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Journal Spécial des Sociétés
Terrorisme et contre-terrorisme : vingt ans après le 11 septembre, quel bilan ?
Publié le 13/09/2021 11:51
 En juin dernier, en vue des commémorations du vingtième anniversaire du 11 septembre, l’Institut Egmont invitait Marc Hecker et élie Tenenbaum, auteurs du livre La Guerre de vingt ans - djihadisme et contre-terrorisme au XXIe siècle, à présenter les grandes phases de cette période de conflit et les leçons à  en tirer. Les deux chercheurs en ont profité pour rappeler qu’en matière de guerre asymétrique, « crier victoire est compliqué, car il y aura toujours des acteurs pour [la] poursuivre ». Compte rendu.

 




« Il y a vingt ans, on entrait dans une guerre dont on n’anticipait pas qu’elle allait durer aussi longtemps. Une guerre militaire, mais aussi une guerre idéologique, politique, voire sociale. Une guerre aux contours incertains. Deux décennies pendant lesquelles le terrorisme et la guerre contre le terrorisme ont largement défini les relations internationales et les politiques de sécurité », résume Thomas Renard, chercheur à l’Institut Egmont. C’est donc à un webinaire sous forme de bilan que le représentant de ce think tank belge dédié à la politique internationale convie ses deux interlocuteurs, Marc Hecker et élie Tenenbaum, début juin. Ce bilan, tous deux l’ont dressé dans un livre commun, La Guerre de vingt ans – djihadisme et contre-terrorisme au XXIe siècle, dont ils viennent exposer les grandes lignes. 


Marc Hecker est docteur en science politique, directeur de la recherche et de la valorisation à l’Institut français des relations internationales (Ifri) et rédacteur en chef de la revue Politique étrangère. Il explique que l’ouvrage est né de la volonté de retracer l’histoire de la guerre contre le terrorisme, afin de ne « pas oublier certains aspects importants permettant d’opérer des liens entre des théâtres, des groupes et des individus ». « Au-delà de la symbolique des chiffres ronds, le but était de réclamer un droit d’inventaire, après 20 ans à dépenser beaucoup d’argent en matière de lutte contre le terrorisme et 20 ans à s’engager dans des mesures très vastes et ambitieuses, avec un coût humain tragique » acquiesce élie Tenenbaum. Lui est agrégé et docteur en histoire, directeur du Centre des études de sécurité de l’Ifri et enseignant à Sciences Po. à son sens, « il s’agit de regarder le résultat, pas pour donner des leçons, mais pour en tirer ». « Qu’a-t-on fait de ces 20 ans ? Pourquoi y sommes-nous encore ? Nous avons voulu voir ce qui a fonctionné et ce qui n’a pas fonctionné », résume Marc Hecker, qui n’hésite pas à parler de travail « ambitieux », « sûrement critiquable », mais qui n’avait pas encore été entrepris : « On s’est rendu compte qu’un tel ouvrage n’existait pas ». La faute, explique-t-il, à un champ académique très morcelé : d’un côté, il y a les spécialistes du djihadisme, eux-mêmes très divisés, et de l’autre côté, ce qu’il appelle les « spécialistes de la réponse militaire, judiciaire, policière ». Deux champs qui, selon lui, « dialoguent trop peu ». « Or, dans le domaine de la conflictualité, comme le disait l’officier Carl von Clausewitz, à la guerre, chacun des adversaires impose sa loi à l’autre. Voilà pourquoi il est nécessaire d’étudier les dynamiques stratégiques. »

 

 

11 septembre : un « changement d’ère »


Si les auteurs évoquent une « guerre de vingt ans », Marc Hecker rappelle que le 11 septembre ne marque pas le début du terrorisme, ni du djihadisme. Al-Qaïda s’appuie en effet sur des sources idéologiques qui remontent aux penseurs islamiques médiévaux et ont connu une accélération au moment du djihad en Afghanistan contre l’Union soviétique des années 80, lorsqu’a été théorisée l’internationalisation du djihad par le cheikh palestinien Abdallah Azzam. En revanche, pour le chercheur, le 11 septembre signe « un changement d’ère » : « par leur létalité, les attentats marquent un saut quantitatif, mais surtout qualitatif ». En effet, des destructions de cette nature de la part d’acteurs non étatiques étaient impensables. « On s’imaginait que seules des armées avec des moyens conventionnels pouvaient faire de tels dégâts. Mais le 11 septembre, les terroristes ont innové en transformant des avions civils en missiles de croisière », observe Marc Hecker. Une surprise stratégique totale : bien que des éléments de renseignement laissaient penser à l’époque qu’un attentat pouvait se produire, personne n’imaginait un attentat de cette ampleur. « Ces attentats ont donc changé la dimension et l’image du terrorisme », analyse le chercheur. Perçu jusqu’alors comme une simple nuisance stratégique, il devient une menace existentielle. Coïncidence, l’année 2001 est celle du 60e anniversaire du bombardement japonais sur Pearl Harbor, d’autant plus dans tous les esprits américains qu’en juin, est sorti en salles le blockbuster du même nom. Le chercheur rapporte qu’ « Immédiatement, dans l'opinion publique et au plus haut niveau de l’état, les attentats sont donc perçus comme le Pearl Harbor du XXIe siècle ».


Ce choc conduit à l'entrée en guerre des états-Unis. George W. Bush proclame très vite une guerre globale contre le terrorisme. « Sur le moment, on se demande si c’est un effet rhétorique, mais il s’avère que non ». Le 18 septembre, le Congrès américain vote une autorisation d’utilisation de la force militaire (AUMF), qui définit un cadre plutôt large pour la guerre contre le terrorisme, puisqu’il autorise l’utilisation de la force sur un territoire indéterminé et permet de frapper des états, des groupes, des organisations ou des individus où qu’ils se trouvent dans le monde, non seulement s’ils sont à l’origine des attentats du 11 septembre, mais encore s’ils ont aidé de quelque manière que ce soit. Deux jours après ce vote, George W. Bush déclare que la guerre commencera avec Al-Qaïda et ne s’arrêtera que lorsque tous les groupes terroristes de portée internationale auront été arrêtés, défaits ou neutralisés. 

 

 





Une guerre contre le terrorisme en quatre phases


Cette « nouvelle » guerre contre le terrorisme va connaître une première phase que Marc Hecker et élie Tenenbaum situent de 2001 à 2006, et qu’ils résument comme une période d’ « interventionnisme américain mal maîtrisé ». Elle commence en Afghanistan, avec le début de l’opération Enduring Freedom en octobre 2001. Cette dernière aboutit rapidement au renversement du régime des talibans, à la destruction des camps d’entraînement d’Al-Qaida, ainsi qu’à la neutralisation ou l’arrestation de jusqu’à 80 % des combattants de la mouvance qaïdiste et des principaux chefs de l’organisation terroriste. Son fondateur Oussama Ben Laden et le bras droit de celui-ci, Ayman al Zawahiri, sont obligés de fuir : ils entrent dans la clandestinité et disparaissent des écrans radar pendant plusieurs années, à quelques rares interventions médiatiques près. « De ce point de vue, cette première opération militaire est un succès, puisqu’Al-Qaïda subit un coup très dur. Toutefois, ce n’est pas la fin de la guerre », loin de là, souligne Marc Hecker. Par ailleurs, alors que la reconstruction débute en Afghanistan, les Américains se désinvestissent et misent sur d’autres alliés pour prendre en charge cette réedification et la démocratisation du pays. « Ils mettent alors le pied à l’étrier d’acteurs locaux peu recommandables, lesquels vont développer une mauvaise gouvernance, provoquant un regain de l'insurrection », explique le chercheur. 


En parallèle, au niveau global, la guerre contre le terrorisme se déploie sur différentes zones du monde, avec des missions de contre-terrorisme qui touchent Afrique et l’Asie du sud-est. Mais les états-Unis commencent à adopter un certain nombre de méthodes contestées, que ce soit avec l’ouverture du centre de détention militaire haute sécurité de Guantanamo, destiné à l’incarcération des membres d'Al-Qaïda et des complices présumés des auteurs des attentats, en 2002, à Cuba, ou encore avec les Black Sites de la CIA – ces prisons secrètes utilisées pour interroger les personnes suspectées d’avoir un lien avec le 11 Septembre. Des méthodes qui vont ternir leur image, pourtant très positive après 2001, même parmi les pays qui leur étaient traditionnellement opposés. Cette image est d’autant plus ternie en 2003, quand « le déclenchement de la guerre en Irak va être réalisé sur des motifs fallacieux de liens prétendus entre Saddam Hussein et Al-Qaïda et de l’existence contestée d’armes de destruction massive », affirme Marc Hecker. Et puis, la guerre en Irak va se retourner contre les USA : le vide sécuritaire créé par le changement de régime va profiter aux acteurs djihadistes. « L’Irak va émerger comme nouveau centre de gravité du djihadisme international, et la mouvance Zarqaoui (chef d’Al-Qaïda dans le pays, ndlr) qui monte en puissance sème les graines d’une guerre civile, avec une opposition entre sunnites et chiites », déroule le chercheur. Au final, en 2006, les choses sont donc « mal engagées » pour les états-Unis. En Irak, même la mort de Zarqaoui ne résout pas la situation ; les violences intercommunautaires explosent. Et en Afghanistan, la situation commence à se dégrader. 


S’ouvre une deuxième phase, qui dure jusqu’en 2011. « On passe d’une logique de changement de régime avec la volonté de démocratiser ces états, dans l’idée qu’on va lutter contre causes profondes du terrorisme, à une logique de contre-insurrection où il s’agit d’investir massivement au sol, en envoyant des troupes, et de miser sur les acteurs locaux pour tenter de sécuriser les populations et de les séparer des insurgés », synthétise Marc Hecker. 


Cette doctrine produit un certain nombre d’effets positifs, et en 2011, la situation semble s’être améliorée. Elle est même plutôt stable en Irak. En outre, un certain nombre de personnalités politiques et de chercheurs pensent qu’Al Qaida est sur le déclin. 


Et puis, 2011 apparaît comme « un tournant », indique Marc Hecker. D’abord, il y a la mort de l’ennemi public n° 1 des USA. Le 2 mai, Oussama Ben Laden est abattu par les forces spéciales américaines. Un « grand succès du contre-terrorisme américain », « utilisé par l’administration démocrate pour justifier ses velléités de retrait, de désinvestissement dans ces guerres lointaines et coûteuses, pour investir davantage à domicile », avec la thématique du nation building at home développée depuis 2008 par Barack Obama.


En effet, le pays a besoin de ressources pour se réindustrialiser et lutter contre la crise économique qui sévit, et le président américain entend se retirer au moins partiellement de ces guerres du Moyen-Orient et en Afghanistan « pour réinvestir dans des projets bénéficiant à la population américaine directement ». 


Problème : les plans américains sont contrariés par une autre actualité, au Maghreb et au Moyen-Orient : les révoltes arabes. Si au départ, les djihadistes sont peu présents lors de ces manifestations populaires (qui protestent contre le manque de libertés, la misère ou encore le manque de démocratie, ndlr), peu à peu, ils vont « monter en puissance, avec des stratégies et des évolutions variables ». En Tunisie, pourtant présentée comme une « success story » des printemps arabes, la mouvance djihadiste opte pour « une stratégie d’implantation locale de prédication auprès des populations et de développement d’actions sociales pour tenter de gagner du soutien populaire, au départ sans utiliser la force », stratégie qui fonctionne bien de 2011 à 2013, évoque Marc Hecker. Ansar al-Charia, organisation islamiste salafiste active en Tunisie dès 2011, « progresse, gagne des soutiens, et mène aussi des actions plus laïques ». En 2013, après l’assassinat de deux personnalités politiques (progressistes) majeures, Ansar al-Charia finit par être classée comme organisation terroriste et bascule dans la violence. 


Par ailleurs, en Syrie, dès 2011, l’état islamique d’Irak dirigé par Abou Bakr al-Baghdadi décide d’envoyer un contingent pour étudier les possibilités d’implantation du groupe dans cette zone. « Rapidement, ce groupe, Jabhat al-Nosra, progresse et mène des actions paramilitaires très efficaces, notamment via des attentats suicides. Si bien qu’en 2013, al-Baghdadi va vouloir en prendre les rênes ». C’est à ce moment que se produit le schisme dans la mouvance djihadiste : al-Baghdadi déclare que Jabhat al-Nosra est une émanation de l’état islamique d’Irak et annonce la création d’une nouvelle entité : l’état islamique en Irak et au Levant. Cependant, le leader de Jabhat al-Nosra refuse et demande à Ayman al-Zawahiri de trancher le conflit. Le nouveau chef d’Al-Qaïda décide que Jabhat al-Nosra doit rester Jabhat al-Nosra, tandis que l’état islamique d’Irak doit rester en Irak sous la direction de al-Baghdadi. Mais ce dernier refuse cette sentence, « ce qui produit une bipolarisation de la mouvance, entre d’un côté les partisans d'al-Zawahiri, et, de l’autre, les partisans d’al-Baghdadi », raconte Marc Hecker. Toutefois, ce dernier devient l’émir de Daech – qui s'implante en Syrie et vient concurrencer Jabhat al-Nosra – avant de prendre le nom de calife Ibrahim, à la suite de la restauration du califat par ses sympathisants. 


« La période de déstabilisation post printemps arabes prend fin : on débouche dans une autre phase, l’apogée de Daech, de 2014 à 2017, et la lutte contre Daech de manière internationale, via une coalition mise en place par les états-Unis », retrace le chercheur. Période marquée par la volonté de Daech d’établir « un vrai proto-état en zone syro-irakienne et d’assumer les tâches de gouvernance d’un état », dit-il, mais aussi d’établir un califat mondial avec des provinces un peu partout dans le monde. Pendant ce temps-là, les luttes se poursuivent au sein de la mouvance djihadiste. Par ailleurs, le terrorisme s’exporte et touche de plus en plus les pays occidentaux, remarque Marc Hecker. « La France et la Belgique en ont fait les frais et subi dans leur chair une série d’attentats violente », rappelle-t-il. Toutefois, Daech finit par reculer dans son fief : sous l’offensive de ses adversaires, il perd Mossoul (Irak) et Raqqa (Syrie). 


Aujourd’hui, nous sommes dans une phase de reconfiguration de la menace, indique le chercheur. Même si Daech a perdu son sanctuaire syro-irakien, il est toujours présent sous forme de guérillas dans un certain nombre de pays, « avec une idéologie qui reste attirante pour une portion minime de la population musulmane à l’échelle mondiale, mais qui représente malgré tout des milliers de sympathisants et de combattants ». De son côté, Al-Qaïda a opté davantage pour une stratégie d’implantations locales, d’alliances avec des groupes locaux. « On assiste à une présence d’Al-Qaïda inquiétante, qui montre sa résilience tous les jours », affirme Marc Hecker. 

 

 

Qui a gagné ?


Alors, bien qu’elle ne soit pas terminée, qui, au terme de ce « cycle » de vingt ans, a gagné cette guerre ? Elie Tenenbaum le reconnaît : il n’y a « pas de réponse facile » à cette question. 


D’autant que, Marc Hecker le rappelle, comme il ne s’agit pas d’un conflit classique, il n’y aura pas de traité de paix. « On est dans le domaine des guerres asymétriques : les déclarations d’entrée en guerre sont floues, idem pour la sortie. Crier victoire est donc compliqué dans ces conflits, car il y aura toujours des acteurs pour les poursuivre. » 


Les deux chercheurs ont cependant essayé de développer une approche en termes de « buts de guerre » : quels étaient les objectifs, dans un camp comme dans l’autre ? Ont-ils été atteints ? 


Du côté des djihadistes, les objectifs étaient clairs – faire partir les « Juifs et les croisés » des terres d’islam, défaire les régimes d’apostat du monde musulman, proclamer un califat universel – et connus : « Ils n’ont cessé de les répéter dans leur propagande. Or, il faut toujours écouter ses adversaires pour mieux les comprendre », estime élie Tenenbaum. Mais si Al-Qaïda avait mis en place un plan stratégique sur vingt ans, lequel imaginait une victoire partielle ou totale à horizon 2022, accompagnée de la proclamation d’un califat universel,  force est de constater qu’elle est « loin d’y être parvenue » : « la plupart des régimes d’apostat tellement honnis sont toujours en place » et la présence des forces occidentales dans ces régions est toujours prégnante. 


De l’autre côté, l’ambition fixée par George Bush dès 2001 - éliminer les divers groupes terroristes - a, elle aussi, été répétée régulièrement, et reprise en Europe et ailleurs. Or, Elie Tenenbaum observe un « progrès indéniable » du djihadisme et du terrorisme depuis 2001. En effet, le Global Terrorism Index, qui recense le nombre de morts liées au terrorisme depuis le 1er janvier 2002, montre une croissance « assez claire », notamment à partir des printemps arabes. Malgré une décrue depuis 2014, encore aujourd’hui, les décès liés au terrorisme sont trois fois plus nombreux qu’au lendemain du 11 septembre. Le chercheur précise d’ailleurs que seulement 1 % des victimes du terrorisme dans le monde sont originaires d’Europe occidentale et des USA – « en majorité, ce sont des pays musulmans qui en paient le prix ». En dépit de « tous les efforts menés, le terrorisme n’a donc pas été éliminé ». D’autant que les combattants djihadistes ont considérablement accru leurs effectifs en vingt ans. Une étude d’un think tank américain, le Center for Strategic and International Studies, met en exergue que le nombre de combattants djihadistes a quasiment triplé entre 2001 et 2018. 


« La question est de savoir de quoi on parle quand on parle d’une menace terroriste internationale », nuance le chercheur. Il existe en effet une « trajectoire localiste » cherchant à prioriser « un ancrage territorial davantage qu’une lutte contre l’ennemi lointain ». Cette menace est donc à relativiser, estime-t-il : « Il ne faut pas forcément regarder le chiffre de 250 000 combattants djihadistes dans le monde comme une armée de 250 000 personnes qui ne pense qu’à attaquer les pays occidentaux. Il faut regarder le poids que constitue cette mouvance avec des objectifs locaux ». 


élie Tenenbaum évoque en outre la question de la « guerre des idées », car « le djihadisme n’est pas uniquement un réseau d’organisations clandestines, c’est aussi une idéologie ». En la matière, comment évaluer les progrès ? De nouveau, les indicateurs ne sont pas évidents. Les deux chercheurs ont donc regardé du côté des sondages d’opinion consacrés à la popularité / confiance envers un certain nombre de figures du monde djihadiste. Sur ce sujet, « On voit que les choses ont évolué », rapporte élie Tenenbaum. Par exemple, au Pakistan, en 2003, 44 % des sondés avaient une opinion favorable d’Oussama Ben Laden, contre au moins 20 % la décennie suivante. Le chercheur note d’ailleurs une « décrue systématique » de soutien à des organisations violentes dans tous les pays, « même s’il reste des plateaux de sympathie inquiétants ». Par ailleurs, le chercheur fait état d’un progrès de l’islam politique. Les résultats des sondages sur le sujet font ainsi apparaître des populations très favorables à une application plus officielle de la charia (loi islamique) dans l’ensemble du monde musulman, à quelques exceptions près (Caucase, Liban, etc). « Que cherchons-nous à combattre ? Un djihadisme violent physiquement ou un islamisme / un islam politique plus large ? Ce n’est pas la même assiette, ni le même enjeu », avertit élie Tenenbaum. 

 

 

« On n’en a pas fini avec le djihadisme »


Se pose également la question, désormais, de l’avenir du djihadisme. En effet, « ce n’est pas parce que les Occidentaux décident de tourner la page de la guerre contre le djihadisme que les djihadistes sont prêts à faire de même », signale élie Tenenbaum. Le chercheur parle en effet d’une idéologie « durable », fondée à la fois sur des facteurs attractifs et des sentiments négatifs, qui a fait « un pari générationnel », avec une place importante accordée aux très jeunes pour prendre la relève. 


Par ailleurs, les djihadistes ont montré une capacité d’innovation « remarquable » tout au long de leur histoire et ont souvent réussi à échapper à « la traque incessante que leur ont livrée les services antiterroristes à travers le monde ». élie Tenenbaum met notamment en avant leur faculté à saisir les opportunités – par exemple, les printemps arabes –,mais aussi à se renouveler, à se repenser, « autant au niveau tactique que sur le plan stratégique », « ce qui laisse entendre qu’on n’en a pas fini avec le djihadisme ». Le chercheur s’arrête particulièrement sur l’aspect cyber, qui occupe une place importante. « On voit que ce qui reste aujourd'hui des grandes organisations centrales, c’est avant tout une forme d’harmonisation de la propagande via la présence en ligne »,  avance-t-il. Or, si aujourd’hui, 50 % de la population mondiale a accès à Internet, au cours des vingt prochaines années, cette part devrait monter à 80-90 %. Et évidemment, « plus le degré de connexion est élevé, plus l’intérêt pour ces groupes à diffuser des messages en ligne est important ». 


Pour sa part, Marc Hecker ajoute que les djihadistes se servent du web non seulement pour diffuser leur propagande, mais aussi comme plateforme opérationnelle pour diffuser de grandes orientations stratégiques, des conseils tactiques, pour recruter et lever des fonds. Il souligne que les djihadistes se sont mis à utiliser internet « très tôt ». Les premiers sites web de sympathisants d’Al-Qaïda remontent ainsi aux années 90, à l’instar d’un site dédié, géré par Al-Qaïda elle-même. Le chercheur appelle cela « la phase de djihadisme 1.0 ». Rapidement, ces sites ont été attaqués, et les djihadistes sont passés au djihadisme 2.0, sous forme de forums djihadistes, arabophones ou non. Mais ces derniers finissent par perdre de leur splendeur, sous l’effet d’une crise de confiance. Cependant, au moment des printemps arabes, les grands réseaux sociaux sont en train de se développer, et les djihadistes les investissent, attirant bien plus de monde que sur des forums confidentiels. C’est le djihadisme 3.0, indique Marc Hecker. « Pendant quelques années, ils ont eu une liberté de manœuvre quasi totale sur ces plateformes – Facebook, Twitter –, jusqu’à ce que celles-ci contrôlent davantage les contenus et que les états fassent pression ». Puis, en 2015, 2016, on passe cette fois à l’ère du djihadisme 4.0 : les djihadistes font toujours quelques apparitions sur ces plateformes, mais ils s’illustrent par « une pratique du web beaucoup plus éclatée », en passant « d’une micro-plateforme à une autre, d’une application chiffrée à une autre », parfois de façon inattendue, par le web russe, ou encore du côté de l’ultra droite américaine. 


L’exemple d’Internet montre donc à quel point cette mouvance est particulièrement agile. Cependant, pour les chercheurs, elle « souffre de divisions, de polarisations », de « tensions fortes », et compte deux organisations centrales affaiblies, avec des filiales locales « qui tendent à s’autonomiser, générant une tension entre le local et le global importante ».

 

 

Limiter son ambition politique


Reste à savoir quels sont les enseignements à tirer de ces deux décennies. 


élie Tenenbaum le martèle : « l’une des grandes leçons est de se méfier autant de la sous-évaluation de la menace que de la sur-réaction ». Selon lui, la sur-réaction est un piège tendu par les terroristes. « Parmi un certain nombre de grandes erreurs stratégiques, la plus évidente est l’invasion américaine de l’Irak, qui a remis en selle la mouvance djihadiste à un moment où elle était très affaiblie. Par une réaction démesurée, les Américains ont tapé à côté de la plaque », estime-t-il. La sous-évaluation, pour sa part, a pu consister à « ne pas forcément croire ou regarder sérieusement” la montée en puissance d’une nouvelle génération de djihadistes « alors que se transformait sous nos yeux le djihadisme ». 


Pour le chercheur, il est néanmoins « toujours difficile » de naviguer entre ces deux extrémités. Pour cela, considère-t-il, il est nécessaire d’avoir une compréhension culturelle, politique et anthropologique des sociétés en question. 


Autre démonstration permise par ce « cycle » de guerre : la lutte contre le terrorisme s’apparente fortement à un marathon, assure Elie Tenenbaum, quand les pays ont tendance à s’armer et à s’entraîner pour un sprint. 


Par ailleurs, ces vingt dernières années ont appris combien il était important de limiter son ambition politique, juge le chercheur, pour qui vouloir « transformer fondamentalement » des pays dont sont originaires des mouvements terroristes est une « ambition démesurée », qui n’a « pas de sens » et relève d’une forme d'ingérence, pointe-t-il. (Une réflexion qui prend une dimension particulière trois mois après ce webinaire : au terme de vingt ans de présence en Afghanistan, les Américains ont quitté le pays le 30 août dernier. Il s’agit de la plus longue guerre pour les états-Unis, avec un lourd tribut : 2 500 morts et 2 000 milliards de dollars, ndlr). La meilleure des choses à faire est, en priorité, de prendre en compte les réalités politiques et les acteurs en place, avec lesquels négocier ou non, « sans cynisme », insiste le chercheur. « Il ne s’agit pas de dire “on est prêt à accepter tout pour peu qu’on puisse négocier, et tant pis pour les populations locales".
Il faut rester dans l’ordre du possible ». 


La négociation, d’ailleurs, ajoute Elie Tenenbaum, peut rentrer dans la réflexion sur la lutte contre le terrorisme, mais ne doit pas s’y limiter. à son sens, il s’agit seulement d’une « carte » dans « le jeu de cette lutte », qui impose de négocier en sachant qu’on le fait avec des personnes qui se sont dites adversaires à un moment donné, et qui ont des liens avec des groupes souhaitant directement nous nuire. Il faut également garder à l’esprit, précise le chercheur, que ce n’est pas parce qu’un accord a été conclu « qu’il faut imaginer qu’on est à l’abri ». 


Enfin, élie Tenenbaum invite à replacer la lutte contre le terrorisme à la place qui lui revient, face aux « nouveaux défis qui frappent à notre porte », que ce soit la rivalité avec la Chine, les tensions entre les puissances, ou encore les challenges d’ordre environnemental, sanitaire ou encore économique… Certes, considère-t-il, cette lutte conserve une place importante, mais ne saurait occulter « d’autres enjeux ». 


 

Bérengère Margaritelli

 

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