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Lors de la
rentrée de la juridiction yvelinoise début septembre, Marc Cimamonti a pointé
que des postes ne sont toujours pas pourvus alors que l’échéance des Jeux
approche. Sur un autre plan, le procureur général a réaffirmé, de concert avec
le Premier président Jean-François Beynel, la place prépondérante des greffiers, nombreux à
manifester ces derniers mois pour une revalorisation de leur statut.
C’est en
présence du directeur des services judiciaires et du ministre de la Justice que
la cour d’appel de Versailles, dernièrement « très concernée par les
violences urbaines », a procédé à son audience solennelle de rentrée,
début septembre, au lendemain de la présentation détaillée à Colmar du plan de
recrutement de personnels de justice. Le Premier président Jean-François Beynel l’a
d’ailleurs souligné, ce plan « donne à [l’]institution, par son ampleur
et son caractère inédit, les moyens qui doivent lui permettre de sortir de la
crise et de répondre aux attentes [des] concitoyens ».
Des moyens qui
s’appuient sur le projet de loi de programmation sur la justice, lequel doit
aboutir en octobre prochain et prévoit, d’ici 2027, de porter le montant du
budget du ministère de la justice à 11 milliards d’euros, et de recruter, au
sein des juridictions, 1 500 magistrats, 1 800 greffiers, et plus de 1 000
assistants. Pour sa part, la cour d’appel de Versailles devrait se voir
affecter à elle seule un total de 71 magistrats, 127 greffiers et 72 attachés
de justice.
« Au-delà,
en prévoyant une profonde réorganisation des structures de gestion et
d’administration de notre institution et des juridictions (...) et en rénovant
les modalités de recrutements des magistrats et de l’élection au Conseil
supérieur de la magistrature, ce plan donne les outils à la hauteur des
ambitions formées par les Etats généraux de la Justice » s’est par
ailleurs réjoui le Premier président, qui a néanmoins évoqué un « vaste
chantier ».
Pour l’heure
et alors qu’une quarantaine de magistrats récemment nommés ont été installés
lors de cette audience (12 magistrats du siège, 5 magistrats du parquet
général et 25 magistrats placés dont neuf au parquet général), le procureur
général Marc Cimamonti a indiqué avoir été « entendu » par la direction
des services judiciaires pour maintenir le niveau des effectifs du parquet
général de Versailles « en nombre - soit à 20 (19 en localisation et un
surnombre) - et en qualité ».
« Une
nécessité » qui, aux dires du procureur, se justifie notamment « pour
faire face tout spécialement à l’audiencement des cours d’assises et des cours
criminelles » dont la « dégradation constante [doit être
stoppée] », a-t-il estimé, après avoir prévenu qu’il « parle[rait]
vrai », comme souvent peu coutumier de la langue de bois lors de ses
allocutions.
A noter
également le renfort en magistrats placés du siège et du parquet en vue du
déroulement dans le ressort de plusieurs épreuves des jeux olympiques et
paralympiques 2024. Moyens supplémentaires que le Premier président a qualifiés
d’ « importants », afin de parer aux « conséquences
[des jeux] sur le plan judiciaire ».
Importants,
certes, mais insuffisants, à en croire le procureur général, qui n’a pas manqué
de mettre en exergue que s’il était initialement convenu « de combler
toutes les vacances des quatre parquets du ressort et de pourvoir des postes en
surnombre, soit quatre substituts placés, deux magistrats au parquet de
Nanterre, un à Versailles », les effectifs supplémentaires ne sont
aujourd’hui « pas exactement à la hauteur », puisqu’ « un
poste de substitut placé n’est pas pourvu en surnombre, le parquet de Chartres
souffre de deux vacances, celui de Pontoise, d’une vacance, et au parquet de
Versailles, deux magistrats manquent à l’appel ».
Marc Cimamonti
a néanmoins reconnu « qu’au plan national, les arbitrages [ont] pu être
complexes, spécialement avec les cours non concernées par les JO », et
assuré que les parquets de ce ressort « fer[aient] face » : « Avec
l’équipe des magistrats placés, je suis juste en mesure de leur garantir un
effectif réellement présent à hauteur de leur localisation et des surnombres
prévus. Mais pour cela, il convient que jusqu’en septembre 2024, ils ne
connaissent pas de nouveau départ de magistrat ou en tout cas de départ non
remplacé », a-t-il prévenu.
Cette audience
de rentrée était également l’occasion de recueillir la prestation de serment de
quatre magistrats honoraires à fonction juridictionnelle et de 46 nouveaux
magistrats, au terme de leur scolarité à l'École nationale de la magistrature
(ENM), juste avant l’installation dans leurs premières fonctions au sein des
tribunaux judiciaires du ressort de la cour (Pontoise, Versailles, Nanterre et
Chartres…) pour la majorité d’entre eux.
Bien que le
procureur général ait fait savoir qu’il n’était « pas totalement
convaincu de l’utilité » de la prestation de serment de magistrats
honoraires « après le parcours professionnel de magistrat qui a été le
leur », il a en revanche considéré que cet acte revêtait « une
valeur supérieure pour ceux qui sont encore, pour quelques instants seulement,
des auditeurs de justice ». « Cette audience tient du rite de
passage en ce qui vous concerne, a-t-il donc affirmé à l’intention des
néo-magistrats. Ce sont des moments uniques dont on se souvient toujours,
[mais aussi des] moments solennels où l’on doit prendre conscience de son
office de magistrat, de ses devoirs, de sa responsabilité, avec une réflexion
quant à la meilleure manière de les exercer ».
De son côté,
le Premier président a rappelé à ces magistrats fraîchement sortis d’école
qu’ils devraient, « en premier lieu, participer au service public de la
justice ». « Cela implique de votre part un engagement
particulier, fait de dévouement, de désintéressement et de probité. Ces devoirs
vous imposent d’être (...) exemplaires et dignes en toutes circonstances. C’est
le sens de votre serment, qui ne vous donne aucune prérogative et ne vous
octroie aucun statut privilégié, mais qui vous rappelle à chaque instant la
confiance qui est mise en vous et la hauteur de votre mission », au
cœur de laquelle sont placés les justiciables, a martelé Jean-François Beynel. « On
ne peut pas être magistrat si l’on ne pense pas que sa mission est avant tout
de prendre en charge avec humanité ceux et celles qui nous sont confiés ».
Les futurs
ex-auditeurs de justice ont également pu compter sur les « quelques
conseils » que leur a adressés le procureur général, à commencer par
une attention toute particulière qui doit être portée à la compétence juridique
et technique. « Vous devez avoir l’obsession de la qualité et de la
valeur ajoutée de votre action judiciaire », lesquelles comprennent
nécessairement une dimension de délai, a-t-il mis en garde : « C’est
sans doute un des bémols de votre formation : celui de ne pas vous préparer
suffisamment au choc de la prise de fonction lié au temps contraint pour faire
face à la masse de travail. Vous allez livrer une course contre le temps et
votre organisation personnelle sera déterminante. »
Autre lacune,
a observé Marc Cimamonti : la formation initiale serait, d’après le procureur
général, insuffisamment centrée sur l’apprentissage du travail en équipe. « Dans
toutes les juridictions où vous serez affectés, vous appartiendrez à un
service, à un collectif. Vous ne pourrez vous réduire à votre exercice
personnel : c’est tout simplement une question d’égalité du justiciable devant
la justice. Une juridiction, ce n’est pas les magistrats d’un côté, agents du
greffe d’un autre et d’un 3ème les assistants divers des magistrats »,
a-t-il rappelé, invitant à se méfier de « l’esprit de caste » qui
peut toucher certains magistrats : « qu’il se traduise par de la morgue
ou de la condescendance, il n’est pas admissible ».
Le procureur
général a également insisté : le métier de magistrat suppose, dans son
exercice, beaucoup d’équilibre. « [A ce titre], pour faire face aux
exigences et à la pression de ce métier, il est indispensable d’être ouvert sur
l’extérieur, sur des domaines judiciaires plus éloignés de votre activité du
moment, et plus largement sur les autres pans de la vie en société. Ne vous
repliez pas sur ce métier : ouvrez-vous, aérez-vous, cultivez-vous ! »,
a-t-il lancé à l’adresse de ses jeunes collègues.
Pour faciliter
l’entrée des nouveaux magistrats et fonctionnaires dans leurs premières
fonctions, Jean-François Beynel a annoncé que le tutorat mis en place l’an dernier
serait reconduit cette année, grâce à des tuteurs bénévoles et volontaires. Les
magistrats placés auprès des chefs de cour seront, plus spécifiquement, accompagnés
à la fois par leurs tuteurs et par le biais d’un suivi individuel régulier
durant leur première année de fonction.
Pour le
Premier président, ce dispositif relève d’un « geste de solidarité, de
protection », mais aussi d’une « prise en compte des difficultés
liées à l’isolement généré par les fonctions de magistrat », et
représente « une amélioration notable vers plus de fraternité et de
d’écoute », a-t-il affirmé. « La prise de fonction est un
moment très important de la carrière, qui peut s’avérer difficile et qu’il
convient d’accompagner au mieux », a-t-il ajouté.
Jean-François
Beynel a également indiqué que Chantal Arens, désormais Première présidente
honoraire de la Cour de Cassation, avait renouvelé son accord pour accompagner
les nouveaux magistrats au cours des premiers mois, via des rencontres
collectives et individuelles, « afin d’échanger, de répondre à leurs
questionnements et à leurs attentes ». Une véritable « chance »
pour eux, a-t-il estimé.
En dehors de
cette nouvelle vague de magistrats venant compenser un certain nombre de
départs, deux juristes contractuelles ont rejoint le parquet général au 1er
semestre 2023 : une juriste spécialisée pour la prévention des actes de
terrorisme et une juriste assistante affectée au pôle action publique. « Vous
comblez un manque ! » leur a assuré Marc Cimamonti.
En effet, un
juriste assistant, c’est une première pour le parquet. Et si le procureur
général s’en réjouit, cela ne l’a pas empêché de taper du poing sur la table. « Cette
situation est anormale au regard du nombre des affectations dans les TJ et au
siège de la cour », a tempêté Marc Cimamonti, jugeant « impératif
d’y remédier ». « Tout pôle du parquet général doit pouvoir
bénéficier du concours d’un juriste assistant. Ce sera un de mes objectifs dans
le cadre des recrutements liés au plan post Etats généraux de la justice »,
a-t-il promis.
Par ailleurs,
ce ne sont pas moins de 23 greffiers qui ont pris leur fonction à la cour
d’appel de Versailles entre mars et juin 2023. « Il n’y a pas de
juridiction possible sans greffe et, plus largement, sans l’ensemble des agents
qui contribuent à son fonctionnement », a insisté Marc Cimamonti. « Les
missions des greffiers (...) [sont] révélatrices de l’ampleur de leur positionnement
au sein de l’autorité judiciaire », a souligné en écho Jean-François
Beynel.
Éloge peu
anodin après un été émaillé de manifestations au sein de la profession,
mobilisée contre la nouvelle grille indiciaire proposée par la direction des
Services judiciaires et contre l’impossibilité d’un reclassement en catégorie
A. Alors qu’un calendrier de négociation en vue d’un protocole d’accord sur la
revalorisation indiciaire et statutaire est en cours jusqu’au mois d’octobre,
le Premier président a émis le souhait « que les réformes à venir
soient l’occasion d’une franche audace et d’une réelle mise à plat des missions »
des greffiers.
D’autre part,
pour rebondir sur les revendications des greffiers qui accusaient pour partie
la Chancellerie de ne « jurer plus que par ‘“’équipe autour du juge’”»
dont ils ne font pas partie, comme le résumait la Gazette du Palais en
juillet dernier, le procureur général a enfoncé le clou et argué que la « terminologie
d’équipe, limitée aux agents contractuels voire en détachement », lui
semblait « inadaptée ». « Le greffe en serait exclu,
alors qu’historiquement, c’est bien lui qui constitue cet entourage privilégié
des magistrats ? »
Marc Cimamonti
s’est montré ferme : il ne peut y avoir, selon lui, d’autonomie de certaines de
ces catégories professionnelles, « antinomique » avec la
notion de service qui impose d’organiser les actions respectives de chacun. « Cela
pose en réalité la question de la gouvernance de nos juridictions »,
a-t-il résumé. La question devra en tout cas être tranchée par la direction des
services judiciaires, laquelle planche actuellement autour de cette place occupée
par les directeurs de greffe et le service de greffe.
Concernant les
orientations prises par la cour, l’accent est mis sur le développement de
l’action judiciaire civile du parquet, victime de la « prégnance de la
matière pénale », a déploré Marc Cimamonti. « Trop
fréquemment, on ne pense qu’à la dimension pénale des fonctions du ministère
public, [alors qu’il] a des attributions éminentes en matière civile et
commerciale. La focalisation médiatique et normative sur le pénal conduit à
négliger l’exercice de ces attributions », a-t-il pointé. Souhaitant
rendre à César ce qui est à César, et attacher aux contentieux civils « une
attention aussi grande qu’au domaine pénal », le procureur général a
précisé qu’il avait ainsi recentré le pôle civil du parquet général sur ces
attributions en déchargeant ses deux magistrats de toutes les compétences
pénales.
Parmi les autres
points de préoccupation, alors que 90 futurs directeurs départementaux de la
police nationale ont été officiellement nommés mi-juillet, Marc Cimamonti n’a
pas manqué d’évoquer la réforme de la police nationale tant honnie. « Il
y a un an jour pour jour, j’exposais tout le mal que je pensais de cette
réforme. Je n’ai pas varié dans mon appréciation », a-t-il fait
savoir, regrettant que les critiques « multiples et de tous horizons »
n’aient pas été entendues. « Cette réforme va se faire (...). Elle
recèle le risque d’une moindre maîtrise de la criminalité grave et organisée
par l’abaissement de la police judiciaire au sens classique », a
alerté le procureur général, qui a toutefois garanti qu’il s’attacherait à
préserver « la qualité, l’exhaustivité voire l’impartialité des
enquêtes relatives aux faits organisés, complexes ou graves de délinquance ».
Enfin, dernier
point phare : le sujet des violences intrafamiliales, au centre des politiques
de juridiction prioritaires. A ce titre, la cour a finalisé en avril dernier un
projet de traitement spécialisé de ces violences, lequel devrait être « lancé
prochainement ». Et si l’élaboration d’un projet de décret instaurant
des pôles spécialisés contre les violences intrafamiliales au sein des
tribunaux judiciaires et des cours d’appel est actuellement en cours, selon
Marc Cimamonti, « pour être efficace judiciairement dans le traitement
des violences intrafamiliales, les exigences ne sont pas si complexes : il faut
être attentif à ce que les magistrats, agents du greffe et attachés de justice
disposent des formations adaptées et que les procédures pénales ou civiles
soient mises en état de manière exhaustive. C’est cela qu’il faut promouvoir,
sans qu’il soit utile de multiplier à tous niveaux une administration judiciaire
bureaucratique ».
Le procureur
général s’est dit « surpris » par les appels « de plus
en plus fréquents » en faveur de la mise en place d’approches
judiciaires spécialisées ou particulières pour le traitement de certains
contentieux. « On peut se demander si de telles approches ne tendent
pas en réalité à obtenir des dispositifs procéduraux spécifiques, dérogatoires,
et même en termes de présomption afin de garantir une répression accrue ou une
particulière mansuétude. Il est important de ne pas multiplier les structures
judiciaires spécialisées au-delà du strict nécessaire en disposant de
juridictions de droit commun en capacité de traiter selon des règles identiques
des domaines variés de délinquance », a-t-il affirmé. Et d’ajouter : « C’est
une question d’égalité des citoyens devant la justice ».
Bérengère Margaritelli
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