Tribunal de Bobigny : « La vente de cocaïne, ce n’est pas vraiment un travail »


vendredi 11 avril 2025 à 17:014 min

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CHRONIQUE. La 18e chambre du tribunal de Bobigny, ce lundi d’hiver, ne juge presque que des affaires liées au trafic de stupéfiants. Des petits dossiers pour le tribunal, qui recouvrent des enjeux essentiels pour ceux qui comparaissent dans le box.

En début d’audience, c’est la valse des renvois. Karim, 25 ans, se plante à la barre, épaisse doudoune brillante, capuche fourrée sur la tête, qu’il rabaisse précipitamment quand il aperçoit le regard réprobateur du juge. Karim vit à Nantes. Il a été interpellé à Saint-Denis en possession de cocaïne en janvier dernier. Il est en état de récidive légale.

Mais il comparaît libre. « Vous étiez en garde à vue puis au dépôt du tribunal, mais il y a eu une difficulté procédurale. Le délai de 20 heures a expiré, vous êtes resté trop longtemps sans voir de juge et on vous a donc remis en liberté.

-     Je vous remercie pour la liberté ! » Karim est spontané.

Il demande un renvoi, ou plutôt son avocat le demande, car il n’a pas lu le dossier. Que venait-il faire en région parisienne ?

« Je cherchais un travail.

-     Mais la vente de cocaïne, ce n’est pas vraiment un travail.

-     Oui.

-     Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux rentrer à Nantes ?

-     Oui, vous avez raison. »

Affaire renvoyée. Karim est placé sous contrôle judiciaire.

« J’ai totalement arrêté le trafic de stup’ »

Raël, un brin moins fanfaron, se tient excessivement droit dans le box pour se donner de la prestance, articulant exagérément pour faire bonne figure, l’air sérieux comme s’il faisait un discours. Mais pour le moment, c’est le président qui parle : Raël a été interpellé à la gare de Noisy-le-Grand, fumant un joint avec un ami. Les policiers allaient leur remettre une amende forfaitaire délictuelle pour cette infraction, quand ils ont découvert que Raël figurait sur le fichier des personnes interdites de territoire en Seine-Saint-Denis.

Une interdiction de 5 ans, décidée le 20 octobre 2021 par ce même tribunal. « Un travail sur la téléphonie permettrait d’établir qu’au cours de cette période, vous paraissez régulièrement dans le département, notamment sur des lieux connus pour trafic de stupéfiant », résume le président. « Pour voir ma famille à Saint-Denis et des amis à Bondy et Sevran », rebondit Raël face aux policiers. « Effectivement, confirme-t-il à l’audience, je me rends en Seine-Saint-Denis pour visiter ma famille, notamment ma mère et ma grand-mère.

-     Monsieur, on est d’accord que l’interdiction est totale, quelle que soit la raison. Vous prenez le risque d’aller en prison… pourquoi vous prenez ce risque ?

-     Uniquement pour voir ma famille.

-     Pas uniquement, les points où vous allez voir vos amis sont les points où vous avez été interpellé pour le trafic. Vos amis ne peuvent pas venir vous voir sur Paris ou sur Argenteuil, où vous résidez ?

-     Je ne préfère pas, j’ai des problèmes là-bas.

-     Je vous propose Paris ou Argenteuil, mais ça peut être ailleurs, Monsieur. On peut s’inquiéter légitimement d’un risque de réitération.

-     Je comprends mais ce n’est pas le cas. J’ai totalement arrêté le trafic de stup’. »

« Vous préférez voir votre famille en détention »

Le procureur paraît un peu abasourdi. « Vous nous présentez la situation comme si vous pouviez mener une vie normale. Cette interdiction, vous n’en avez absolument rien à faire. Votre vie est encore dans le 93. Qu’est-ce que vous a dit la présidente de la 17e chambre, qui vous a condamné en 2021, des enjeux de la violation de cette interdiction ?

-     Si je me souviens, bien, une peine de prison ferme.

-     Pourquoi prendre le risque de voir votre famille ? Ils le savent ? Oui ? Donc pourquoi ?

-     C’est compliqué à expliquer.

-     C’est le moment de le faire.

-     Comme je vous l’ai dit, j’ai besoin de voir ma famille.

-     Vous préférez voir votre famille en détention, en fait. »

« Ce qui me gêne dans ce dossier, c’est à peu près tout son contenu »

Le casier du prévenu se résume à deux condamnations pour des faits liés aux stupéfiants, dont la dernière en octobre 2021, donc, à 18 mois de prison ferme. Le procureur en ressort deux autres plus récentes qui ne sont pas encore inscrites au casier : stup’ (8 mois en semi-liberté) en janvier 2024, violences sur personne dépositaire de l’autorité publique et rébellion (novembre 2024). « Vous faites peu de cas des décisions que nous prononçons à votre bénéfice, vous comprenez ? Il y a une rupture de confiance avec l’autorité judiciaire. Qu’est-ce qui fait aujourd’hui on peut vous faire confiance ?

-     Je ne saurais pas vous l’expliquer, Monsieur. »

« On ne peut pas dire qu’il n’aura pas été averti », cingle le procureur dans son réquisitoire. Il demande 10 mois de prison avec mandat de dépôt. « Ce qui me gêne dans ce dossier, c’est à peu près tout son contenu », réplique l’avocat. Il fustige la mauvaise foi des policiers, qui ont pioché ce qui les arrangeait dans les relevés téléphoniques de son client pour faire une présentation fallacieuse de ses activités. « Vous n’avez pas l’ombre d’un début de démarche à décharge dans ce dossier ! »

Dans ce qui peut être perçu comme une main tendue, le tribunal décide de ne pas envoyer Raël en prison. 160 heures de travail d’intérêt général. S’il ne les fait pas, 8 mois de prison. Raël est soulagé.

Julien Mucchielli

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