Tribunal de Versailles : « À chaque fois, il sort des lames... »


lundi 21 avril 2025 à 08:385 min

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CHRONIQUE. Devant le tribunal correctionnel de Versailles, un homme était récemment poursuivi en raison de sa fâcheuse tendance à appeler les pompiers, puis à les menacer avec un couteau de cuisine. Il était poursuivi pour trois séries de faits, mais avait procédé de la sorte à une cinquantaine de reprises au moins.

Patrick a 60 ans, et vraiment pas toutes ses dents (lui en reste-t-il seulement ?). Il est là pour plusieurs procédures, qui font l'objet d'une jonction, puisqu'elles sont admirablement identiques. La première série de faits remonte au mois de juillet 2023, lorsque Patrick a appelé les secours, pour sa mère âgée et malade. Mais au beau milieu de l'intervention, il a sorti un couteau de cuisine et l'a tendu vers l'un des pompiers, en baragouinant des trucs incompréhensibles, ce qui l'a conduit, de même que ses collègues, à aller « se mettre en sécurité » dans le fourgon.

Rebelote au mois d'août de la même année. Cette fois, les pompiers font le déplacement parce que, lors de son appel, Patrick tenait « des propos suicidaires et incohérents ». Il a refusé d'être conduit à l'hôpital, puis a poursuivi les pompiers jusqu'à leur fourgon, sous lequel il a au demeurant entrepris de se jeter.

Et re-rebelote en février 2025. En uniforme, Erwan, qui s'est constitué partie civile (comme plusieurs de ses collègues) raconte l'intervention, initialement motivée par « des douleurs thoraciques ». Cette fois encore, Patrick a refusé d'être emmené, alors Erwan a voulu lui faire signer une décharge de responsabilité, mais il est allé prendre un couteau de cuisine dans un tiroir, avant de le poursuivre, « en état d'ébriété » : il n'y a pas de constatations particulières sur ce point, mais Patrick lui-même explique que « j'étais alcoolisé aussi, c'est pour ça ». Il ajoute qu'il a effectivement des problèmes cardiaques : « Je dois voir un cardiologue, mais le mien est décédé. Je prenais une pilule pour le cœur, c'est pour ça que j'ai arrêté mon traitement. » Erwan, le pompier, ajoute que « j'ai eu assez peur pour quitter les lieux, donc je considère que c'était nettement dirigé vers nous ».

« Pour tout dire, maman, elle boit plus que moi »

« Je suis pompier depuis 25 ans », ajoute le même, « alors j'en ai vu des gens alcoolisés ou incohérents... mais des personnes qui sortent des couteaux, c'est beaucoup plus rare ». Il enfonce le clou : « Je considère même que c'était prémédité, parce qu'il a fait semblant de faire un malaise à l'étage... À chaque fois il sort des lames, […] moi je ne suis pas formé pour ça ». De fait, les investigations ont permis de retracer pas moins de 185 interventions, « avec une recrudescence au cours des années 2024 et 2025 », dont une bonne cinquantaine ont également donné lieu à celle des gendarmes.

Patrick s'écroule en larmes, et se lance dans une tirade un peu décousue : « En ce moment j'ai peur de tout. Mais j'évite d'appeler les pompiers. J'ai peur des pompiers, j'ai peur du feu, tout. C'est pour ça que j'essaie de ne plus appeler les pompiers ». Il ajoute que « maman, elle est toujours avec moi à la maison. Pour tout dire, maman, elle boit plus que moi. Moi, j'essaie d'arrêter. Ça fait déjà presque une semaine que je n'ai pas pris une goutte d'alcool ».

Son casier comporte une seule mention : une comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC) pour des menaces de crimes ou de délits à l'encontre d'un professionnel de santé. Il précise avoir arrêté de travailler : « Parce que le problème, avec tous les malaises que je me tapais, je ne pouvais plus conduire les tracteurs ».

« Il a une déficience intellectuelle, probablement »

Depuis, il est donc en vase clos avec « maman » et des bouteilles d'alcool. Son avocate a fait citer la petite sœur de Patrick comme témoin de personnalité, qui confirme ce point. Sophie explique que « son état est très fragile depuis longtemps. Il a grandi dans un milieu de grande violence, avec la présence d'armes à la maison ». Elle se met à pleurer à son tour : « On a les capacités ou non à se sortir de ce passé. [Or] mon frère a une fragilité, une déficience intellectuelle, probablement, mais les démarches n'ont jamais été faites par nos parents autour de cette question. »

Place à l'avocate des parties civiles : « On est face à une personne en souffrance, dans une situation de misère, avec des soucis de santé, [alors les pompiers] portent secours et assistance [même si] à chaque fois, il mobilise un équipage. [Mais] il ne faut pas avoir de comportement violent à l'encontre des sapeurs-pompiers. On arrive, on l'ausculte comme on peut, et il prend un couteau et il le brandit. […] Ce n'est pas acceptable [et] j'ai l'impression qu'il sait très bien ce qu'il fait. […] Il y a un comportement violent et agressif, qui fait peur ».

Elle réclame 400 € pour chacun des pompiers parties civiles, mais aussi, pour le service départemental d'incendie et de secours (SDIS), 852 € de préjudice matériel (le coût d'une intervention) et 2 000 € de préjudice moral.

« Je vous demande de prendre en compte qu'il ne va pas bien »

« Les faits sont reconnus, même si c'est à demi-mot », estime la procureure : « À chaque fois, il est alcoolisé, et à chaque fois, il se saisit d'un couteau. » Elle estime que « la situation est vraiment préoccupante. Préoccupante pour les sapeurs-pompiers, et préoccupante pour le prévenu, dont l'état de santé semble se dégrader de jour en jour ». Sur la peine, elle ajoute : « Je ne vous cache pas que j'avais envisagé dans un premier temps de proposer un sursis probatoire renforcé, parce qu'il y a un phénomène à la fois de problématique médicale et d'isolement social ». Mais elle descend à un sursis probatoire « simple », de 15 mois (pendant 3 ans), avec, naturellement, une obligation de soins et une interdiction de porter ou détenir une arme.

« Effectivement, la matérialité des faits n'est pas contestée », embraye l'avocate de la défense. Mais elle ajoute que « tout le monde, les gendarmes comme les pompiers disent qu'il est complètement incohérent de manière générale. […] Il ne profère pas de menaces. […] Les seules menaces qu'il profère, c'est de se faire du mal à lui ».

Bref, l'avocate « estime que l'élément intentionnel n'est pas constitué, [car] il n'a pas cette capacité à prendre conscience de l'impact de ses gestes ». Subsidiairement, elle précise qu'il faudrait « évidemment tenir largement compte de sa situation personnelle. […] Il est en très grande précarité, sur le plan affectif, sur le plan social et sur le plan médical ». Bref, « je vous demande de prendre en compte qu'il ne va pas bien, et qu'il veut plus se faire du mal à lui qu'aux autres ».

Après le (très long) délibéré, la décision tombe : 15 mois de sursis probatoire (pendant deux ans), avec exécution provisoire. « Le but, c'est que vous arrêtiez d'appeler les pompiers, et que vous mettiez en place un suivi dès à présent », ponctue la présidente.

Antoine Bloch

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