Un procès « quantique » pour la Rentrée de la Conférence du barreau des Hauts-de-Seine


dimanche 1 décembre 2024 à 13:009 min

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Vendredi 22 novembre, la 36e édition de la Rentrée de la Conférence du barreau des Hauts-de-Seine s’est illustrée par le procès fictif du physicien, philosophe des sciences et vulgarisateur Étienne Klein. Un grand moment d’éloquence, point d’orgue d’une soirée placée sous le signe de la solidarité et de l’humanité.

« Ce soir, je suis le bras armé de la justice, le dernier rempart contre la science », annonce Antoine Guyomard, secrétaire de la Conférence du barreau des Hauts-de-Seine. Ce vendredi 22 novembre, il revêt le rôle d’avocat général pour faire le procès fictif d’Étienne Klein, le physicien et philosophe des sciences devenu célèbre pour ses travaux de vulgarisation. « Je démontrerai qu'[il] s'est rendu coupable des chefs de sédition en vue de renverser les institutions de la République, et qu'à cette fin, il a détourné les fonds publics, poursuit le professionnel du droit. Enfin, je vous prouverai que pour accessoire de ces crimes, Étienne Klein s'est rendu coupable de meurtre. » 

Le principal intéressé sourit, imité par le public, réuni au centre événementiel de Courbevoie pour la 36e édition de la Rentrée de la Conférence du barreau des Hauts-de-Seine. « L'univers, selon vous, obéit à la loi du chaos : il n'y a ni ordre, ni harmonie, mais votre nihilisme vous a perdu, accuse Antoine Guyomard avec une véhémence parfaitement feinte. Il nous a perdus, tous. Vous n'avez rien proposé de mieux, pas de Jésus quark – un quark est une particule élémentaire, un constituant de la matière observable, ndlr – pour nous guider. Vous avez remplacé les cathédrales par le plateau de Saclay, la certitude de Dieu par l'incertitude d'Heisenberg. Vous avez, dès le départ, planté la graine de votre propre échec. » 

À travers le physicien Étienne Klein, le procès fictif des sciences

Consciencieux, Étienne Klein prend des notes. « Dieu est mort, oui, et vous l'avez tué, dénonce l’avocat général improvisé, avant de marquer une pause mesurée. Madame la présidente, mesdames et messieurs les jurés. Face à des crimes d'exception, je réclame l'application d'une peine d'exception. Si la peine de mort a été de longue date abrogée, la physique quantique nous ouvre un nouveau champ de possibles. » Un rire général s’empare de la salle, suivi par un tonnerre d’applaudissements. Tandis qu’Antoine Guyomard quitte son pupitre, la défense est appelée par Isabelle Clanet Dit Lamanit, la bâtonnière du barreau des Hauts-de-Seine. 


Assis à côté d’Étienne Klein, Hugues Marxuach se lève. Sans attendre, il s’adresse à son confrère en citant le philosophe Gaston Bachelard. « Il disait que faire de la physique, c'est penser contre son cerveau, lance le secrétaire de la Conférence. Je crois, monsieur l'avocat général, que vous venez juste de faire de la physique. » S’ensuit une plaidoirie mêlant références scientifiques et humour, pendant laquelle le professionnel du droit ne peut s’empêcher d’évoquer le canular imaginé par Étienne Klein le 31 juillet 2022, où il avait fait passer une photo d’une tranche de chorizo pour un cliché de Proxima du Centaure. Une publication virale qui avait été partagée dans le monde entier. 

« Il m'a confié que, longtemps après son départ de cette terre mortelle, son principal legs à la postérité sera une tranche de chorizo, publiée sur Twitter et décrite comme la photo de [l’étoile] Proxima du Centaure », affirme d’un ton faussement sérieux Hugues Marxuach pour attester de « l'humilité » de l’accusé. Ses arguments énoncés, l’avocat conclut par un dernier appel. « Il a beaucoup été affaire d'incertitudes ce soir. Et Emmanuel Kant a dit que l'intelligence d'un individu se mesure à la quantité d'incertitudes qu'il est capable de supporter, invoque la défense. Notre époque, emplie d'incertitudes, est celle qui éprouve le plus l'intelligence. »

Des plaidoiries mêlant traits d’esprit et références scientifiques 

En fond, les notes reconnaissables du film L'Odyssée de l'espace (2001) retentissent à mesure que la salle s’assombrit. « Je prie pour qu'après des millénaires dans le giron de force, plus grand que nous-mêmes, nous puissions retrouver en nous ce que nos ancêtres croyaient dans le ciel nocturne », déclame Hugues Marxuach, éclairé par une unique lumière bleue. Le grand écran qui domine la scène se pare d’une multitude d’étoiles. « Pour ce faire, il nous faudra un guide, poursuit solennellement le secrétaire de la conférence. Étienne, en plaidant devant vous ce soir, j'ai compris votre message. Oui, tout est clair, enfin, les signes étaient tous là, devant nous, si évidents ! ».

À ces mots, le visage du philosophe des sciences se matérialise sur une sphère rouge qui apparaît à l’écran… Un astre, ressemblant à s’y méprendre à une tranche de chorizo. Le public est gagné par une hilarité collective, succédée par une salve d’applaudissements. « Accusé Étienne Klein, vous avez, comme il se doit, la parole en dernier », annonce Isabelle Clanet Dit Lamanit. S’il salue une « défense brillante », l’invité choisit de monter au pupitre, muni exclusivement des notes prises lors de ce procès fictif. Avec une aisance et un naturel déconcertants, il invoque le théorème de Gödel. « Il dit que toute axiomatique basée sur l'arithmétique contient au moins une proposition indécidable », explique le physicien.

« Comment peut-on savoir qu’une proposition est vraie alors qu'elle est indémontrable ? »

Devant les rires de l’audience, il sourit, puis marque une pause. « Cet énoncé doit être modifié selon qu'on est platonicien ou constructiviste, reprend-il. Si on est platonicien, on dira que toute axiomatique contient une proposition qui est à la fois vraie et indémontrable. Si on est constructiviste, on dit qu'elle est indécidable, car son statut de vérité n'est pas déterminé. » Étienne Klein évoque ensuite un débat entre deux mathématiciens : le platonicien Alain Connes et le constructiviste André Lichnerowicz. « [Le dernier] a demandé [au premier] : comment peut-on savoir qu’une proposition est vraie alors qu'elle est indémontrable ? Connes a répondu en prenant l'exemple d'un tribunal », poursuit Étienne Klein.

Et pour cause : dans un tribunal, il existe des pièces à conviction, qui sont l'équivalent des actions. « Si les pièces à conviction démontrent tel ou tel fait, on dira que ce fait est vrai, développe l’expert. Mais, si vous êtes un platonicien, ça veut dire qu'il y a, à l'extérieur du tribunal, des faits qui sont vrais, mais qui ne peuvent pas être démontrés à l'intérieur. » Le vulgarisateur cite le film Anatomie d'une chute (2023). « Il raconte exactement ce que je viens de vous dire : dans le cadre du tribunal, on ne peut pas démontrer la culpabilité de l'accusé, assure-t-il. Mais, en fait, on suppose qu'il y a un extérieur au tribunal. Il y a des choses qui se sont passées que le tribunal ne peut pas identifier, en tout cas ne peut pas considérer comme étant vraies. »

Après un « délibéré quantique », l’accusé jugé… coupable et innocent

Ainsi, à l'intérieur même du tribunal, il est question de décider de la vérité d’événements qui ont eu lieu… Mais pour lesquelles on n'a pas de preuves. « Et je considère que, dans les quelques accusations pour lesquelles vous avez été à mon égard particulièrement sévère, les preuves manquent cruellement, conclut Étienne Klein, un sourire aux lèvres, en s’adressant à Antoine Guyomard. Bon, je crois que... Le temps n'existe pas. Le temps n'existe pas, je peux arrêter. » Les applaudissements reprennent. 

« La Cour se retire pour délibérer », lance solennellement Isabelle Clanet Dit Lamanit. En faisant mine de chuchoter, Fabien Arakelian, le vice-bâtonnier du barreau des Hauts-de-Seine, s’exclame : « Je n'ai rien compris ! ». « Ils nous prennent pour des débiles, surenchérit l’avocate. Non mais franchement, qui connaît Paul Dirac et Richard Feynman ? » Après un échange suscitant l’hilarité générale, Fabien Arakelian se tourne vers Étienne Klein, prêt à rendre le verdict. « Accusé, la Cour, après un délibéré quantique, vous déclare à la fois coupable et innocent », lâche-t-il. Une ovation s’empare de la salle, parmi laquelle une dernière annonce retentit : « Nous déclarons close la 36e rentrée de la Conférence du barreau des Hauts-de-Seine. »

« Le challenge, c’était de mettre de l'humour »

Alors que le public sort de la salle – en direction du cocktail et de la soirée dansante – Antoine Guyomard et Hugues Marxuach reçoivent les félicitations de leurs confrères et consœurs. Ce dernier se réjouit : « Nous avons été très, très, chanceux et très honorés d'avoir pu faire ce procès avec un invité comme Étienne Klein, dans un cadre comme celui-ci, avec cette bâtonnière et ce vice-bâtonnière. » « Qui nous ont laissé une liberté de ton totale », ajoute Antoine Guyomard. Les deux avocats se disent ravis du choix de l’accusé, le champ des sciences n’ayant auparavant jamais été abordé lors d’une rentrée de la Conférence. 

« Le challenge, c’était de mettre de l'humour dans nos plaidoiries, puisque c'est un sujet qui peut être un peu arideMême si, justement, c'est aussi source d'humour », estime Hugues Marxuach. Pour sa part, Antoine Guyomard note que l’écriture était « compliquée » au début. « Dès qu'on va sur le fond de cette thématique, on a tort… Parce que je n'aurai jamais un doctorat en physique quantique, lâche-t-il dans un rire. Puis, il ne fallait pas non plus faire de la blague grasse où on se moque juste des personnes qui font de la physique ou des sciences : c'est idiot et ce n'est pas drôle. Donc, il a fallu trouver le juste milieu pour introduire des concepts. »

Pour Étienne Klein, la peine de mort ou rien

Une préparation qui est passée par un travail de recherche approfondie, notamment à travers l’écoute des podcasts d’Étienne Klein et la lecture de ses livres. Ensuite, les secrétaires de la conférence ont rencontré le philosophe des sciences. « Il nous a dit : ‘moi, je ne me déplace pas pour rien, je veux la peine de mort’ », raconte Antoine Guyomard. « Le problème étant qu'elle a été abolie, précise Hugues Marxuach. Et là, heureusement, la physique quantique était là. » Lorsqu’ils parlent de leur invité, les deux avocats décrivent un homme « vraiment sympa », qui les a tout de suite reçus chez lui. 

« C’est quelqu'un d'une grande simplicité, d'une grande ouverture. C'était un vrai plaisir de travailler avec lui », confie Hugues Marxuach. Les professionnels du droit saluent avant tout l’audace d’Étienne Klein : il ne les a pas cadrés, et n’a pas demandé à connaître leurs plaidoiries à l’avance. « Il a découvert les ignominies qu’on a dites en même temps que le public et y a répondu tout à fait spontanément », souligne Antoine Guyomard. 

La solidarité et l’humanité à l’honneur

En d’autres termes, le clou d’une Rentrée solennelle placée sous le signe de la solidarité et de l’humanité. Car l'événement s’est ouvert sur le concert de Sonita Alizadeh, une jeune femme afghane de 28 ans qui a échappé par deux fois à des mariages forcés quand elle était enfant. La rappeuse aux paroles engagées s’est réfugiée au Canada, où elle étudie la musique et le droit. Ce vendredi, au centre événementiel de Courbevoie, elle a « partagé [sa] rage de vivre » et incarné « l’importance de résister », comme l’ont pointé Fabien Arakelian et Isabelle Clanet Dit Lamanit.

L’occasion d’appeler au respect des droits de l’Homme, puis au soutien de « la défense de la défense », c’est-à-dire des avocats persécutés dans le monde. Enfin, il s’agissait d’une soirée de passation. D’abord, au sein de la famille des secrétaires de la conférence, que rejoignent Jennifer De Souza et Chloé Mifsud. Ensuite, de bâtonnière à bâtonnière, avec l’accueil de Marie-Pascale Piot, élue pour le mandat 2025-2026. « Symboliquement, nous te remettons ce bâton, dit Isabelle Clanet Dit Lamanit en tendant l’objet à sa consœur. Devant tous les combats qu'il nous reste à mener, tu pourras compter sur nous. » « Car avec Henri Leclerc – avocat pénaliste majeur décédé le 31 août dernier, qui fut l’un des présidents de la Ligue des droits de l'Homme, ndlr – nous avons envie de croire au matin », a conclu Fabien Arakelian.

Floriane Valdayron

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