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Journal Spécial des Sociétés
Molière s’est-il invité dans le procès du pain mollet ?
Publié le 20/01/2022 11:20
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1668, année bissextile. Où le pain mollet se dévore dans un climat hostile, suscitant un débat futile pour des raisons mercantiles se terminant par un procès bien inutile. Le Roi-Soleil prépare des réjouissances somptueuses. Le 18 juillet, Versailles va connaître un événement fastueux.

Louis XIV souhaite fêter la paix d’Aix-la-Chapelle mettant fin à la guerre de Dévolution. Peut-être veut-il également impressionner Madame de Montespan (laquelle aura sept enfants du monarque), qui remplace peu à peu à ses côtés Louise de La Vallière. Jean-Baptiste Poquelin dit Molière est contrarié. Le Premier président du Parlement, Guillaume de Lamoignon a interdit la représentation de son Tartuffe, joué l’année précédente au Palais-Royal devant une salle comble. Le comédien-auteur prépare son Bourgeois Gentilhomme, qui sera publié deux ans plus tard. Dans la première scène de l’acte IV, Dorante, s’adressant à Dorimène partageant un repas avec Monsieur Jourdain, met en exergue, outre des bons morceaux et un vin à sève veloutée, « un pain de rive, à biseau doré, relevé de croûte partout, croquant tendrement sous la dent », faisant allusion à un pain qui a été cuit sur le bord (donc la rive) du four.

Comme tous les gourmets de son époque, Molière aime le bon pain. Il apprécie en particulier le petit-pain ou pain mollet, qu’on appelle également pain à la Reine depuis 1630, car Marie de Médicis aimait particulièrement sa mie enrichie de lait et de levure de bière. En 1635, l’ordonnance du Châtelet, qui impose aux boulangers de petit-pain de proposer au moins trois sortes de pains en a autorisé la fabrication : « Pourront néanmoins faire du pain mollet, façon de Gonesse, et d’autre sorte, pour la commodité de ceux qui en voudront user ; lesquels ils ne pourront exposer à leurs étalages ; ainsi le mettront à leur arrière-boutique, ou en tel lieu qu’il ne soit en vue, à peine de quatre cens livres parisis d’amende, et de plus grande punition s’il y échet ». Le pain mollet est donc autorisé à la panification, mais on ne peut l’exposer à la vente, et il faut donc insister pour l’obtenir.

Pour l’anecdote, il existe curieusement à l’époque à Paris depuis le XIIIe siècle une rue Jean-Pain-Mollet, tirant son nom d’un bourgeois ou d’un boulanger qui y aurait habité (elle a disparu lors du percement de la rue de Rivoli). Dans les estaminets parisiens, les cabaretiers grondent. Leurs clients veulent en effet du pain mollet et rien d’autre. Or, les boulangers leur vendent ce petit-pain, toujours appelé le pain à la Reine, beaucoup plus cher que les autres sortes de pain. Le conflit opposant d’un côté cabaretiers, taverniers et hôteliers, dont la marge commerciale se rétrécit, de l’autre les boulangers, qui font du profit, s’étale au grand jour et finalement se judiciarise. Va-t-on interdire l’usage de la levure de bière pour éliminer le pain mollet trop cher ? Le grand panetier de France (qui appartient à la Maison du Roi), le comte Timoléon de Cossé (de la famille du duc de Brissac), se garde d’intervenir.

Expertises, arbitrages se succèdent. La procédure va durer deux ans, jusqu’en 1670. En fait, les juges (dont quelques vieux croûtons) sont dans le pétrin devant cette affaire de mie. Car le Premier président Guillaume de Lamoignon et certains hauts magistrats sont « pain-mollistes » (ils apprécient particulièrement ce petit-pain !).

Le Parlement, dans un arrêt du 30 août 1668, décide de nommer six médecins experts et six notables bourgeois pour avis. Le docteur Claude Perrault, médecin et architecte connu, défend l’usage de la levure : « nous permettons le petit-pain, à condition que son usage sera réglé selon les lois de la médecine ». Guy Patin, professeur au Collège Royal (il avait été médecin de Louis XIII), doyen de la faculté de médecine de Paris depuis 1652, très conservateur, est quant à lui très hostile à la levure et au pain mollet et entraîne une majorité de médecins dans son sillage, assimilant la levure à de la « vilaine écume ».

Parmi les notables experts se trouve un certain Guy Poquelin, marchand drapier, parent de Molière (lui-même fils d’un tapissier), et l’un des plus célèbres imprimeurs de Paris, Antoine Vitré, âgé de 81 ans. Ces deux personnages donnent aux juges un avis, véritable hymne à l’usage de la levure et à la consommation de pain mollet, dans lequel ils notent « si messieurs de la faculté de médecine eussent reconnu que cette façon de faire lever la pâte eut été si préjudiciable à la santé… ils n’eussent pas permis que tant de personnes de grande qualité eussent si longtemps mangé de ce pain ».

Le Parlement finit par autoriser à titre provisoire l’usage de la levure litigieuse. Certains spécialistes ayant analysé les termes utilisés par Guy Poquelin et Antoine Vitré dans leur avis affirment que le véritable auteur en est Molière, parent de l’un et proche de l’autre. Celui-ci ridiculisait les médecins dans ses pièces et les escarmouches se multipliaient depuis la représentation de « L’Amour médecin » en 1665 et du « Médecin malgré lui » en 1666. Molière défendant contre la Faculté doctrinaire devant les juges son pain mollet ordinaire ? Une tentation pour cet auteur quadragénaire qui pensait déjà à son futur « Malade imaginaire » !


Chronique publiée initialement dans le JSS n° 29 du 18 avril 2018. 

 

Étienne Madranges,

Avocat à la cour,

Magistrat honoraire


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