CHRONIQUE. (78) Tribunal de Versailles : « On s'en fiche, nous, de qui lui a tiré dessus ! »


mardi 8 octobre 2024 à 10:205 min

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Devant la 6e chambre correctionnelle versaillaise, ce n'est pas parce qu'un maigre dossier est en grande partie annulé que l'on s'abstient de condamner.

Le 25 septembre dernier, un homme dont on ne saura rien s'est présenté aux urgences, avec une plaie par balle à la jambe. Aux policiers, alertés par les soignants, il a indiqué que, dans l'après-midi, tandis qu'il fumait une cigarette devant une pharmacie, un passant – une vague connaissance – lui avait intimé de s'éloigner, en précisant spontanément par la même occasion que sa « cache » de stups se trouvait à proximité. Comme le fumeur avait un peu traîné des pieds, l'autre était à l'en croire revenu une quinzaine de minutes plus tard, armé d'une arme de poing, le bas du visage couvert par un masque anti-covid, et avait ouvert le feu dans sa direction.

Le lendemain, le 26 septembre donc, Abdeslam S., 31 ans, a été interpellé aux environs de la pharmacie, puis reconnu sur planche photo par le blessé, qui n'a d'ailleurs pas déposé plainte. Abdeslam S. a concédé que « ouais, il y a eu une embrouille hier », mais nié avoir fait usage d'une arme. De fait, il n'y a dans le dossier ni arme, ni projectile, ni « tamponnage » à la recherche de résidus de tir, ni exploitations vidéo, ni même le moindre témoignage. Enfin si, celui de la pharmacienne, se remémorant vaguement avoir entendu – à un moment indéterminé – un bruit de « claquement ».

À l'audience, l'avocate d'Abdeslam S. commence par soulever une nullité : « C'est excessivement simple, mon client a sollicité […] un examen médical, puis il a réitéré [deux fois, NDLR] cette demande, et rien n'a été fait. Il n'y a pas de réquisition à médecin au dossier, ni aucun élément démontrant une situation insurmontable ». La procureure indique avoir cette réquisition sous les yeux. L'avocate l'examine quelques secondes, et objecte qu'elle n'est pas cotée en tant que telle, mais simplement annexée à un PV du lendemain.

« Peut-être qu'il a eu des embrouilles avec d'autres gens... »

En outre, si cette réquisition est bien datée du 26 septembre, aucune heure n'est mentionnée : impossible de s'assurer qu'elle est intervenue dans le délai de trois heures. Par ailleurs, lorsque Abdeslam S. a fini par pouvoir voir un médecin, après la prolongation de sa garde à vue – soit plus de 24 heures après sa première demande –, un traitement lui a été prescrit : c'est donc bien qu'il en avait besoin, conclut son avocate.

On en revient au fond du dossier. Depuis le box, Abdeslam S. explique qu'il a voulu chasser un fumeur de joint, et non de cigarette : « Je savais pas ce qu'il trafiquait, je lui ai dit d'aller faire ça plus loin ». Il a à peine eu le temps de terminer sa phrase qu'il s'est « retrouvé par terre », roué de coups – il en porte toujours les traces. « Peut-être qu'il y a eu des embrouilles avec d'autres gens ou quoi... », ajoute-t-il, en haussant les épaules.

En reproduisant la scène, il commence à enlever son blouson : « Ça m'a énervé, il m'a dit “je vais te niquer ta mère” ». Ce geste fait tiquer la procureure, mais Abdeslam S. s'embrouille dans ses explications. « Dites clairement à Madame le procureur que c'était pour vous battre avec lui, parce qu'on ne va pas s'en sortir, là... », intervient son avocate. « Oui, c'était pour me battre », répond-il simplement.

« Comme par hasard, il y a cette coïncidence... »

Place aux réquisitions. « Le fait que la victime porte plainte ou pas ne change rien », estime la proc' : « Ce qui se passe dans la tête d'une victime qui ne veut pas porter plainte […] ni se constituer partie civile, ça ne nous regarde pas ». « Ce qui est certain dans ce dossier, poursuit-elle, c'est qu'on a une blessure par balle, personne peut le nier. Ce qui est certain également, c'est qu'il y a eu cette altercation. […] Et comme par hasard, il y a cette coïncidence de timing entre cette altercation et le coup de feu ».

Et puis d'ailleurs, « quand on commence à enlever son blouson, on ne peut pas dire qu'on [soit] quelqu'un d'extrêmement pacifié ». Elle demande trois ans ferme – révocation d'un précédent sursis simple comprise – et six mois de sursis probatoire.

« On a quand même un petit problème d'éléments probants »

« J'avais déjà constaté que plus le dossier était fragile, plus les réquisitions étaient importantes », rétorque l'avocate de la défense : « Nous sommes dans une procédure dans laquelle il n'y a aucun autre élément à charge que la parole du plaignant [qui ne l'est d'ailleurs pas, NDLR]. Et ça n'a l'air de déranger personne ». Elle continue sur le même thème : « Quand, en 20 minutes d'audience, les termes “comme par hasard”, “coïncidence” et “plausible” sont prononcés, c'est qu'il y a quand même un petit problème d'éléments probants ».

Elle détaille que, « dans les réquisitions, on entend que “le tir a eu lieu sur le lieu de l'altercation”, mais aucun élément dans le dossier ne le démontre ». Ou encore que « vous avez dit, madame la présidente, que le timing était court entre l'altercation et le coup de feu, alors que, comme pour le reste, on n'en sait rien ». Ajoute que « tout à l'heure, vous avez demandé, “qui lui a tiré dessus, si ce n'est pas vous ?”. Ben, on s'en fiche, nous, de qui lui a tiré dessus ! ». Bref, elle plaide « la relaxe pure et simple ».

Le délibéré est plus long qu'à l'accoutumée. À la reprise, le tribunal « constate que la réquisition médicale ne mentionne pas l'heure et ne permet pas de s'assurer qu'elle est intervenue dans les trois heures », et annule les deux auditions du prévenu, la prolongation de sa garde à vue, et tous les actes subséquents. C'est-à-dire quasiment tout le dossier, et en même temps, bien peu de choses. Pourtant, il condamne Abdeslam S.. Deux ans, dont six mois de sursis probatoire, avec maintien en détention, et révocation de sept mois de sursis simple, avec ordre d'incarcération immédiate.

Antoine Bloch

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