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Ce mercredi 22 janvier, l'audience solennelle de la juridiction balbynienne a été l'occasion de dresser un bilan de l'année écoulée tout en esquissant les grandes lignes pour 2025. Guichet unique, instabilité économique, manque d'effectifs et ressources insuffisantes ont été au centre des discussions de cette rentrée.
Pour sa toute dernière
audience solennelle de rentrée, ce mercredi 22 janvier, le président du tribunal de commerce de Bobigny Claude Dufaur a marqué le coup en accueillant
chaleureusement les dix nouveaux juges élus.
S’il s’est réjoui de voir la
promotion 2025 contribuer, même modestement, à la féminisation de la
juridiction, il n’a pas caché que la route vers la parité restait encore longue
: « Avec trois femmes, la promotion 2025 ajoute une pierre à l’édifice de la
féminisation de notre tribunal, mais nous sommes encore loin de la parité.
C’est un objectif. » Dans un discours mêlant bilan et perspectives, il a
profité de cette rentrée pour tourner une page tout en esquissant les enjeux à
venir pour 2025.
Hausse alarmante des
procédures collectives
Claude
Dufaur a évoqué une année 2024 particulièrement marquée par son intensité dans
tous les secteurs d’intervention du tribunal, mais surtout par une hausse
alarmante des procédures collectives qui « révèle, bien évidemment, la
santé des entreprises, mise à mal par le contexte économique difficile ainsi que
l’incertitude politique actuelle. »
Les chiffres parlent
d’eux-mêmes : 2 629 jugements d’ouvertures de procédures collectives, dont 357
redressements judiciaires et 11 sauvegardes, soit une augmentation de plus de
31 % par rapport à 2023. Au total, 8 995 salariés sont concernés, avec une
prise en charge de près de 8000 d’entre eux par l’AGS (Association pour la
gestion du régime de garantie des créances des salariés). « Nous avons
également dépassé le chiffre de référence de 2019, qui était de 2 341 », a
précisé le président.
Plus concrètement, les
secteurs les plus affectés par cette hausse sont principalement ceux des
travaux de construction spécialisés, du transport et du commerce de détail, suivis
de la construction, du commerce de gros, et, dans une moindre mesure, de la
restauration.
14 000 nouvelles
immatriculations de TPE
Le président du tribunal a également
fait un point sur le Registre du commerce et des sociétés (RCS) en
Seine-Saint-Denis. « Le département compte 177 681 entreprises inscrites
(contre 172 643 en 2023) pour un chiffre d’affaires total de 215 milliards
d’euros », a-t-il déclaré, ajoutant que « cela démontre que la
Seine-Saint-Denis est l’un des départements les plus dynamiques de France que
ce soit pour l’économie réelle mais aussi sous-terraine ». L’année 2024 a enregistré
une augmentation significative des immatriculations, en hausse de 13 %, avec 25
185 nouvelles inscriptions contre 22 249 en 2023.
Toutefois, cette progression
est contrebalancée par un nombre record de radiations : 24 223 entreprises ont
été radiées, contre 17 256 en 2023, pour un solde net de « seulement »
962 immatriculations, a déploré le président, avant de préciser que la légère
hausse des immatriculations est surtout due aux très petites entreprises (TPE),
qui représentent près de 14 000 des nouvelles inscriptions.
Le président Claude Dufaur est revenu sur une année "intense"
Claude Dufaur a également
insisté sur l’importance d’un registre fonctionnel, alimenté par le dépôt des
comptes annuels des entreprises, pour permettre un travail efficace en matière
de prévention. « En 2024, 47 647 comptes annuels ont été déposés, contre 32
336 en 2023 », a-t-il précisé. Reste que 45 % des entreprises n’ont pas
déposé leurs comptes, contre 55 % en 2023. Cette amélioration est notamment due
aux injonctions de dépôt ordonnées par le juge délégué, à la réouverture
d’Infogreffe en 2023, et aux relances effectuées par le greffe. Malgré ces
efforts, « 82 % des entreprises ayant fait l’objet d’une procédure
collective l’année dernière n’ont jamais déposé leur compte ».
Pour pallier ce problème, l’homme
à la tête du tribunal depuis décembre 2022 a proposé d’obtenir « le plus en
amont possible des éléments d’alerte sur l’état des entreprises » via des
partenaires tels que la Banque de France, l’URSSAF ou la Direction
départementale des finances publiques (DDFIP). Selon lui, l’absence de ces
informations freine les actions préventives des juges et constitue un enjeu
majeur à résoudre.
31 contentieux en cours
d’instruction
Le président du TC a par
ailleurs évoqué une année marquée par divers litiges, notamment concernant des
réclamations liées aux transports aériens après des annulations de vols, ainsi
que des différends entre des franchisés McDonald's et leur assureur, la
compagnie MMA, au sujet de l'application des garanties de pertes d'exploitation
pendant la crise sanitaire, « actuellement, 31 contentieux sont en
cours d’instruction ». Si le nombre de décisions rendues a baissé de
10 %, les référés ont, quant à eux, connu une légère augmentation de 2,1 %.
Claude Dufaur a aussi salué
les résultats des conciliations contentieuses, relancées en 2023, auxquelles il
accorde une importance particulière. En 2024, 111 dossiers ont été traités dans
le cadre de cette mission de conciliation : 92 provenaient des chambres de
contentieux, 9 des référés et 10 du greffe. « 77 % de ces dossiers ont
abouti à un accord », a précisé Claude Dufaur, mettant en avant
l’efficacité de cette méthode.
Sur le volet de la
prévention, le président a souligné la création d’une mission dédiée,
essentielle dans le contexte économique difficile. « Cette action est encore
plus fondamentale pour aider les entreprises à sortir de situations complexes
et parfois très pénibles. Le tribunal doit apparaître comme un soutien aux
entreprises, nous ne sommes pas un fossoyeur », a-t-il insisté. Il a
encouragé les chefs d’entreprise à ne pas attendre qu’il soit trop tard pour
solliciter l’aide du tribunal, rappelant l’existence de nombreuses aides
disponibles.
Toujours dans cette optique
de prévention, Claude Dufaur a enfin proposé de renforcer les partenariats avec
des institutions comme la Banque de France, l’URSSAF et la Direction
départementale des finances publiques (DDFIP), dans un objectif de transparence
et de partage d’informations. Avant de mettre en avant les résultats obtenus en
2024, avec 90 préventions traitées via des mandats ad hoc ou des conciliations. « Ces
actions ont permis de sauvegarder 15 277 emplois et de préserver 1,3 milliard
d’euros de chiffre d’affaires ».
Une hausse de 120 % du volume
des assignations
Une forte augmentation du
volume des assignations en 2024 a également été constatée. « Nous en avons
enregistré 1 817, soit une hausse de 120 % », a indiqué Claude Dufaur. Une
croissance considérable qui s’explique principalement par la reprise massive
des assignations URSSAF, qu’il a qualifiée avec humour de véritable « ouragan
» ayant « inondé » le tribunal.
Autre sujet prioritaire pour
le président du tribunal, la lutte contre les faux experts-comptables, un
combat qu'il entend poursuivre cette année. « Cette lutte se poursuivra dans
le cadre des audiences des chambres de conseil, et nous comptons sur la
collaboration de l’Ordre des experts-comptables, comme cela a été le cas lors
des années précédentes », a-t-il déclaré. Pour rappel, en 2024, l’Ordre des
experts-comptables a recensé 6 000 faux experts-comptables rien qu’en
Île-de-France.
Enfin, le président du
tribunal a adressé un mot de gratitude au procureur de la République, Éric
Mathais, saluant leur « collaboration cordiale et efficace qui nous permet
d’agir pour la préservation de l’ordre publique et économique du département
».
Une situation économique qui
n’aide pas les entreprises
Le procureur de la République
en a profité pour mettre sur la table le problème récurrent du manque de moyens
alloués au tribunal. Une situation qu’il considère d’autant plus préoccupante
dans un département comme la Seine-Saint-Denis, où « l’activité à Bobigny,
tant en matière contentieuse qu’en procédure collective, est intense et a un
impact notable sur la vie économique de notre pays. De nombreux groupes
français, relativement importants, ont leur siège en Seine-Saint-Denis ».
Une dégradation économique qui a « limité la capacité de l’État à intervenir massivement pour soutenir les entreprises en difficulté ». 2024 a ainsi été marquée par un nombre record de défaillances d’entreprises, a rappelé le procureur, faisant écho aux propos du président. « Cela faisait des années que l’on pressentait cette vague de dépôts de bilan, et c’est en 2024 qu’elle a déferlé » a-t-il déploré.
Dans ce contexte défavorable,
celui qui a été président de la Conférence nationale des procureurs de France a
insisté sur l’importance des actions menées par les services de
prévention des difficultés des entreprises. Mais son attention s’est également
portée sur un autre enjeu majeur : la lutte contre les fraudes aux finances
publiques. Dans le détail, sur le plan national, les montants recouvrés après
contrôle fiscal représentaient 15,2 milliards d’euros en 2023, tandis que
l’évasion fiscale était estimée entre 60 et 80 milliards d’euros. À cela
s’ajoute une fraude sociale évaluée à environ 13 milliards d’euros.
« Des chiffres
alarmants », selon Éric Mathais, qui portent atteinte non seulement
aux finances publiques, mais également à la concurrence et à l’équité entre les
acteurs économiques. « Cette situation crée des distorsions de concurrence
qui génèrent de l’iniquité, tout en sapant la confiance des citoyens et des
entreprises », a-t-il affirmé, avant de rappeler que « la
Seine-Saint-Denis est particulièrement au cœur de cette problématique, avec des
niveaux de fraude impressionnants ».
Un « effectif économe
des deniers de l’État »
Le procureur a par ailleurs rappelé que la France souffre d’un déficit marqué en ressources humaines dans la justice, par rapport à ses voisins européens. En citant un rapport récent de la Commission européenne pour l’efficacité de la justice, publié en octobre dernier, Éric Mathais a indiqué que la France affichait l’un des plus faibles ratios de procureurs par habitant en Europe, avec seulement 3,2 procureurs pour 100 000 habitants, contre une médiane européenne de 11,2.
La pénurie de procureurs en
France est d’autant plus frappante quand on compare leur charge de travail avec
celle des autres pays : « Les procureurs français traitent en moyenne 2027
affaires par an, tandis que la médiane dans les autres pays du Conseil de
l’Europe est de 204 », a souligné Éric Mathais. En Seine-Saint-Denis, la
situation est encore plus marquée. « Nous sommes 58 parquetiers ici, mais si
nous étions dans la moyenne européenne, je serais à la tête de 205 procureurs.
Autant dire que ça fait rêver », a-t-il ironisé, avant de critiquer avec
humour un « effectif économe des deniers de l’État ». Cependant, le
procureur a tenu à rassurer sur l’implication de son parquet, confirmant que
cela n’empêchait pas de « maintenir une présence forte aux audiences du
tribunal de commerce ».
2025, l’année des enjeux
En guise de conclusion,
Claude Dufaur a mis en avant trois dossiers majeurs pour l’année 2025. Le
premier concerne la création des tribunaux des activités économiques, inscrite
dans la loi d’orientation et de programmation du ministère de la Justice 2023-2027.
Cette mesure vise à étendre les compétences des tribunaux de commerce aux
procédures amiables et collectives, et douze juridictions ont été sélectionnées
pour une phase d’expérimentation de quatre ans.
Le président a regretté que
Bobigny n’ait pas été désignée dans ce cadre ; « Mais je pense que nous
étions nombreux sur la ligne de départ pour cette expérimentation. ». « Nous
accordons tout notre soutien à nos collègues pour le succès de cette démarche,
car nous mesurons l’enjeu de cette réforme pour l’avenir de l’institution
consulaire », a-t-il toutefois souligné. Bien que, selon lui, « il
faudrait que la durée de cette expérimentation soit raccourcie, car laissée
pendant quatre ans, deux types de juridictions économiques avec des
attributions différentes peuvent créer un fossé entre les tribunaux ».
Du côté du guichet unique, Claude
Dufaur a souligné que lors de l’année passée, le guichet n’a permis de traiter
que 2 226 formalités, contre 27 837 pour Infogreffe, censée être « une
procédure de secours ». « Si le guichet unique ne fonctionne pas
efficacement, cela pourrait être préjudiciable aux entreprises », a-t-il mis
en garde, en rappelant que la Cour des Comptes avait déjà exprimé des préoccupations à ce
sujet en décembre 2023. Instauré par la loi PACTE, le guichet
unique est destiné à simplifier les démarches des entreprises. Bien que prévu
pour être pleinement opérationnel dès janvier 2023, ce dispositif a souffert de
nombreux dysfonctionnements importants, nécessitant la mise en place d’une
procédure de secours avec la réouverture du site Infogreffe pour 2023 et 2024.
Enfin, « compte tenu du
contexte difficile dans lequel se trouvent les entreprises », le président
a souligné qu'il était nécessaire « d’amplifier [les] actions » dans
deux domaines : la prévention et l’amiable. Ce, « en convoquant
à minima 1200 entreprises, mais surtout en s’appuyant, je le redis, sur les
éléments fournis par la Banque de France, l’URSSAF et la DDFIPP afin de
connaître en amont des entretiens le quantum des dettes publiques ».
Concernant l’amiable, Claude Dufaur a rappelé qu’un décret du 3 juillet 2024 avait
étendu l’audience de règlement amiable (ARA), jusqu’ici applicable uniquement
aux litiges devant les tribunaux judiciaires, à la compétence des tribunaux de
commerce. « Une très bonne nouvelle pour nous », s’est-il réjoui.
Romain
Tardino
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