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CHRONIQUE. Un « frotteur » en récidive est jugé par la 23e chambre correctionnelle de Paris. Pris sur le fait par des policiers, il tente maladroitement de minimiser, terrorisé par le président.
La
mine concentrée des lycéennes venues assister aux comparutions immédiates de
Paris se fend d’un rictus de dégoût lorsque le président énonce les faits pour
lesquels Ahmed, 37 ans, comparaît ce 18 novembre. Elles lèvent les yeux de
leurs cahiers, se regardent, et notent : « Le 16 novembre à 16 heures,
sur la ligne 13, au niveau de la station La Fourche en direction de
Saint-Lazare, des policiers repèrent un homme suspect : il épie les usagères du
métro, regarde attentivement l’intérieur des rames avant d’y entrer. Ils
débutent une surveillance. »
Les
membres de la « brigade anti-frotteurs » observent l’homme se positionner
dans le dos d’une jeune femme et bouger le bassin derrières ses fesses,
profitant des mouvements de la rame. Ils remarquent que la femme semble gênée
par la proximité, mais n’arrive pas à se déplacer. « Les policiers le
voient stimuler son sexe avec sa main gauche », tandis que la femme,
coincée, subit. Elle descend à la fourche. Les policiers recueillent son
impression. La passagère dit avoir senti le bassin de l’homme, un va et vient,
une « oppression » et une très mauvaise odeur. Dans le même
temps, Ahmed est appréhendé.
Interrogé
en garde à vue, le suspect affirme que son but était de voler le téléphone de
la jeune femme, ce en quoi il a échoué. Invité à réviser sa position, il
explique qu’il a poussé la victime avec son corps pour la distraire, toujours
dans le but de la voler, puis, sur insistance des policiers, admet qu’il voulait
aussi, un peu, se frotter. Il a été « pris d’une pulsion ».
Comme un écho à deux affaires précédentes, en 2022, où Ahmed avait été condamné
pour des faits d’agression sexuelle dans un moyen de transport collectif.
« Vous cherchez des
victimes dans le métro, c’est ça, monsieur ? »
Le
président regarde le prévenu, qui n’attend même pas la question : « Je
suis vraiment désolé. Ce que j’ai fait, ce n’est pas bien.
-
Et
vous avez fait quoi ? Vous cherchez des victimes dans le métro, c’est ça,
monsieur ?
-
Oui.
Je suis désolé. Je n’avais jamais fait ça. C’est une erreur.
-
Les
policiers vous voient adopter une pratique qui, au vu des audiences, se
répète. Ça vous excite de vous frotter contre ces femmes ?
-
J’ai
essayé de pousser avec mon corps, mais je n’arrivais pas à voler.
-
Vous
êtes attiré par cette femme sexuellement ?
-
J’ai
essayé de la voler.
-
Ah,
vous ne reconnaissez pas les faits d’agression sexuelle ?
-
Si,
je les reconnais.
-
Monsieur,
c’est très inquiétant de tourner autour du pot. Vous étiez en érection ? Vous
avez collé votre sexe ? Vous la connaissez, cette femme, elle vous l’a demandé
? »
Le
ton du président se fait pressant. Il n’attend plus les réponses d’Ahmed qui,
c’est manifeste, ne comprend pas bien le français. Il est tétanisé par
l’interrogatoire. Le président continue : « Qu’est-ce qui vous excite ?
Qu’est-ce qui vous plaît ?
-
Pas
compris.
-
Est-ce
que ça vous plaît de frotter votre sexe ? Oui ou non ? »
La
défense vole à son secours. « Vous êtes désolé pour quoi ?
-
Je
suis désolé pour l’agression sexuelle.
-
Et
qu’est-ce que c’est exactement ?
-
Pousser
mon sexe contre quelqu’un.
-
Pourquoi
vous avez du mal à le reconnaître ?
-
Je
suis désolé. »
« Je ne prendrai plus le
métro, j’achèterai un vélo »
Les lycéennes ont quitté la salle et le président s’acharne sur Ahmed, cantonné dans son box. Est-il révolté par les actes du prévenu, ou prend-t-il son rôle très à cœur pour assurer à la jeune femme victime une vraie réparation ?
Français depuis 2016, Ahmed habite à Saint-Denis. Il vit avec sa femme et sa petite fille. Il s’est marié au Bangladesh en 2020 - un mariage arrangé avec une jeune femme de 24 ans, arrivée en France en 2023. Ça intéresse le juge, qui l’assaille de questions : « Tout va bien dans votre couple ? Vous faites l’amour régulièrement avec votre femme ?
-
Je
ne sais pas.
-
Vous
ne comprenez pas ce que je dis ? Qu’est-ce qui vous attire dans le fait de se
frotter contre des femmes comme ça ? Vous en parlez à votre femme ?
-
Non.
-
Faudrait
peut-être que la police lui en parle, je ne pense pas qu’elle serait heureuse
si elle l’apprenait. »
Déjà
condamné à 9 mois de prison avec sursis probatoire pour des faits identiques (« comment
expliquez-vous cela, Monsieur ? »), Ahmed est suivi par un juge
d’application des peines et risque d’être incarcéré à l’issue de l’audience. Le
président le rappelle au prévenu, et lui demande : « Qu’est-ce
qui fait que vous
allez arrêter de faire ça ?
- Je ne prendrai plus le métro, j’achèterai un vélo, je l’expliquerai à ma femme », balance Ahmed, pêle-mêle. Il jure de
ne plus aller à Paris.
Du
côté de la partie civile, l’avocate ose : « La réalité est floue mais
pour ma cliente, elle est très palpable », puis elle demande 1500
euros pour la victime et 564 euros pour elle-même.
« Comment protéger la
société ? »
La
procureure demande : « Qu’est-ce qu’on fait ? Il a quand même été suivi
pendant deux ans. Ça n’a pas marché. Quand on est une femme, on ne sait plus où
se mettre. » Rappelant qu’elle est là pour protéger la société, elle
s’adresse au tribunal : « Je pense que vous êtes en face de quelqu’un
qui présente des désinhibitions, de quelqu’un de particulièrement
dangereux. » Elle demande 24 mois de prison, dont 9 mois avec un
sursis probatoire renforcé pendant 4 ans (obligation de soins, d’indemniser la
victime, interdiction de prendre le métro).
La
défense prend le parquet au mot : « Comment protéger la société ? Moi
je vais vous proposer une autre manière. » La prison : non. Quelle
utilité ? « Il ne fera aucun travail sur lui en prison et il doit
pourvoir aux besoins de sa femme et de ses enfants », qui sans lui
seront démunis. Elle propose une obligation de soins et une interdiction
d’aller à Paris et de prendre le métro.
Après
un long délibéré, le tribunal suit finalement l’avocate : Ahmed est condamné à
20 mois de prison aménagés ab initio sous la
forme d’une détention à domicile sous surveillance électronique et à un sursis
probatoire renforcé comprenant les obligations demandées.
Julien Mucchielli
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