Article précédent


CHRONIQUE. Il y a quelques jours, la chambre des comparutions immédiates versaillaise se penchait sur un dossier de violences entre SDF. Par le jeu d'une vieille peine ramenée à exécution, le principal prévenu, « Tchoupi » de son nom de rue, a écopé de 26 mois ferme.
« Tchoupi » est
SDF. Il y a quelques jours, ivre mort, il est tombé, avec son copain
« Ali » - tout aussi ivre mort, sur Rodrigue, lui-même plus ou moins
dans le même état. Tchoupi a traité Rodrigue de « violeur », suite à
une sombre histoire que lui aurait raconté « Pikachu », puis aurait
demandé à « Ali » de lui coller une rouste, et à Rodrigue de lui
remettre son portable. Ce dernier, bras dans le plâtre, a obtempéré, avant
d'aller déposer plainte au commissariat. Tchoupi commence par demander un délai
pour préparer sa défense, puis se ravise, « pour en finir ».
Mais on démarre avec Ali : « Franchement, je ne souviens pas, j'étais
vraiment bourré. Je l'ai pas frappé, mais comme il dit que je l'ai frappé, je
lui fais toutes mes excuses. »
Celui qui vit « dans
une voiture abandonnée dans un parking souterrain » explique boire
« toute la journée » depuis 10 ans, du réveil, soit autour de
14 heures, jusqu'au coucher, au milieu de la nuit. Il ne se souvient même pas
avoir croisé Rodrigue, si ce n'est en confrontation. Il soutient qu’il « n'aurait
jamais fait ça à jeun », avant de s'agacer : « On était
tous bourrés, comment on peut se souvenir ? ». « Eh bien
moi, ça me fait très peur », intercale la présidente, « parce
que si vous êtes bourré au point de ne pas vous souvenir, c'est inquiétant.
Vous seriez simplement bourré sur un trottoir, OK, même si c'est déjà une
infraction, l'ivresse publique manifeste, mais là... ». Le prévenu a
récemment pris 8 mois ferme, plus 6 de révocation, et 12 de sursis probatoire,
pour des violences. Il ne met plus les pieds au SPIP depuis des mois, « alors
qu'ils ont même essayé de vous retrouver ».
« Un emprunt, c'est
quand la personne est d'accord »
On passe à Tchoupi. « Ce
soir-là », explique-t-il, « on marchait tranquillement et ce
que dit [la victime], c'est pas possible, parce qu'on n'aurait jamais frappé
quelqu'un avec un plâtre ». Il nie le vol du portable : « Je
lui ai [simplement] demandé de me le prêter, et je lui ai dit que je lui
rendrais le lendemain à 9 heures. Il m'a demandé pourquoi, je lui ai dit que je
c'était pour le faire réfléchir », mentionnant l’épisode « avec
une fille que je connais » narré par Pikachu. Toujours est-il que
« j'allais lui rendre, [donc] c'est pas du vol ». Il considère
que c'est « un emprunt ». La présidente le coupe :
« Un emprunt, c'est quand la personne est d'accord. Quand un banquier
prête de l'argent, c'est qu'il est d'accord ». Pas sûr que l'exemple
trouve une résonnance quelconque dans la vie de Tchoupi. « Il m'a dit
plusieurs fois de lui donner mon portable », a déclaré Rodrigue en
procédure, « et vu son ton, j'avais pas le choix ». « Je ne
lui ai pas mis la pression, je vous jure, je lui ai demandé gentiment »,
objecte Tchoupi.
Accessoirement, les enquêteurs
ont fait le lien avec deux autres affaires plus anciennes impliquant un « Tchoupi »
qu'ils ne connaissaient pas. D'abord, des violences sur un autre SDF, autour
d'une histoire de plaque de cuisson : « Il m'a vendu une plaque
qui ne fonctionne pas. Quand vous achetez une voiture, on vous donne les
papiers. Moi, il ne m'a pas donné de garantie. [Alors] je l'ai attrapé par le
col, je l'ai plaqué contre un camion, et c'est tout. » Ensuite,
un vol de vélo électrique : « Je vous jure que le mec est tombé
tout seul et que je l'ai [juste] aidé à se relever. »
Des témoins l'ont ensuite vu
faire des tours de square avec, le même jour, mais « il n'y a pas qu'un
seul vélo dans le monde ». « Honnêtement, j'ai besoin de
soutien pour avancer, j'ai besoin d'aide », conclut Tchoupi, quand on
évoque ses 17 mentions au casier. En guise d'aide, le parquet vient tout juste,
en cours d'audience, de ramener à exécution le reliquat d'une ancienne peine,
pour destruction par moyen dangereux : quel que soit le délibéré, Tchoupi est
donc assuré de passer la nuit à Bois-d'Arcy, ainsi qu'au moins les 164
suivantes.
« Il s'est excusé,
mais en disant qu'il ne se souvenait de rien »
Place aux réquisitions. La
procureure souligne que Rodrigue connaît Tchoupi par son surnom, que
sa version est « la plus crédible » et qu'on « ne lui
connaît pas de raisons d'inventer des infractions qui n'existent pas ou d'en
rajouter » : il a déclaré le vol de son portable, et on a
retrouvé ce dernier sur Tchoupi. Elle détaille les faisceaux d'indices pour les
deux autres préventions, et requiert 18 mois fermes avec mandat de dépôt.
Concernant Ali, au vu de « l'échec de tout suivi à titre probatoire »,
elle sollicite 8 mois avec mandat de dépôt, et la révocation totale d'un sursis
probatoire de 12 mois, avec ordre d'incarcération immédiate.
L'avocate d'Ali plaide
l'absence de témoin, de vidéosurveillance, d'examen médical : « Il
n'y aurait pas eu ”Tchoupi”, c'était un classement 21 [infraction
insuffisamment caractérisée, NDLR], et fin de l'histoire. Mais il s'avère que
“Tchoupi” a d'autres affaires et qu'ils ont des mentions au casier, donc on se
retrouve en comparution immédiate. » Elle poursuit : « Qu'est-ce
qu'on a au dossier ? Rien du tout. Il s'est excusé, mais en disant qu'il
ne se souvenait de rien, et ”Tchoupi” dit qu'il n'a rien fait. » Elle
plaide la relaxe, et subsidiairement, sur la peine : « 20 mois
pour deux gifles, ça fait quand même 10 mois par gifle ! […] Il y a
toujours des alcoolisations extrêmes, il vit toujours à la rue, mais quand
j'entends que la société irait bien mieux s'il allait en détention parce qu'il
aurait peut-être, ou pas, mis deux claques en étant à quatre grammes... À mon
sens, la solution, c'est une obligation de soins. »
« Il ne pense pas
comme nous, mais ça se tient, de son point de vue à lui »
L'avocate de Tchoupi commence
par plaider sur les deux autres infractions : « On vous dit qu'il
n'est pas crédible, et je ne suis pas d'accord. » Puis elle passe au
portable de Rodrigue : « Il lui dit “donne-moi ton téléphone et
réfléchis à ce que tu as fait, je te le rendrai demain”. […] Il ne pense pas
comme nous, mais ça se tient, de son point de vue à lui. » Elle
reconnaît que « son casier ne plaide pas en sa faveur », mais
souligne que le dernier sursis probatoire (qui s'appelait alors sursis avec
mise à l'épreuve) remonte à 2010, et a donc 15 ans. Elle insiste sur la
personnalité : « Par pudeur, il ne vous a pas tout expliqué. […]
Il a perdu sa femme en 2018, enfin elle est décédée [je veux dire], et depuis,
c'est très compliqué pour lui. […] Il a des problèmes psychologiques manifestes. »
Elle précise que la sœur de Tchoupi est disposée à l'accueillir pour un
bracelet électronique, ce qui est un peu dérisoire vu la peine ramenée à
exécution.
Dernier mot de Tchoupi :
« Pendant toute ma garde à vue, j'ai fait que réfléchir. Je sais pas ce
qui m'a pris, je sais pas pourquoi je suis comme ça, et j'ai vraiment besoin
d'aide, [parce que] je peux pas m'en sortir tout seul. » Ali, lui,
jargonne volontiers à grands coups d’acronymes : « J'ai juste besoin de
continuer mon suivi avec le CSAPA [centre de soins, d'accompagnement et de
prévention en addictologie, NDLR], de continuer mes démarches avec ma CPIP
[conseillère pénitentiaire d'insertion et de probation, NDLR] et trouver un
CHAS [centre d'hébergement et d'action sociale, NDLR] ». Puis, tombe
le délibéré : ce seront 15 mois fermes pour « Tchoupi », à
ajouter aux 11 mois ramenés à exécution, et 4 mois fermes pour
« Ali », outre une révocation partielle de sursis probatoire de 4
mois.
Antoine
Bloch
THÉMATIQUES ASSOCIÉES
Infos locales, analyses et enquêtes : restez informé(e) sans limite.
Recevez gratuitement un concentré d’actualité chaque semaine.
0 Commentaire
Laisser un commentaire
Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *