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La CNDA examine la demande d’asile d’un jeune Afghan de 25 ans. Les Talibans ont assassiné son père et recherchent son frère. Au juge de l’asile, il se dit en danger de mort s’il rentre dans son pays.
L’interprète
en langue pachtoune lève ses mains lestées d’énormes bagues en argent, les
laisse retomber sur ses cuisses. Il a une voix grave et voilée de fumeur, un
costume noir et une splendide tignasse bouclée, souple et luisante dans la
lumière d’un après-midi finissant. Parlant avec des intonations mystérieuses, à
la manière d’un conteur envoûté, il énonce en huit ce que la rapporteure a
résumé en deux, avec des circonlocutions magnétiques et une expressivité
théâtrale qui tranche avec l’austère allure administrative de la salle n°11,
entièrement vitrée et trop climatisée.
C’est
l’histoire de Salman, un Afghan de 25 ans qui, persécuté par les Talibans, a
fui à 22 ans son village situé à trois heures de Kaboul. Son père, simple
cuisinier, venait d’être assassiné. Ils ont fait irruption un soir chez lui,
l’ont emmené « en haut de la montagne », puis il a entendu des
tirs. Quelques heures plus tard, avec son oncle, ils ont découvert la dépouille
gisant sur un chemin.
Son frère
aîné, soldat de l’armée régulière, était activement recherché par les Talibans,
alors ils ont emmené Salman, l’ont séquestré dans une maison inconnue pendant
une semaine afin qu’il « balance » son frère, ce qu’il n’a pas
fait. Craignant pour leur vie, Salman et son oncle sont partis à Kaboul et ont
rejoint la France.
Sitôt son
recours rejeté par l’OFPRA, Salman a formulé un recours selon la « procédure
accélérée », stratégie de l’avocate soupçonnant - à raison - que la
« générosité » de la CNDA au bénéfice des Afghans n’allait pas
durer. C’était le 4 mai 2023, dit-elle au juge de la CNDA, ce 10 juin 2025 :
« Plus de deux ans et trois demandes d’enrôlement ! »
dénonce-t-elle. Elle demande que lui soit accordé le statut de réfugié. Comme raison
principale, le fait que Salman soit recherché par les Talibans qui, depuis son
départ, ont accédé au pouvoir.
S’il ne l’a
pas obtenu devant l’OFPRA, c’est peut-être que le récit de Salman est
extrêmement confus, imprécis, et changeant. L’interprète semble se démener pour
obtenir les réponses précises demandées par le juge, et c’est véritablement
épuisé, suant à grosses gouttes, qu’il achèvera l’audience. Tétanisé par
l’enjeu, Salman semble incapable d’expliquer en moins de 50 minutes et en
réponse à plus de 40 questions du magistrat, ce qui prend deux paragraphes à
résumer.
Il confond le
nombre d’habitants et le nombre de maisons de son village (35), dit que son
père travaille dans une académie, puis « près d’une académie »,
puis dans une cantine et, enfin, dans un banal restaurant. Que ce dernier a été
exécuté sur la place du village, puis dans la montagne. L’interprète semble
plusieurs fois à deux doigts d’abandonner. Il n’est pas impossible qu’il ait
juré plusieurs fois, lorsqu’il a levé les yeux au ciel en murmurant, les dents
serrées et le poing fermé.
« Occidentalisation »
Il en aurait,
pourtant des choses à raconter, Salman. La pauvreté et la terreur. Daech et les
Talibans, il ne sait plus dans quel ordre. L’oppression et, finalement, la
liberté en France, cette « occidentalisation » qu’il embrasse
et qui est un argument subsidiaire pour lui accorder le statut de réfugié, car
les Afghans qui adoptent un mode de vie non conforme à la tradition sont
souvent rejetés par leur communauté d’origine. Quand il en sait suffisamment
sur son parcours, le juge lui demande : « Qu’est-ce que vous faites, en
France ?
-
Je vais
en discothèque, au cinéma. Et je peux me raser la barbe.
-
Quelle
est votre activité ?
- Je prends des cours de français et
d’électricité (il le dit
en français).
-
Vous
habitez où ?
-
À
République !
- C’est bien ça ! Vous profitez de la vie
parisienne. »
Le 17 juin,
le statut de réfugié lui a été accordé.
Julien Mucchielli
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