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CHRONIQUE. Devant le tribunal correctionnel de Versailles, un homme était récemment poursuivi en raison de sa fâcheuse tendance à appeler les pompiers, puis à les menacer avec un couteau de cuisine. Il était poursuivi pour trois séries de faits, mais avait procédé de la sorte à une cinquantaine de reprises au moins.
Patrick a 60 ans, et vraiment
pas toutes ses dents (lui en reste-t-il seulement ?). Il est là pour
plusieurs procédures, qui font l'objet d'une jonction, puisqu'elles sont
admirablement identiques. La première série de faits remonte au mois de juillet
2023, lorsque Patrick a appelé les secours, pour sa mère âgée et malade. Mais
au beau milieu de l'intervention, il a sorti un couteau de cuisine et l'a tendu
vers l'un des pompiers, en baragouinant des trucs incompréhensibles, ce qui l'a
conduit, de même que ses collègues, à aller « se mettre en sécurité »
dans le fourgon.
Rebelote au mois d'août de la
même année. Cette fois, les pompiers font le déplacement parce que, lors de son
appel, Patrick tenait « des propos suicidaires et incohérents ».
Il a refusé d'être conduit à l'hôpital, puis a poursuivi les pompiers jusqu'à
leur fourgon, sous lequel il a au demeurant entrepris de se jeter.
Et re-rebelote en février
2025. En uniforme, Erwan, qui s'est constitué partie civile (comme plusieurs de
ses collègues) raconte l'intervention, initialement motivée par « des
douleurs thoraciques ». Cette fois encore, Patrick a refusé d'être
emmené, alors Erwan a voulu lui faire signer une décharge de responsabilité,
mais il est allé prendre un couteau de cuisine dans un tiroir, avant de le
poursuivre, « en état d'ébriété » : il n'y a pas de
constatations particulières sur ce point, mais Patrick lui-même explique que
« j'étais alcoolisé aussi, c'est pour ça ». Il ajoute qu'il a
effectivement des problèmes cardiaques : « Je dois voir un
cardiologue, mais le mien est décédé. Je prenais une pilule pour le
cœur, c'est pour ça que j'ai arrêté mon traitement. » Erwan, le
pompier, ajoute que « j'ai eu assez peur pour quitter les lieux, donc
je considère que c'était nettement dirigé vers nous ».
« Pour tout dire,
maman, elle boit plus que moi »
« Je suis pompier
depuis 25 ans », ajoute le même, « alors j'en ai vu des gens
alcoolisés ou incohérents... mais des personnes qui sortent des couteaux, c'est
beaucoup plus rare ». Il enfonce le clou : « Je considère
même que c'était prémédité, parce qu'il a fait semblant de faire un malaise à
l'étage... À chaque fois il sort des lames, […] moi je ne suis pas formé
pour ça ». De fait, les investigations ont permis de retracer pas
moins de 185 interventions, « avec une recrudescence au cours des
années 2024 et 2025 », dont une bonne cinquantaine ont également donné
lieu à celle des gendarmes.
Patrick s'écroule en larmes,
et se lance dans une tirade un peu décousue : « En ce moment j'ai
peur de tout. Mais j'évite d'appeler les pompiers. J'ai peur des pompiers, j'ai
peur du feu, tout. C'est pour ça que j'essaie de ne plus appeler les pompiers ».
Il ajoute que « maman, elle est toujours avec moi à la maison. Pour
tout dire, maman, elle boit plus que moi. Moi, j'essaie d'arrêter. Ça fait déjà
presque une semaine que je n'ai pas pris une goutte d'alcool ».
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par gifle ! »
Son casier comporte une seule
mention : une comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité
(CRPC) pour des menaces de crimes ou de délits à l'encontre d'un professionnel
de santé. Il précise avoir arrêté de travailler : « Parce que le
problème, avec tous les malaises que je me tapais, je ne pouvais plus conduire
les tracteurs ».
« Il a une déficience
intellectuelle, probablement »
Depuis, il est donc en vase
clos avec « maman » et des bouteilles d'alcool. Son avocate a fait
citer la petite sœur de Patrick comme témoin de personnalité, qui confirme ce
point. Sophie explique que « son état est très fragile depuis longtemps.
Il a grandi dans un milieu de grande violence, avec la présence d'armes à la
maison ». Elle se met à pleurer à son tour : « On a les
capacités ou non à se sortir de ce passé. [Or] mon frère a une fragilité, une
déficience intellectuelle, probablement, mais les démarches n'ont jamais été
faites par nos parents autour de cette question. »
Place à l'avocate des parties
civiles : « On est face à une personne en souffrance, dans une
situation de misère, avec des soucis de santé, [alors les pompiers] portent
secours et assistance [même si] à chaque fois, il mobilise un équipage. [Mais]
il ne faut pas avoir de comportement violent à l'encontre des sapeurs-pompiers.
On arrive, on l'ausculte comme on peut, et il prend un couteau et il le
brandit. […] Ce n'est pas acceptable [et] j'ai l'impression qu'il sait très
bien ce qu'il fait. […] Il y a un comportement violent et agressif, qui fait
peur ».
Elle réclame 400 € pour
chacun des pompiers parties civiles, mais aussi, pour le service départemental
d'incendie et de secours (SDIS), 852 € de préjudice matériel (le coût d'une
intervention) et 2 000 € de préjudice moral.
« Je vous demande de
prendre en compte qu'il ne va pas bien »
« Les faits sont
reconnus, même si c'est à demi-mot », estime la procureure :
« À chaque fois, il est alcoolisé, et à chaque fois, il se saisit d'un
couteau. » Elle estime que « la situation est vraiment
préoccupante. Préoccupante pour les sapeurs-pompiers, et préoccupante pour le
prévenu, dont l'état de santé semble se dégrader de jour en jour ».
Sur la peine, elle ajoute : « Je ne vous cache pas que j'avais
envisagé dans un premier temps de proposer un sursis probatoire renforcé, parce
qu'il y a un phénomène à la fois de problématique médicale et d'isolement
social ». Mais elle descend à un sursis probatoire
« simple », de 15 mois (pendant 3 ans), avec, naturellement, une
obligation de soins et une interdiction de porter ou détenir une arme.
« Effectivement, la
matérialité des faits n'est pas contestée », embraye l'avocate de la
défense. Mais elle ajoute que « tout le monde, les gendarmes comme les
pompiers disent qu'il est complètement incohérent de manière générale. […] Il
ne profère pas de menaces. […] Les seules menaces qu'il profère, c'est de se
faire du mal à lui ».
Bref, l'avocate « estime
que l'élément intentionnel n'est pas constitué, [car] il n'a pas cette capacité
à prendre conscience de l'impact de ses gestes ». Subsidiairement,
elle précise qu'il faudrait « évidemment tenir largement compte de sa
situation personnelle. […] Il est en très grande précarité, sur le plan
affectif, sur le plan social et sur le plan médical ». Bref, « je
vous demande de prendre en compte qu'il ne va pas bien, et qu'il veut plus se
faire du mal à lui qu'aux autres ».
Après le (très long)
délibéré, la décision tombe : 15 mois de sursis probatoire (pendant deux
ans), avec exécution provisoire. « Le but, c'est que vous arrêtiez
d'appeler les pompiers, et que vous mettiez en place un suivi dès à
présent », ponctue la présidente.
Antoine
Bloch
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