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CHRONIQUE. Deux prévenus sont jugés l’un après l’autre par le tribunal de Bobigny. Ils viennent de deux régions du monde mais sont les outils d’un même trafic, qui exploite leur précarité pour convoyer de la drogue. Terminus : Roissy Charles de Gaulle.
Maria devait passer les contrôles de sécurité et rejoindre ses complices
au McDonald’s situé près des arrivées de l’aéroport de Roissy ; de là, elle
était censée leur remettre la marchandise contenue dans ses bagages, empocher 5
000 euros et prendre un vol retour pour le Brésil. Mais des agents de la douane
l’ont repérée (hasard ? signalée ? marquée par un chien ? L’enquête ne le
précise pas). Pendant qu’elle faisait la queue, ce 31 janvier, deux hommes en
uniforme lui ont demandé de faire un pas de côté et d’ouvrir son sac. Sous les
vêtements, la cocaïne.
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Dans le box de la 18e chambre correctionnelle de Bobigny, Maria
enjambe un banc pour se placer près de son interprète en portugais, penchée
dans l’interstice qui fend horizontalement la vitre en Plexiglas. Sa tête est
inclinée, ses yeux mi-clos lorsque qu’elle écoute le président débiter quelques
informations : 2, 971 kilos de cocaïne, « testée mais pas
toxicologiquement expertisée », c’est à dire qu’on sait que c’est de
la cocaïne, mais qu’on ne connait pas son degré de pureté. Son contact
téléphonique s’appelait « Italiano », et l’entremetteuse « Liliane »,
ce qui importe peu puisque personne n’a l’intention d’essayer de remonter la
filière.
« J’étais
au courant que c’était de la drogue »
Le président
demande à l’interprète : « Est-ce qu’elle reconnaît ces faits ?
-
Oui.
-
Elle se
doutait bien qu’il s’agissait de quelque chose d’illégal, au regard du prix où
elle était payée ?
- Oui, j’étais au courant que c’était de la
drogue, mais je pensais que c’était de l’herbe et je ne savais pas la quantité », dit-elle avant de se mettre à
pleurer doucement.
Agée de 25
ans, mariée et mère de deux enfants, Maria a pris la décision de convoyer de la
drogue à la suite d’un accident ayant frappé son mari. Renversé par une
voiture, il est immobilisé et ne peut plus exercer son métier de chauffeur
poids-lourds qui faisait vivre toute la famille et remboursait le crédit
immobilier. Les douanes françaises lui réclament 96 813 euros.
Particulière
vulnérabilité
« Encore
une affaire de stupéfiants, toujours la même situation, à savoir une grande
précarité : acculée par rapport aux dettes, Madame s’est retrouvée quasiment
contrainte à transporter cette cocaïne », déroule le procureur. Il
demande trois ans de prison et une interdiction de territoire pendant 10 ans.
Maria hoche la tête en écoutant la traduction, l’air résigné.
Un
élève-avocat en costume gris plaide sa cause : « Ce n’est pas une
criminelle que vous avez devant vous, c’est un outil de la criminalité. Une
condamnation à une lourde peine aurait pour effet de faire peser sur les
finances publiques le coût d’une peine qui n’a aucune utilité. »
Arguments
humanistes et économiques s’entremêlent dans les délibérations, et finalement,
après une très courte suspension, le président énonce : « Le tribunal a
tenu compte de sa situation de particulière vulnérabilité de Madame »,
condamnée à 12 mois de prison dont 4 mois avec sursis, ainsi qu’à 10 ans
d’interdiction du territoire français. La somme à payer aux douanes est ramenée
à 32 271 euros, « en l’absence d’expertise sur la pureté des
produits ». Si elle fait une procédure de libération conditionnelle dite
« expulsion », Maria pourra sortir dans quelques mois.
Transport in
corpore
En provenance
de Conakry (Guinée), Albert, un Nigérian de 36 ans, n’en était pas à son
premier coup. Cette fois-ci, il avait dissimulé in corpore 1,230 kilo de
cocaïne. Après avoir expulsé 12 boulettes à l’aéroport, il a fini à l’unité
médico-judiciaire pour délivrer le reste de la marchandise. C’était le 30
janvier 2025. Albert devait toucher 3 000 euros.
Le 26 août
2022, le tribunal de Cayenne l’avait condamné à deux ans de prison pour des
faits similaires, ainsi qu’à une interdiction du territoire français. Le
prévenu s’excuse : « Je n’avais pas compris, je pensais que c’était que
la Guyane.
-
Il
n’empêche que vous avez compris que le transport de stupéfiant était illégal
puisque vous aviez fait deux ans de prison. Pourquoi recommencer ?
-
Parce
que je veux venir en aide à mon fils, l’inscrire à une école à Dortmund où il
vit.
-
Et vous
pensez que le meilleur moyen de l’aider c’est de transporter de la drogue et de
passer les mois qui viennent en détention ? »
-
« To carry drug and spend the rest of your
life in jail », traduit l’interprète assez librement.
Les policiers
ont constaté qu’Albert avait fait plusieurs voyages entre Conakry et Paris au
cours de l’année 2024. « Ces voyages réguliers entre la France et la
Guinée laissent penser qu’il transporte à titre habituel des stupéfiants.
- Non, c’est la 2e fois, assure-t-il.
- Donc vous n’avez pas eu de chance (« very unlucky guy, » explique
l’interprète).
- Les autres fois, je voyageais pour le
travail. »
Résident
espagnol depuis 2019, il travaille dans une ferme pour 1 200 euros par mois.
Le procureur
juge Albert plus sévèrement que Maria : « Ici, il ne se trouve pas
acculé par une situation qui l’aurait contraint à faire ce choix. La personne a
choisi d’effectuer ce transport volontairement, par appât du gain. »
Il demande deux ans avec mandat de dépôt et une interdiction définitive du
territoire français.
Monsieur joue
à la roulette russe
« Monsieur
est une mule selon l’expression consacrée », plaide l’avocat. « Il
y a deux constantes : le calvaire et le risque. Le calvaire, c’est l’ingestion.
Si un ovule se rompt, et bien vous êtes mort. Monsieur joue à la roulette
russe. Un homme ne risque pas sa vie s’il a la liberté de ne pas le faire. »
Ces belles
formules n’empêchent pas le tribunal de condamner le prévenu à la peine
demandée par le procureur. Les douanes ne s’étant pas constituées partie
civile, Albert échappe à l’amende douanière.
Julien Mucchielli
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