Tribunal de Bobigny : « La prison ça vous fait réfléchir, mais quand vous sortez… »


lundi 28 avril 2025 à 08:454 min

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CHRONIQUE. Veste noire Van Rysel, œil vif et visage dur, Youri est, à 18h, le premier prévenu qui sera jugé au fond aujourd’hui par la 18e chambre correctionnelle de Bobigny, après quatre heures de renvois. C’est le dossier n°5 : transport, détention, offre ou cession de produit stupéfiants, en état de récidive légale.

Le président énonce : « Le 28 décembre 2024, des policiers réussissent à pénétrer dans la cité Émile-Zola, à St-Ouen, sans se faire remarquer par les guetteurs habituels. Ils se présentent à proximité d’un terrain de basket où ils voient un individu en train de faire venir des personnes étrangères à la cité, qui ont toutes les caractéristiques d’usagers de produits stupéfiants », lit-il. Ces individus donnent à ce rabatteur - Youri - des billets de banque, lequel rabatteur « semble sortir des pochons contenant de la matière brunâtre. Les policiers considèrent qu’une transaction a eu lieu et procèdent à votre interpellation », et le président a tout résumé.

Sur Youri, ils découvrent cinq pochons de neuf grammes de résine ; quatre pochons de cinq grammes d’herbe, et un gramme de cocaïne, et 145 euros en espèces (billets sur lesquels sont retrouvés des niveaux importants de cocaïne). Des notes de comptabilité sur le téléphone portable. Les analyses toxicologiques de Youri « découvriront que vous êtes consommateur de cannabis et de cocaïne.

-     Pas de cocaïne ! » proteste le prévenu. Le président sourit : « Alors, vous en touchez tellement que ça a fini par pénétrer votre organisme ? » Youri dodeline de la tête, l’air de dire : c’est possible.

Contrairement à la plupart des prévenus dans cette position, Youri n’a pas échafaudé une version alternative - vouée à l’échec - pour tenter de convaincre les juges qu’il n’est qu’un consommateur. « Vous allez reconnaître que vous étiez vendeur ce jour-là mais guetteur la plupart du temps, que le téléphone saisi vous a été remis par l’ancien « tarpin » (vendeur) », poursuit le président. Etant sorti depuis peu et n’ayant pas de ressource financière, il a donc participé à des trafics.

« La seule fois où j’ai vendu ! »

Le président : « Que souhaitez-vous nous en dire aujourd’hui ?

-     Rien du tout.

-     Est-ce que vous reconnaissez avoir vendu ?

-     Oui.

-     Habituellement, vous êtes guetteur ?

-     C’est ça.

-     Vous avez refusé de donner tout nom, c’est toujours le cas ? »

Le prévenu hoche la tête.

« Combien avez-vous gagné en tant que guetteur ?

-     J’ai pas envie de répondre à cette question.

-     Et en tant que vendeur ?

-     Je ne sais pas.

-     A Émile-Zola, c’est entre 80 et 120, vous vendez cocaïne et cannabis, ça doit plutôt être 120 euros », dit le président, fin connaisseur du sujet.

-     Vous m’avez interpellé la seule fois où j’ai vendu !

-     La seule fois ? Quand on regarde votre casier…

-     Sauf quand j’étais mineur. »

Placé sous contrôle judiciaire au terme de sa première comparution, il était convoqué à une audience du 30 janvier mais ne s’est pas présenté. Aujourd’hui, il dit que oui mais que les policiers, à l’entrée, l’ont empêché de passer. Le président se moque un peu :

« Vous êtes arrivé à 23h ?

-     Je ne sais plus.

-     Donc, vous avez fait l’objet d’un mandat d’arrêt qui s’est traduit par votre interpellation. »

« Vous êtes obligé de vendre du cannabis ? »

Youri a 19 ans et 12 condamnations : vols, violences, rébellion, vente de stupéfiants. « Ce casier judiciaire traduit une délinquance permanente.

-     Nan, ça traduit rien du tout déjà, tout ça c’est quand j’étais mineur … Mais j’ai pas envie de raconter toute ma vie.

-     Mais en tant que majeur, ça a continué. Il n’y a pas du tout de changement dans votre situation. Vous avez été incarcéré combien de fois ?

-     Quatre fois.

-     Combien de temps avez-vous passé en prison, en tout ?

-     Un an et demi, à peu près.

-     Et qu’est-ce que vous en avez tiré ?

-     La prison ça vous fait réfléchir, mais quand vous sortez c’est pas la prison qui va vous assumer ; y’a personne qui va vous donner de l’argent. Malheureusement la seule solution que j’ai trouvée c’est de vendre du stupéfiant.

-     Ce que vous nous dites, c’est que vous êtes obligé de vendre du cannabis ?

-     Non, j’ai travaillé aussi. »

Youri pourrait être embauché par son frère, qui possède une société de location de voitures. Pour quelques mois encore, il est suivi par l’ASE (il a passé une partie de son enfance en foyer). Depuis sa majorité, il vit avec sa mère et sa sœur, dans un hôtel social situé dans le 18e arrondissement de Paris.

« Je vous demande de croire en lui »

Pour la procureure, « tout est simple ». Elle souligne les multiples réitérations des faits et l’aveu d’impuissance du prévenu : « Quand il sort, il ne sait faire autrement que de retourner sur le point de deal. » Elle demande 12 mois de prison avec mandat de dépôt, ainsi qu’une interdiction de 5 ans de se rendre dans la commune de St-Ouen.

Dans son box, Youri paraît choqué par la peine demandée. Son avocat s’élance pour présenter une autre facette du jeune homme, un fils et un frère qui fait tout pour aider sa sœur et sa mère, semble s’être investi du rôle de « l’homme de la famille » et s’imposer la lourde tâche de rapporter l’argent à la maison. « Je vous demande de croire en lui », plaide-t-il, et de « continuer le suivi » plutôt que d’opter pour la prison.

Cette fois-ci, le tribunal choisi le suivi : 6 mois de prison aménagés en semi-liberté, pour permettre à Youri de s’insérer professionnellement pendant la journée. Cette peine débutera après celle qu’il est en train d’exécuter… en détention.

Julien Mucchielli

 

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