Tribunal de Versailles : « 20 mois pour deux gifles, ça fait quand même 10 mois par gifle ! »


lundi 24 mars 2025 à 08:426 min

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CHRONIQUE. Il y a quelques jours, la chambre des comparutions immédiates versaillaise se penchait sur un dossier de violences entre SDF. Par le jeu d'une vieille peine ramenée à exécution, le principal prévenu, « Tchoupi » de son nom de rue, a écopé de 26 mois ferme.

« Tchoupi » est SDF. Il y a quelques jours, ivre mort, il est tombé, avec son copain « Ali » - tout aussi ivre mort, sur Rodrigue, lui-même plus ou moins dans le même état. Tchoupi a traité Rodrigue de « violeur », suite à une sombre histoire que lui aurait raconté « Pikachu », puis aurait demandé à « Ali » de lui coller une rouste, et à Rodrigue de lui remettre son portable. Ce dernier, bras dans le plâtre, a obtempéré, avant d'aller déposer plainte au commissariat. Tchoupi commence par demander un délai pour préparer sa défense, puis se ravise, « pour en finir ». Mais on démarre avec Ali : « Franchement, je ne souviens pas, j'étais vraiment bourré. Je l'ai pas frappé, mais comme il dit que je l'ai frappé, je lui fais toutes mes excuses. »

Celui qui vit « dans une voiture abandonnée dans un parking souterrain » explique boire « toute la journée » depuis 10 ans, du réveil, soit autour de 14 heures, jusqu'au coucher, au milieu de la nuit. Il ne se souvient même pas avoir croisé Rodrigue, si ce n'est en confrontation. Il soutient qu’il « n'aurait jamais fait ça à jeun », avant de s'agacer : « On était tous bourrés, comment on peut se souvenir ? ». « Eh bien moi, ça me fait très peur », intercale la présidente, « parce que si vous êtes bourré au point de ne pas vous souvenir, c'est inquiétant. Vous seriez simplement bourré sur un trottoir, OK, même si c'est déjà une infraction, l'ivresse publique manifeste, mais là... ». Le prévenu a récemment pris 8 mois ferme, plus 6 de révocation, et 12 de sursis probatoire, pour des violences. Il ne met plus les pieds au SPIP depuis des mois, « alors qu'ils ont même essayé de vous retrouver ».

« Un emprunt, c'est quand la personne est d'accord »

On passe à Tchoupi. « Ce soir-là », explique-t-il, « on marchait tranquillement et ce que dit [la victime], c'est pas possible, parce qu'on n'aurait jamais frappé quelqu'un avec un plâtre ». Il nie le vol du portable : « Je lui ai [simplement] demandé de me le prêter, et je lui ai dit que je lui rendrais le lendemain à 9 heures. Il m'a demandé pourquoi, je lui ai dit que je c'était pour le faire réfléchir », mentionnant l’épisode « avec une fille que je connais » narré par Pikachu. Toujours est-il que « j'allais lui rendre, [donc] c'est pas du vol ». Il considère que c'est « un emprunt ». La présidente le coupe : « Un emprunt, c'est quand la personne est d'accord. Quand un banquier prête de l'argent, c'est qu'il est d'accord ». Pas sûr que l'exemple trouve une résonnance quelconque dans la vie de Tchoupi. « Il m'a dit plusieurs fois de lui donner mon portable », a déclaré Rodrigue en procédure, « et vu son ton, j'avais pas le choix ». « Je ne lui ai pas mis la pression, je vous jure, je lui ai demandé gentiment », objecte Tchoupi.

Accessoirement, les enquêteurs ont fait le lien avec deux autres affaires plus anciennes impliquant un « Tchoupi » qu'ils ne connaissaient pas. D'abord, des violences sur un autre SDF, autour d'une histoire de plaque de cuisson : « Il m'a vendu une plaque qui ne fonctionne pas. Quand vous achetez une voiture, on vous donne les papiers. Moi, il ne m'a pas donné de garantie. [Alors] je l'ai attrapé par le col, je l'ai plaqué contre un camion, et c'est tout. » Ensuite, un vol de vélo électrique : « Je vous jure que le mec est tombé tout seul et que je l'ai [juste] aidé à se relever. »

Des témoins l'ont ensuite vu faire des tours de square avec, le même jour, mais « il n'y a pas qu'un seul vélo dans le monde ». « Honnêtement, j'ai besoin de soutien pour avancer, j'ai besoin d'aide », conclut Tchoupi, quand on évoque ses 17 mentions au casier. En guise d'aide, le parquet vient tout juste, en cours d'audience, de ramener à exécution le reliquat d'une ancienne peine, pour destruction par moyen dangereux : quel que soit le délibéré, Tchoupi est donc assuré de passer la nuit à Bois-d'Arcy, ainsi qu'au moins les 164 suivantes.

« Il s'est excusé, mais en disant qu'il ne se souvenait de rien »

Place aux réquisitions. La procureure souligne que Rodrigue connaît Tchoupi par son surnom, que sa version est « la plus crédible » et qu'on « ne lui connaît pas de raisons d'inventer des infractions qui n'existent pas ou d'en rajouter » : il a déclaré le vol de son portable, et on a retrouvé ce dernier sur Tchoupi. Elle détaille les faisceaux d'indices pour les deux autres préventions, et requiert 18 mois fermes avec mandat de dépôt. Concernant Ali, au vu de « l'échec de tout suivi à titre probatoire », elle sollicite 8 mois avec mandat de dépôt, et la révocation totale d'un sursis probatoire de 12 mois, avec ordre d'incarcération immédiate.

L'avocate d'Ali plaide l'absence de témoin, de vidéosurveillance, d'examen médical : « Il n'y aurait pas eu ”Tchoupi”, c'était un classement 21 [infraction insuffisamment caractérisée, NDLR], et fin de l'histoire. Mais il s'avère que “Tchoupi” a d'autres affaires et qu'ils ont des mentions au casier, donc on se retrouve en comparution immédiate. » Elle poursuit : « Qu'est-ce qu'on a au dossier ? Rien du tout. Il s'est excusé, mais en disant qu'il ne se souvenait de rien, et ”Tchoupi” dit qu'il n'a rien fait. » Elle plaide la relaxe, et subsidiairement, sur la peine : « 20 mois pour deux gifles, ça fait quand même 10 mois par gifle ! […] Il y a toujours des alcoolisations extrêmes, il vit toujours à la rue, mais quand j'entends que la société irait bien mieux s'il allait en détention parce qu'il aurait peut-être, ou pas, mis deux claques en étant à quatre grammes... À mon sens, la solution, c'est une obligation de soins. »

« Il ne pense pas comme nous, mais ça se tient, de son point de vue à lui »

L'avocate de Tchoupi commence par plaider sur les deux autres infractions : « On vous dit qu'il n'est pas crédible, et je ne suis pas d'accord. » Puis elle passe au portable de Rodrigue : « Il lui dit “donne-moi ton téléphone et réfléchis à ce que tu as fait, je te le rendrai demain”. […] Il ne pense pas comme nous, mais ça se tient, de son point de vue à lui. » Elle reconnaît que « son casier ne plaide pas en sa faveur », mais souligne que le dernier sursis probatoire (qui s'appelait alors sursis avec mise à l'épreuve) remonte à 2010, et a donc 15 ans. Elle insiste sur la personnalité : « Par pudeur, il ne vous a pas tout expliqué. […] Il a perdu sa femme en 2018, enfin elle est décédée [je veux dire], et depuis, c'est très compliqué pour lui. […] Il a des problèmes psychologiques manifestes. » Elle précise que la sœur de Tchoupi est disposée à l'accueillir pour un bracelet électronique, ce qui est un peu dérisoire vu la peine ramenée à exécution.

Dernier mot de Tchoupi : « Pendant toute ma garde à vue, j'ai fait que réfléchir. Je sais pas ce qui m'a pris, je sais pas pourquoi je suis comme ça, et j'ai vraiment besoin d'aide, [parce que] je peux pas m'en sortir tout seul. » Ali, lui, jargonne volontiers à grands coups d’acronymes : « J'ai juste besoin de continuer mon suivi avec le CSAPA [centre de soins, d'accompagnement et de prévention en addictologie, NDLR], de continuer mes démarches avec ma CPIP [conseillère pénitentiaire d'insertion et de probation, NDLR] et trouver un CHAS [centre d'hébergement et d'action sociale, NDLR] ». Puis, tombe le délibéré : ce seront 15 mois fermes pour « Tchoupi », à ajouter aux 11 mois ramenés à exécution, et 4 mois fermes pour « Ali », outre une révocation partielle de sursis probatoire de 4 mois.

Antoine Bloch


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