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INTERVIEW. A deux jours de la présentation des vœux de la profession, le président de l’ordre national évoque les chantiers qui attendent les commissaires de justice en 2025, saisie des rémunérations en tête. Il tire aussi un bilan encourageant du rapprochement - toujours en cours - des anciennes professions d'huissier de justice et de commissaire-priseur judiciaire.
JSS : En décembre
dernier s’est tenu le 3e congrès national de la profession. Quels messages
avez-vous souhaité faire passer ?
Benoît Santoire : Notre troisième Congrès
national était tourné vers des thématiques nouvelles : la proximité, les
relations avec les collectivités territoriales mais aussi les implications de
l’intelligence artificielle sur nos façons de travailler. Je suis très attaché
à promouvoir notre maillage territorial. À travers ce congrès, nous avons
souhaité montrer que les commissaires de justice peuvent sécuriser
l’environnement juridique des collectivités.
C’est l’objet de l’ouvrage que nous avons
présenté, « Les commissaires de
justice au service du droit public », fruit
d’un long travail collectif concrétisé sous la forme de 250 fiches pratiques à
destination des élus locaux pour les aider dans leur quotidien. J’ai rencontré
David Lisnard, président de l’Association des maires de France, qui m’a fait
part de son enthousiasme sur ce projet.
La question de l’IA, incontournable aujourd’hui
pour les professions du droit, a été particulièrement discutée sous l’angle de
l’éthique et de la déontologie. Il est très important pour la profession que
nous puissions avancer sur ce sujet. Nous avons voulu démontrer que notre
métier de commissaire de justice est avant tout une profession réinventée et
enracinée.
C’est essentiel de le souligner, car notre
capacité à nous réinventer rend légitime notre aptitude à élargir de manière
constante notre périmètre d’activité et à intégrer de nouvelles technologies
pour améliorer nos performances. Notre enracinement dans les territoires se
conjugue avec cette ambition pour apporter une expertise plus fine de
problématiques qui peuvent être de même nature mais bien différentes malgré
tout en fonction des contextes locaux.
JSS : Nouvelle année,
nouveaux chantiers ! À partir du 1er juillet 2025, les procédures de
saisie des rémunérations seront confiées aux commissaires de justice. Que
reste-t-il à faire pour mener à bien ce projet ?
B.S. : Il
faut d’abord souligner l’importance de cette réforme, que le Bureau national de
notre ordre professionnel soutient depuis le premier jour de son mandat. La
saisie des rémunérations était en effet la dernière voie d’exécution dans
laquelle n’intervenait pas notre profession. La réforme introduite par la loi
du 20 novembre 2023 vient donc unifier les voies d’exécution en confiant leur conduite
aux commissaires de justice, sous le contrôle évidemment du juge comme pour
toutes les autres procédures.
Les pouvoirs publics nous
manifestent de la sorte une confiance qui a pour contrepartie une grande
responsabilité pour nous. C’est la raison pour laquelle nous travaillons en
pleine coopération avec les services de la Chancellerie sur les décrets
d’application.
À lire aussi : Pour les commissaires de justice, « de nombreux chantiers
restent à mener à terme » selon Benoît Santoire
Le décret fixant la procédure
est actuellement en cours d’examen devant la section de l’intérieur du Conseil
d’Etat. Nous travaillons également sur la tarification de ces nouveaux actes ainsi
que sur les modalités techniques, car le transfert des dossiers déjà ouverts
suppose bien sûr la gestion d’une masse importante de données du jour au
lendemain. Tout sera prêt au 1er juillet.
JSS : Quid
des impayés de factures électroniques ?
B.S. : S’agissant
des impayés des factures électroniques, même si l’échéance semble encore
lointaine, la gestion du recouvrement ne sera fondamentalement pas différente
de ce qu’elle est aujourd’hui. La généralisation de la facturation électronique
est avant tout un moyen pour l’Etat de mieux collecter la TVA.
Nous travaillons actuellement
aux moyens de donner aux entreprises de nouveaux outils pour mieux recouvrer
leurs impayés ou faciliter, par exemple, le remboursement de leur TVA en cas
d’impayé d’un client.
JSS : La profession
planche par ailleurs sur un nouveau plan comptable. A quels enjeux ce dernier
doit-il répondre ? Quelle est l’échéance ?
B.S. : La
mise en place d’un nouveau plan comptable est un des éléments techniques
centraux du rapprochement de nos deux anciennes professions. A profession
unique, règles comptables uniques, évidemment. L’arrêté du 6 novembre 2023 fixe
une mise en place au plus tard le 1er janvier 2026. Nous avons donc
engagé un travail indispensable et minutieux qui, au-delà de la seule
convergence des plans existants, a aussi pour ambition de moderniser notre plan
comptable professionnel.
« La mise en place d’un
nouveau plan comptable est un des éléments techniques centraux du rapprochement
de nos deux anciennes professions »
Ce nouveau plan poursuit cinq
objectifs : intégrer l’activité de vente judiciaire, mieux définir la
composition des produits avec une nomenclature plus claire, prendre en compte
et traduire la réforme des inspections comptables, apporter des précisions pour
les STPO, et permettre la mise à jour des logiciels métiers.
Ces évolutions techniques
traduisent aussi la volonté de la Chambre nationale de faciliter le traitement
automatisé des données en vue de fiabiliser encore davantage les remontées de
données économiques qui sont, je le rappelle, non seulement une obligation pour
l’Ordre, mais aussi un outil précieux dans toutes discussions avec les pouvoirs
publics.
JSS : A quelles attentes
de la profession souhaitez-vous répondre en priorité en 2025 ?
B.S. : Dans
le contexte économique et institutionnel complexe que nous vivons, je souhaite
que notre profession retrouve de l’apaisement et de la sérénité, surtout après
avoir connu des évolutions très profondes depuis une dizaine d’années. L’heure
n’est pas à l’attentisme évidemment mais à la consolidation, en particulier
économique.
L’augmentation de notre tarif
en 2024, alors que la crise sanitaire nous avait durement frappés, a représenté
un point très positif ne serait-ce que sur le plan de la confiance accordée. Nous
devons capitaliser dessus et poursuivre le travail de synergie entre nos deux
anciennes professions.
Nous devons également savoir
innover et continuer à proposer de nouveaux outils aux justiciables, aux
entreprises, aux pouvoirs publics. Par exemple en accompagnant mieux les
entreprises dans le recouvrement des créances commerciales ou en renforçant nos
partenariats avec les collectivités territoriales. Il est aussi évident que
nous n’en sommes qu’aux balbutiements de l’intégration de l’intelligence
artificielle. A nous de savoir anticiper sans pour autant remettre en cause
notre identité et notre savoir-faire.
JSS : De
récentes réformes vont certainement se voir pleinement appropriées par la
profession cette année. En juillet dernier, faisant suite à un constat
d’ « inefficience » dans le contrôle des comptes de tutelle, un décret
reconnaissant la compétence des commissaires de justice en la matière a été
promulgué. Quels défis représente-t-il pour les commissaires de justice ?
Comment ces derniers peuvent-ils tirer leur épingle du jeu parmi les
professionnels compétents (notaires, commissaires aux comptes, mandataires…) ?
B.S. : Le
décret du 2 juillet 2024 tire en effet les conséquences de la déjudiciarisation
du contrôle des comptes de gestion en fixant la liste des professionnels qualifiés
en la matière, parmi lesquels les commissaires de justice. Ce décret était très
attendu.
Le vieillissement de la
population va accroître mécaniquement dans les prochaines années le nombre de
personnes placées sous mesure de protection. Nous avions anticipé la
publication de ce décret en réfléchissant très en amont à ce que notre
profession pourrait proposer aux pouvoirs publics pour rendre le contrôle plus
efficace et mieux soulager les juridictions.
D’abord en ajustant notre
formation pour bien prendre en compte les spécificités des mesures de
protection. La Chambre nationale a ensuite créé la plateforme « CJ
Tutelles » : il s’agit d’un outil visant à permettre à tous les
intervenants d’un dossier – juge, mandataire et commissaire de justice – d’accéder
facilement aux informations utiles et de les partager sans délai afin de rendre
les contrôles plus rapides et plus efficaces, au bénéfice avant tout de la
personne protégée. Nous avons reçu un accueil très positif de la Chancellerie.
Cette plateforme commence d’ailleurs à être déployée dans des juridictions.
JSS : Les commissaires
de justice ont également désormais le droit depuis peu, lorsqu’ils sont mandatés
pour la gestion d'un bien qui doit être vendu, d’intervenir comme intermédiaires.
Quels sont les avantages à avoir recours à eux dans ce cadre ? Cette
casquette supplémentaire ne risque-t-elle pas d’ « embrouiller »
l’esprit du justiciable sur le rôle du commissaire de justice ?
B.S. : C’est
plutôt une mesure qui doit être perçue comme un complément évident de champs de
compétence et comme relevant du registre de la simplification opérationnelle.
Un bien en gestion peut désormais être vendu par celui qui le gère. C’est plus
simple et plus rapide.
Cette nouvelle activité accessoire
d’intermédiation immobilière que les commissaires de justice peuvent exercer
depuis le 1er septembre 2024, officialisée par un décret du 3
juillet 2024, s'inscrit dans le sillage de notre expertise de juristes de
proximité dans le domaine immobilier et de notre expérience, notamment, en
matière de gestion locative. Elle en est tout simplement le prolongement
logique.
Le droit de l’immobilier est
au cœur des activités du commissaire de justice. États des lieux, constats de
conformité locative, missions de gestion locative ou syndics de copropriété
sont autant d’exemples de compétences d’intervention du commissaire de justice
dans le domaine immobilier. L’intermédiation immobilière complète ces
expertises acquises qui seront mises au service d’un marché immobilier qui
impose une vision d’ensemble et une sécurisation pour des transactions de plus
en plus complexes.
J’ajoute que nous sommes
aussi autorisés, désormais, à faire état de notre qualité de commissaire de
justice dans l’exercice de ces activités dites accessoires : j’y vois une
réelle avancée pour nos concitoyens qui pourront mieux choisir, en toute
transparence, un professionnel qualifié, efficace et soumis à une stricte
déontologie.
JSS : Au début de l’été,
la profession s’est réunie à Strasbourg lors de sa première biennale
pour présenter des propositions de services inédits imaginés par sept équipes
de commissaires de justice. Où en est l’étude de ces propositions ?
B.S. : La
Biennale est un évènement important de la profession. Elle réunit toutes les
générations de commissaires de justice afin de réfléchir ensemble à l’évolution
de la profession. C’est dans cet esprit d’émulation que nos jeunes confrères et
consœurs, qui demain exerceront des responsabilités, sont appelés à imaginer ce
que pourrait être le commissaire de justice de demain.
L’équipe gagnante a ainsi proposé
de créer un acte de signification véritablement personnalisée, au-delà des
seuls aspects techniques et juridiques des dossiers. L’enjeu n’est pas des
moindres dès lors qu’une grande partie de nos concitoyens se sent de plus en
plus éloignée de la justice et lui fait de moins en moins confiance. Mieux
comprendre un acte, c’est aussi mieux comprendre une procédure et en accepter
la légitimité tout en pouvant évidemment faire valoir ses droits.
« Je constate [auprès
de] mes confrères et consœurs la résurgence d’une véritable envie d’innover »
Cette signification
personnalisée se présente de façon très simple : un QR code intégré à
l’acte donnera accès à une explication de l’acte en langage simple, non
technique, et renverra à des informations utiles complémentaires, par exemple des
listes de services sociaux à proximité s’il s’agit d’un problème de loyers non
payés.
Nous avons déjà soumis cette
idée à la Directrice des affaires civiles et du sceau qui lui a réservé un très
bon accueil, dans la mesure où ce projet complète ce que la Chancellerie est
également en train de déployer dans les juridictions.
JSS : Deux ans et demi
après la naissance de la nouvelle profession, venue remplacer les anciennes
professions d'huissier de justice et de commissaire-priseur judiciaire, quels
constats tirez-vous ? Où en est la fusion ?
B.S. : Plutôt
que parler de fusion je parlerais plutôt de rapprochement, afin que l’on
comprenne mieux l’esprit de ce que nous construisons ensemble. Cette précision
est importante car une grande partie des huissiers de justice et des
commissaires-priseurs judiciaires ne souhaitaient pas la création de la
profession de commissaire de justice avant ce rapprochement. Il y avait donc
une grande défiance qu’il a fallu surmonter à partir du moment où les textes étaient
entrés en vigueur et qu’aucun retour en arrière n’était envisageable.
Lors du début de mon mandat,
ma priorité a donc été de ramener de la confiance au sein de la
profession, entre nouveaux confrères, mais aussi avec les pouvoirs publics.
C’était la condition première pour que le commissaire de justice devienne une
profession à part entière, connue et respectée et pour que nous puissions
dialoguer de façon constructive avec la Chancellerie et faire avancer tous nos
sujets.
Deux ans et demi après la
création officielle de la profession, nous avons mis en place une déontologie
et une discipline commune, des règles d’inspection comptable unifiées, des
logiciels métiers communs, et bien sûr une formation modernisée qui ne fait
aucune différence de traitement entre les professions d’origine.
Ce qui va prendre du temps
désormais – et c’est tout à fait normal – ce sera l’émergence et la diffusion d’une
culture professionnelle commune. Nos jeunes confrères et consœurs en sont les
premiers acteurs. Des synergies se sont déjà nouées. Elles vont s’amplifier. La
Chambre nationale continuera naturellement à les accompagner en modernisant les
conditions de l’exercice professionnel.
JSS : Deux ans et demi,
c’est également le temps passé, jusque-là, à la tête de la Chambre. Que vous a
appris ce rôle - pour l’heure - sur vos pairs et sur le cheminement de la
profession ?
B.S. : Être
à la tête d’une profession est certes un honneur mais c’est surtout une
invitation à l’humilité. J’ai pris mes fonctions dans un contexte complexe de
défiance entre professionnels, de dialogue difficile avec les pouvoirs publics,
et de crise économique inédite pour la profession à la suite de la crise du
Covid.
J’ai eu la chance de pouvoir
compter sur un Bureau national uni - ex commissaires-priseurs judiciaires comme
ex huissiers de justice - et tendu vers le même objectif de construire une
nouvelle profession sans renier nos héritages. Je crois pouvoir dire que nous
sommes parvenus à des résultats tangibles, aussi bien dans la convergence des
deux anciennes professions que dans l’image que nous renvoyons auprès de nos
partenaires et plus largement dans notre écosystème. Nous sommes en train de
réussir à élargir notre environnement naturel. Commissaire de justice est une
profession réinventée. Le grand public nous identifie également de mieux en
mieux, grâce, notamment, aux actions de communication que nous avons initiées
sur les différents supports.
Je constate dans tous les
cas, que ce soit lors de mes rencontres en régions avec mes confrères et consœurs,
ou lors des manifestations nationales comme notre récent Congrès, la résurgence
d’une véritable envie d’innover, d’entreprendre, de développer de nouveaux outils
et réseaux, de renforcer le service à nos concitoyens et aux entreprises.
Propos
recueillis par Bérengère Margaritelli
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