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Face à la détérioration progressive des services publics, la chercheuse Fabienne Orsi et le porte-parole du collectif « Nos services publics » Arnaud Bontemps ont pointé vendredi 21 mars la nécessité « d’arrêter de reculer » et de « tout repenser en repartant du bas ».
Faut-il repenser les services
publics ? C’est la question qui a animé la table ronde « Services publics :
une réinvention nécessaire ? », organisée au Conseil économique, social et
environnemental (CESE) dans le cadre de la 13? édition du Printemps de
l’économie, vendredi 21 mars. Principalement destinée aux étudiants, venus
nombreux pour l’occasion, cette rencontre visait à les sensibiliser aux défis
liés à l’évolution des services publics.
Pour Fabienne Orsi,
économiste et chercheuse à l'Institut de Recherche pour le Développement au
sein du Laboratoire Population Environnement Développement, la réponse ne fait
aucun doute : « Il y a tout à repenser, et pour cela, il faut partir, non
pas du haut, mais du bas. » Alors que ces services sont censés répondre aux
besoins des citoyens, elle estime que la crise actuelle ne résulte pas d’une
diminution de leur démocratisation, mais du fait qu’ils n’ont jamais été
véritablement démocratiques.
Les citoyens au cœur du
nouveau système ?
L’enjeu est donc de permettre
aux citoyens de se réapproprier les décisions qui les concernent. Mais comment
concrétiser cette ambition ? Pour la chercheuse, il s’agit d’imaginer un
nouveau modèle qui place les citoyens au cœur du système. Par exemple, cette dernière
évoque une expérimentation de « caisses alimentaires locales »,
inspirées sur le modèle de la sécurité sociale. Ces structures, conçues et
gérées par les citoyens eux-mêmes, pourraient conventionner avec des
agriculteurs et des commerces, leur permettant ainsi de définir collectivement
leur alimentation.
De son côté, le haut
fonctionnaire Arnaud Bontemps, porte-parole du collectif « Nos services publics
», a insisté sur la nécessité de redonner du pouvoir aux citoyens, rejoignant
ainsi l’analyse de Fabienne Orsi. « Ce paramètre de la démocratie est
primordial, et nous avons toujours été précurseurs à ce sujet », citant
notamment l’exemple du juré d’assises, instauré par la loi des 16 et 21
septembre 1791, qui permet la participation des citoyens au jugement des
crimes.
« On tirait au sort des
personnes dans la population et on leur a donné le pouvoir de juger des crimes,
avec un droit de vie et de mort ». Dans cette même logique, le représentant du
collectif évoque la sécurité sociale et les collectivités territoriales comme
des avancées majeures, tout en appelant à aller plus loin pour renforcer
l’implication citoyenne dans la gestion des services publics.
L’assèchement des
financements pointé du doigt
Réagencer le service public,
c’est également la conviction d’Arnaud Bontemps, qui a alerté : « il s’agit
d’arrêter de reculer ». « La restriction des services publics se
développe avant tout par l’assèchement de leurs financements », a-t-il
pointé.
Le porte-parole a dénoncé le
discours politique selon lequel les Français paieraient trop d’impôts, ce qui
conduit d’après lui à la baisse des recettes fiscales, et ce, au détriment des
services publics. « D’après un rapport de la Cour des comptes, [en date du
15 juillet dernier, ndlr], il est question de 62 milliards d’euros dont on a
exonéré depuis 2017 les plus riches et les entreprises essentiellement ».
À
lire aussi : (92) A
la JNAD, la dématérialisation des services publics inquiète les professionnels
de l’accès aux droits
Un autre point défendu par
Arnaud Bontemps concerne la réappropriation du travail. « Dans les
administrations et les services publics, il y a trop souvent un manque de
collectif et un manque de lien avec les usagers », a-t-il regretté. Celui
qui est également agent de la fonction publique a illustré son propos en
évoquant le rôle des enseignants : « Par exemple, un professeur va rarement
échanger avec ses élèves sur leur bien-être. Et pour prévenir le harcèlement,
il faudrait que les professeurs ne parlent pas seulement entre eux, mais aussi
avec les surveillants, le personnel de l’école, etc. »
Une montée croissante des
inégalités
Pour Arnaud Bontemps, le
constat est sans appel : il existe une véritable « dégradation des services
publics et une montée des inégalités ». Budget contraint, réduction du
nombre de fonctionnaires, burn-out et difficultés de recrutement, gestion
administrative et managériale problématique… Autant de facteurs qui rendent
nécessaire une refonte du service public.
Pour étayer son propos, le
porte-parole s’est appuyé sur un rapport du collectif « Nos services publics »,
qui analyse l’évolution de plusieurs domaines du service public sur les 50
dernières années. « Les besoins de la population évoluent très rapidement,
de manière croissante, tandis que les moyens alloués aux services publics
progressent, mais bien trop lentement pour les rattraper. Cela entraîne une
rupture entre les deux, des inégalités croissantes et une désocialisation de la
réponse aux besoins », a-t-il souligné.
Cette désocialisation se
manifeste notamment dans le domaine de l’éducation, où s’observe une fracture
de plus en plus marquée entre établissements publics et privés. « Aujourd’hui,
les écoles privées attirent de plus en plus d’étudiants issus de milieux très
favorisés : ils représentaient 40 % des effectifs en 2021 contre seulement 29 %
en 2013, alors que les écoles publiques n’ont pratiquement pas bougé »,
précise le rapport.
Même constat dans le secteur
de la santé. En 2019, la prise en charge des hospitalisations de moins d’un
jour en chirurgie concernait majoritairement les établissements privés, tandis
que le secteur public, souvent confronté à des délais plus longs, peine à
répondre à la demande.
Les candidats
aux concours quatre fois moins nombreux
Autre élément préoccupant :
l’augmentation des déserts médicaux entre 2012 et 2022. « On remarque que
des départements comme la Seine-Saint-Denis connaissent une pénurie de médecins
de plus en plus forte, tandis que ceux qui étaient déjà bien dotés, comme
Paris, continuent d’en gagner », a observé Arnaud Bontemps. D’autant que
d’après un rapport sénatorial de Bruno Rojouan, remis le 29 mars 2022, 30,2 %
de la population française vit dans un désert médical, un chiffre qui atteint
62,4 % en Île-de-France.
Une situation qui ne risque
pas de s’améliorer, l’attractivité des services publics étant en chute libre. «
Depuis 30 ans, le nombre de candidats aux concours de la fonction publique a
été divisé par quatre. Ce qui est inquiétant, c’est que cette baisse se
poursuit », a-t-il alerté.
Cette tendance est confirmée par un rapport publié le 9 décembre 2024 par France Stratégie, qui
met en lumière la crise de recrutement dans la fonction publique. D’après ses
rédacteurs, l’urgence est réelle : 15 % des postes ouverts aux concours de la
fonction publique d’État ne trouvent pas preneur, et près de 21 % des lits de
l’AP-HP étaient fermés en 2022, dont 70 % faute de personnel.
Romain
Tardino
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