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CHRONIQUE. Veste noire Van Rysel, œil vif et visage dur, Youri est, à 18h, le premier prévenu qui sera jugé au fond aujourd’hui par la 18e chambre correctionnelle de Bobigny, après quatre heures de renvois. C’est le dossier n°5 : transport, détention, offre ou cession de produit stupéfiants, en état de récidive légale.
Le président
énonce : « Le 28 décembre 2024, des policiers réussissent à pénétrer
dans la cité Émile-Zola, à St-Ouen, sans se faire remarquer par les guetteurs
habituels. Ils se présentent à proximité d’un terrain de basket où ils voient
un individu en train de faire venir des personnes étrangères à la cité, qui ont
toutes les caractéristiques d’usagers de produits stupéfiants »,
lit-il. Ces individus donnent à ce rabatteur - Youri - des billets de banque,
lequel rabatteur « semble sortir des pochons contenant de la matière
brunâtre. Les policiers considèrent qu’une transaction a eu lieu et procèdent à
votre interpellation », et le président a tout résumé.
Sur Youri,
ils découvrent cinq pochons de neuf grammes de résine ; quatre pochons de cinq grammes
d’herbe, et un gramme de cocaïne, et 145 euros en espèces (billets sur lesquels
sont retrouvés des niveaux importants de cocaïne). Des notes de comptabilité
sur le téléphone portable. Les analyses toxicologiques de Youri « découvriront
que vous êtes consommateur de cannabis et de cocaïne.
- Pas de cocaïne ! » proteste le prévenu. Le président
sourit : « Alors, vous en touchez tellement que ça a fini par pénétrer
votre organisme ? » Youri dodeline de la tête, l’air de dire :
c’est possible.
Contrairement
à la plupart des prévenus dans cette position, Youri n’a pas échafaudé une
version alternative - vouée à l’échec - pour tenter de convaincre les juges
qu’il n’est qu’un consommateur. « Vous allez reconnaître que vous étiez
vendeur ce jour-là mais guetteur la plupart du temps, que le téléphone saisi
vous a été remis par l’ancien « tarpin » (vendeur) »,
poursuit le président. Etant sorti depuis peu et n’ayant pas de ressource
financière, il a donc participé à des trafics.
« La
seule fois où j’ai vendu ! »
Le président
: « Que souhaitez-vous nous en dire aujourd’hui ?
-
Rien du
tout.
-
Est-ce
que vous reconnaissez avoir vendu ?
-
Oui.
-
Habituellement,
vous êtes guetteur ?
-
C’est
ça.
- Vous avez refusé de donner tout nom, c’est
toujours le cas ? »
Le prévenu hoche la tête.
« Combien avez-vous gagné en tant que guetteur ?
-
J’ai pas
envie de répondre à cette question.
-
Et en
tant que vendeur ?
-
Je ne
sais pas.
- A Émile-Zola, c’est entre 80 et 120, vous
vendez cocaïne et cannabis, ça doit plutôt être 120 euros », dit le président, fin connaisseur du
sujet.
-
Vous
m’avez interpellé la seule fois où j’ai vendu !
-
La seule
fois ? Quand on regarde votre casier…
- Sauf quand j’étais mineur. »
Placé sous
contrôle judiciaire au terme de sa première comparution, il était convoqué à
une audience du 30 janvier mais ne s’est pas présenté. Aujourd’hui, il dit que
oui mais que les policiers, à l’entrée, l’ont empêché de passer. Le président
se moque un peu :
« Vous êtes arrivé à 23h ?
-
Je ne
sais plus.
- Donc, vous avez fait l’objet d’un mandat
d’arrêt qui s’est traduit par votre interpellation. »
« Vous
êtes obligé de vendre du cannabis ? »
Youri a 19
ans et 12 condamnations : vols, violences, rébellion, vente de stupéfiants.
« Ce casier judiciaire traduit une délinquance permanente.
-
Nan, ça
traduit rien du tout déjà, tout ça c’est quand j’étais mineur … Mais j’ai pas
envie de raconter toute ma vie.
-
Mais en
tant que majeur, ça a continué. Il n’y a pas du tout de changement dans votre
situation. Vous avez été incarcéré combien de fois ?
-
Quatre
fois.
-
Combien
de temps avez-vous passé en prison, en tout ?
-
Un an et
demi, à peu près.
-
Et
qu’est-ce que vous en avez tiré ?
-
La
prison ça vous fait réfléchir, mais quand vous sortez c’est pas la prison qui
va vous assumer ; y’a personne qui va vous donner de l’argent. Malheureusement
la seule solution que j’ai trouvée c’est de vendre du stupéfiant.
-
Ce que
vous nous dites, c’est que vous êtes obligé de vendre du cannabis ?
- Non, j’ai travaillé aussi. »
Youri
pourrait être embauché par son frère, qui possède une société de location de
voitures. Pour quelques mois encore, il est suivi par l’ASE (il a passé une
partie de son enfance en foyer). Depuis sa majorité, il vit avec sa mère et sa sœur,
dans un hôtel social situé dans le 18e arrondissement de Paris.
« Je
vous demande de croire en lui »
Pour la
procureure, « tout est simple ». Elle souligne les
multiples réitérations des faits et l’aveu d’impuissance du prévenu : « Quand
il sort, il ne sait faire autrement que de retourner sur le point de deal. »
Elle demande 12 mois de prison avec mandat de dépôt, ainsi qu’une interdiction
de 5 ans de se rendre dans la commune de St-Ouen.
Dans son box,
Youri paraît choqué par la peine demandée. Son avocat s’élance pour présenter
une autre facette du jeune homme, un fils et un frère qui fait tout pour aider
sa sœur et sa mère, semble s’être investi du rôle de « l’homme de la
famille » et s’imposer la lourde tâche de rapporter l’argent à la maison.
« Je vous demande de croire en lui », plaide-t-il, et de
« continuer le suivi » plutôt que d’opter pour la prison.
Cette
fois-ci, le tribunal choisi le suivi : 6 mois de prison aménagés en
semi-liberté, pour permettre à Youri de s’insérer professionnellement pendant
la journée. Cette peine débutera après celle qu’il est en train d’exécuter… en
détention.
Julien Mucchielli
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