Chicago, qui offrent plus de possibilités en termes de marché et de recrutement.

Nous conseillons enfin aux entreprises d’échanger avec d’autres structures françaises déjà implantées sur le territoire. Elles sont déjà passées par ces étapes, ont déjà réalisé ces démarches, et seront alors plus à même de comprendre les interrogations et de fournir en réponse des conseils adaptés.

 

 

« Aux États-Unis, pour compenser un droit du travail est assez léger, la plupart des clauses sont contractuelles. »




Quelles sont les particularités du marché du travail américain ?

On n’embauche pas en France comme on le fait aux États-Unis.

En France, le droit du travail et les clauses – que ce soit en CDD ou en CDI – font que les entreprises ont du mal à prendre la décision de recruter et de licencier. Aux États-Unis, l’employment at-will se pratique : il ne demande pas de période d’essai, n’a ni durée (pas de CDD ni de CDI) ni préavis. Le salarié peut donc être licenciable dans l’heure, comme il peut de la même façon choisir de partir (un préavis de 15 jours est toutefois souvent appliqué, même si elle nest pas obligatoire). Cela change complètement la relation entre l’entreprise et le salarié et l’organisation même du travail. Pour supporter ces éventuels départs immédiats, l’entreprise est par exemple souvent en sureffectif, et les missions stratégiques sont rarement centralisées auprès d’un seul salarié.

Aux États-Unis, pour compenser un droit du travail est assez léger, la plupart des clauses sont contractuelles. L’entreprise doit ainsi mettre en place des avantages pour que le salarié, sollicité par la concurrence, reste.

Autre particularité : l’indemnité chômage n’existe quasiment pas aux USA (encore une fois, c’est selon les États, celui de New York propose par exemple six semaines d’indemnités). Le pays connaît pratiquement le plein emploi. 

Dernier point à savoir quand on envisage de recruter aux États-Unis : les Américains se vendent très bien, par conséquent les premières embauches ne sont régulièrement pas concluantes.

En termes d’organisation, je conseille de favoriser un management multiculturel, avec un manager Français, présent sur place pour représenter la culture de la société, en lien direct avec la maison mère, et un second manager, américain cette fois, qui dispose d’une connaissance aiguë du marché et des clients.

 

 

La création d’entreprise est-elle plus simple aux USA qu’en France ?

Quand on s’implante aux États-Unis, la forme d’entreprise à privilégier reste la corporation, statut qui permet d’établir une coupure entre la maison mère et sa filiale. Fiscalement opaque, l’entreprise américaine paye ainsi ses impôts aux USA et dispose de ses propres risques, ce qui ne met pas la société mère en péril.

La création est assez rapide, l’entreprise peut être prête à fonctionner en trois semaines. Nous accompagnons les entreprises en créant au départ ce que l’on appelle une « coquille vide » avec simplement le nom de société, celui du président, du secrétaire et du trésorier, qui sera alimentée par la suite avec le nom des actionnaires, un numéro fiscal et un compte bancaire.

Lorsque le client vient vers nous, il a déjà réalisé son analyse de marché. Notre rôle consiste à l’accompagner concrètement dans son implantation, sur les 18 premiers mois, avec un soutien quotidien. Nous procédons à l’ouverture du compte bancaire, à la mise en place des fiches de paie (salaire brut, assurance santé, cotisation retraite…). Nous le conseillons aussi sur le recrutement des collaborateurs, avec la mise en place d’un package attractif pour les salariés, car comme on l’a vu, il y a énormément de concurrence, notamment sur les grosses sociétés. En tant qu’expert-comptable, nous le soutenons ensuite dans sa fiscalité et réalisons sa comptabilité. Le métier est le même qu’en France, mais nous demeurons plus présents en termes de conseil, en automatisant le plus possible les process, pour libérer du temps et pouvoir apporter une réelle valeur ajoutée à nos clients. Nos services s’adressent principalement aux start-up qui ont pour volonté de dépoussiérer la comptabilité en automatisant les procédures. 

 

 

Quelles sont les autres particularités à prendre en compte ?

Les États-Unis sont un pays perturbant, qui peut être à la fois ultra innovant, mais aussi très en retard sur d’autres points. Je pense par exemple au système bancaire, où les procédures ne sont pas uniformisées (il n’y a pas d’uniformisation de l’IBAN). Réaliser un simple virement peut s’avérer très vite compliqué. Il faudrait tout revoir, mais cela représenterait un travail titanesque, quand on sait que le pays compte plus de 70 000 banques ! 

 



 




Quels sont les principaux avantages pour une française souhaitant s’implanter aux USA ? Et quels sont leurs principaux atouts ?

Le principal avantage pour une entreprise consiste à s’ouvrir sur un nouveau marché qui pèse quand même plus de 300 millions d’Américains.

Nous accompagnons en majorité des entreprises de la tech, la food, le luxe et le textile, qui visent surtout des grandes villes comme NY, Los Angeles et Miami. Le savoir-faire français plaît aux Américains. Des villes comme New York et des états comme la Californie aiment les Français.

 

 

Quelles sont les nouvelles tendances RH outre Atlantique ?

On l’a dit, aux États-Unis, le marché du travail peut être très volatile. C’est donc à l’entreprise de garder ses équipes. Ce que les Français obtiennent par le droit du travail, les Américains l’obtiennent par le business et l’économie, à travers les négociations contractuelles. À l’entreprise donc de proposer ses avantages.

Aux USA, on accepte aussi plus facilement le work from home. Depuis la crise Covid, les Big de la Silicon Valley n’obligent par exemple plus leurs salariés à revenir travailler physiquement sur site. On se retrouve alors avec deux politiques : soit l’entreprise privilégie le maintien de salaire, soit elle baisse le salaire de ceux qui sont partis s’installer dans des États où le coût de la vie est moins élevé est réalisée.

Chez Orbiss par exemple, les salariés sont libres de travailler d’où ils le veulent. Nous avons bien sûr des bureaux physiques, à NY, Boston et San Francisco, mais chaque salarié peut travailler de chez lui. Nous voulons collaborer avec les meilleurs, et peu importe leur lieu de résidence ! Nous ne voulons pas prendre le risque de passer à côté d’un talent. Bien sûr, en interne certains outils sont mis en place pour faciliter les échanges. Nous passons beaucoup de temps sur Teams, privilégions l’appel au mail, organisons des jeux en équipe et des séminaires en ligne. On recrée en somme l’open space dans l’écran. Orbiss a été fondée sur ce modèle.

Nous défendons également la politique un poste/un salaire. Nos salariés sont donc payés de la même façon, qu’importe leur État de résidence.

Ils ont enfin des congés payés illimités, ce qui est assez fréquent aux USA. Il suffit que le salarié prévienne l’équipe en amont, au moins 15 jours avant. Il faut savoir que de manière générale, les Américains partent très peu en vacances.

Notre système est fondé sur la confiance, et ça fonctionne !

 

Propos recueillis par Constance Périn

 

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