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Vendredi 22 novembre, la 36e édition de la Rentrée de la Conférence du barreau des Hauts-de-Seine s’est illustrée par le procès fictif du physicien, philosophe des sciences et vulgarisateur Étienne Klein. Un grand moment d’éloquence, point d’orgue d’une soirée placée sous le signe de la solidarité et de l’humanité.
« Ce soir, je
suis le bras armé de la justice, le dernier rempart contre la science », annonce
Antoine Guyomard, secrétaire
de la Conférence du barreau des Hauts-de-Seine. Ce vendredi 22 novembre, il revêt
le rôle d’avocat général pour faire le procès fictif d’Étienne Klein,
le physicien et philosophe des sciences devenu célèbre pour ses travaux de
vulgarisation. « Je démontrerai
qu'[il] s'est rendu coupable des chefs de sédition en vue de renverser les
institutions de la République, et qu'à cette fin, il a détourné les fonds
publics, poursuit le professionnel du droit. Enfin, je vous prouverai que pour
accessoire de ces crimes, Étienne Klein s'est rendu coupable de meurtre. »
Le principal intéressé sourit,
imité par le public, réuni au centre événementiel de Courbevoie pour la 36e
édition de la Rentrée de la Conférence du barreau des Hauts-de-Seine. « L'univers,
selon vous, obéit à la loi du chaos : il n'y a ni ordre, ni harmonie, mais
votre nihilisme vous a perdu, accuse Antoine Guyomard avec une véhémence
parfaitement feinte. Il nous a perdus, tous. Vous n'avez rien proposé de
mieux, pas de Jésus quark – un quark est une particule élémentaire, un
constituant de la matière observable, ndlr – pour nous guider. Vous avez
remplacé les cathédrales par le plateau de Saclay, la certitude de Dieu par
l'incertitude d'Heisenberg. Vous avez, dès le départ, planté la graine de votre
propre échec. »
À travers le
physicien Étienne Klein, le procès fictif des sciences
Consciencieux, Étienne Klein
prend des notes. « Dieu est mort,
oui, et vous l'avez tué, dénonce l’avocat
général improvisé, avant de marquer une pause mesurée. Madame la présidente, mesdames et
messieurs les jurés. Face à des crimes d'exception, je réclame l'application
d'une peine d'exception. Si la peine de mort a été de longue date abrogée, la
physique quantique nous ouvre un nouveau champ de possibles. » Un rire général s’empare de la salle, suivi par un
tonnerre d’applaudissements. Tandis qu’Antoine Guyomard quitte son pupitre, la
défense est appelée par Isabelle Clanet Dit Lamanit, la bâtonnière du barreau
des Hauts-de-Seine.
Assis à côté
d’Étienne Klein, Hugues Marxuach se lève. Sans attendre, il s’adresse à son
confrère en citant le philosophe Gaston Bachelard. « Il disait que
faire de la physique, c'est penser contre son cerveau, lance le secrétaire de la Conférence. Je crois,
monsieur l'avocat général, que vous venez juste de faire de la physique. » S’ensuit une plaidoirie mêlant références
scientifiques et humour, pendant laquelle le professionnel du droit ne peut
s’empêcher d’évoquer le canular imaginé par Étienne Klein le 31 juillet 2022,
où il avait fait passer une photo d’une tranche de chorizo pour un cliché de
Proxima du Centaure. Une publication virale qui avait été partagée dans le
monde entier.
« Il m'a confié
que, longtemps après son départ de cette terre mortelle, son principal legs à
la postérité sera une tranche de chorizo, publiée sur Twitter et décrite comme
la photo de [l’étoile] Proxima du Centaure », affirme d’un ton faussement sérieux Hugues
Marxuach pour attester de « l'humilité
» de l’accusé. Ses arguments énoncés, l’avocat conclut par un dernier
appel. « Il a beaucoup été affaire d'incertitudes ce soir. Et
Emmanuel Kant a dit que l'intelligence d'un individu se mesure à la quantité d'incertitudes
qu'il est capable de supporter,
invoque la défense. Notre époque, emplie d'incertitudes, est celle qui
éprouve le plus l'intelligence. »
Des
plaidoiries mêlant traits d’esprit et références scientifiques
En fond, les notes reconnaissables du film
L'Odyssée de l'espace (2001) retentissent à mesure que la salle
s’assombrit. « Je prie pour
qu'après des millénaires dans le giron de force, plus grand que nous-mêmes,
nous puissions retrouver en nous ce que nos ancêtres croyaient dans le ciel
nocturne », déclame Hugues
Marxuach, éclairé par une unique lumière bleue. Le grand écran qui domine la
scène se pare d’une multitude d’étoiles. « Pour ce faire,
il nous faudra un guide, poursuit solennellement le secrétaire de la conférence. Étienne,
en plaidant devant vous ce soir, j'ai compris votre message. Oui, tout est
clair, enfin, les signes étaient tous là, devant nous, si évidents ! ».
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À ces mots, le visage du philosophe des
sciences se matérialise sur une sphère rouge qui apparaît à l’écran… Un astre,
ressemblant à s’y méprendre à une tranche de chorizo. Le public est gagné par
une hilarité collective, succédée par une salve d’applaudissements. « Accusé
Étienne Klein, vous avez, comme il se doit, la parole en dernier », annonce Isabelle Clanet Dit Lamanit.
S’il salue une « défense brillante », l’invité choisit de monter au
pupitre, muni exclusivement des notes prises lors de ce procès fictif. Avec une
aisance et un naturel déconcertants, il invoque le théorème de Gödel. « Il dit que
toute axiomatique basée sur l'arithmétique contient au moins une proposition
indécidable », explique le
physicien.
« Comment
peut-on savoir qu’une proposition est vraie alors qu'elle est indémontrable ? »
Devant les
rires de l’audience, il sourit, puis marque une pause. « Cet énoncé
doit être modifié selon qu'on est platonicien ou constructiviste, reprend-il.
Si on est platonicien, on dira que toute axiomatique contient une proposition
qui est à la fois vraie et indémontrable. Si on est constructiviste, on dit
qu'elle est indécidable, car son statut de vérité n'est pas déterminé. » Étienne Klein
évoque ensuite un débat entre deux mathématiciens : le platonicien Alain Connes
et le constructiviste André Lichnerowicz. « [Le
dernier] a demandé [au
premier] : comment peut-on savoir qu’une proposition est vraie alors qu'elle est
indémontrable ? Connes a répondu en prenant l'exemple d'un tribunal », poursuit Étienne Klein.
Et pour cause
: dans un tribunal, il existe des pièces à conviction, qui sont l'équivalent
des actions. « Si les
pièces à conviction démontrent tel ou tel fait, on dira que ce fait est vrai,
développe l’expert. Mais, si vous êtes un platonicien, ça veut dire qu'il y
a, à l'extérieur du tribunal, des faits qui sont vrais, mais qui ne peuvent pas
être démontrés à l'intérieur. » Le vulgarisateur cite le film Anatomie d'une
chute (2023). « Il raconte
exactement ce que je viens de vous dire : dans le cadre du tribunal, on ne peut
pas démontrer la culpabilité de l'accusé, assure-t-il. Mais, en fait, on suppose qu'il y a
un extérieur au tribunal. Il y a des choses qui se sont passées que le tribunal
ne peut pas identifier, en tout cas ne peut pas considérer comme étant vraies.
»
Après un « délibéré
quantique », l’accusé jugé… coupable et innocent
Ainsi, à
l'intérieur même du tribunal, il est question de décider de la vérité
d’événements qui ont eu lieu… Mais pour lesquelles on n'a pas de preuves. «
Et je considère que, dans les quelques accusations pour lesquelles vous avez
été à mon égard particulièrement sévère, les preuves manquent cruellement,
conclut Étienne Klein, un sourire aux lèvres, en s’adressant à Antoine Guyomard.
Bon, je crois que... Le temps n'existe pas. Le temps n'existe pas, je
peux arrêter. » Les applaudissements reprennent.
« La Cour se retire pour délibérer », lance
solennellement Isabelle Clanet Dit Lamanit. En faisant mine de chuchoter,
Fabien Arakelian, le vice-bâtonnier du barreau des Hauts-de-Seine, s’exclame : «
Je n'ai rien compris ! ». « Ils nous prennent pour des débiles, surenchérit
l’avocate. Non mais franchement, qui connaît Paul Dirac et Richard Feynman ?
» Après un échange suscitant l’hilarité générale, Fabien Arakelian se
tourne vers Étienne Klein, prêt à rendre le verdict. « Accusé, la Cour,
après un délibéré quantique, vous déclare à la fois coupable et innocent »,
lâche-t-il. Une ovation s’empare de la salle, parmi laquelle une dernière
annonce retentit : « Nous déclarons close la 36e rentrée de la
Conférence du barreau des Hauts-de-Seine. »
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désignés
« Le challenge,
c’était de mettre de l'humour »
Alors que le
public sort de la salle – en direction du cocktail et de la soirée dansante –
Antoine Guyomard et Hugues Marxuach reçoivent les félicitations de leurs
confrères et consœurs. Ce dernier se réjouit : « Nous avons été très, très,
chanceux et très honorés d'avoir pu faire ce procès avec un invité comme
Étienne Klein, dans un cadre comme celui-ci, avec cette bâtonnière et ce
vice-bâtonnière. » « Qui nous ont laissé une liberté de ton totale »,
ajoute Antoine Guyomard. Les deux avocats se disent ravis du choix de l’accusé,
le champ des sciences n’ayant auparavant jamais été abordé lors d’une rentrée
de la Conférence.
« Le
challenge, c’était de mettre de l'humour dans nos plaidoiries, puisque c'est un
sujet qui peut être un peu aride… Même si, justement, c'est aussi source d'humour »,
estime Hugues Marxuach. Pour sa part, Antoine Guyomard note que l’écriture
était « compliquée » au début. « Dès qu'on va sur le
fond de cette thématique, on a tort… Parce que je n'aurai jamais un doctorat en
physique quantique, lâche-t-il dans un rire. Puis, il ne fallait pas non
plus faire de la blague grasse où on se moque juste des personnes qui font de
la physique ou des sciences : c'est idiot et ce n'est pas drôle. Donc, il a
fallu trouver le juste milieu pour introduire des concepts. »
Pour Étienne
Klein, la peine de mort ou rien
Une
préparation qui est passée par un travail de recherche approfondie, notamment à
travers l’écoute des podcasts d’Étienne Klein et la lecture de ses livres.
Ensuite, les secrétaires de la conférence ont rencontré le philosophe des
sciences. « Il nous a dit : ‘moi, je ne me déplace pas pour rien, je
veux la peine de mort’ », raconte Antoine Guyomard. « Le problème
étant qu'elle a été abolie, précise Hugues Marxuach. Et là,
heureusement, la physique quantique était là. » Lorsqu’ils parlent de leur
invité, les deux avocats décrivent un homme « vraiment sympa », qui les
a tout de suite reçus chez lui.
« C’est
quelqu'un d'une grande simplicité, d'une grande ouverture. C'était un vrai
plaisir de travailler avec lui », confie Hugues Marxuach. Les professionnels du droit
saluent avant tout l’audace d’Étienne Klein : il ne les a pas cadrés, et n’a
pas demandé à connaître leurs plaidoiries à l’avance. « Il a découvert les
ignominies qu’on a dites en même temps que le public et y a répondu tout à fait
spontanément », souligne Antoine Guyomard.
La solidarité
et l’humanité à l’honneur
En d’autres
termes, le clou d’une Rentrée solennelle placée
sous le signe de la solidarité et de l’humanité. Car l'événement s’est ouvert
sur le concert de Sonita Alizadeh, une jeune femme afghane de 28 ans qui a échappé
par deux fois à des mariages forcés quand elle était enfant. La rappeuse aux
paroles engagées s’est réfugiée au Canada, où elle étudie la musique et le
droit. Ce vendredi, au
centre événementiel de Courbevoie, elle a « partagé [sa] rage de vivre » et
incarné « l’importance de résister », comme l’ont pointé Fabien
Arakelian et Isabelle Clanet Dit Lamanit.
L’occasion d’appeler au respect des droits de l’Homme,
puis au soutien de « la défense de la défense », c’est-à-dire des
avocats persécutés dans le monde. Enfin, il s’agissait d’une soirée de
passation. D’abord, au sein de la famille des secrétaires de la conférence, que
rejoignent Jennifer De Souza et Chloé Mifsud. Ensuite, de bâtonnière à
bâtonnière, avec l’accueil de Marie-Pascale Piot, élue pour le mandat
2025-2026. « Symboliquement, nous te remettons ce bâton, dit Isabelle
Clanet Dit Lamanit en tendant l’objet à sa consœur. Devant tous les combats
qu'il nous reste à mener, tu pourras compter sur nous. » « Car avec
Henri Leclerc – avocat pénaliste majeur décédé le 31 août dernier, qui fut l’un
des présidents de la Ligue des droits de l'Homme, ndlr – nous avons envie de
croire au matin », a conclu Fabien Arakelian.
Floriane
Valdayron
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