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Devant la 6e
chambre correctionnelle versaillaise, ce n'est pas parce qu'un maigre dossier
est en grande partie annulé que l'on s'abstient de condamner.
Le 25 septembre dernier, un
homme dont on ne saura rien s'est présenté aux urgences, avec une plaie par
balle à la jambe. Aux policiers, alertés par les soignants, il a indiqué que,
dans l'après-midi, tandis qu'il fumait une cigarette devant une pharmacie, un
passant – une vague connaissance – lui avait intimé de s'éloigner, en précisant
spontanément par la même occasion que sa « cache » de stups se
trouvait à proximité. Comme le fumeur avait un peu traîné des pieds, l'autre
était à l'en croire revenu une quinzaine de minutes plus tard, armé d'une arme
de poing, le bas du visage couvert par un masque anti-covid, et avait ouvert le
feu dans sa direction.
Le lendemain, le 26 septembre
donc, Abdeslam S., 31 ans, a été interpellé aux environs de la pharmacie, puis
reconnu sur planche photo par le blessé, qui n'a d'ailleurs pas déposé plainte.
Abdeslam S. a concédé que « ouais, il y a eu une embrouille hier »,
mais nié avoir fait usage d'une arme. De fait, il n'y a dans le dossier ni
arme, ni projectile, ni « tamponnage » à la recherche de résidus de
tir, ni exploitations vidéo, ni même le moindre témoignage. Enfin si, celui de
la pharmacienne, se remémorant vaguement avoir entendu – à un moment
indéterminé – un bruit de « claquement ».
À l'audience, l'avocate
d'Abdeslam S. commence par soulever une nullité : « C'est
excessivement simple, mon client a sollicité […] un examen médical, puis
il a réitéré [deux fois, NDLR] cette demande, et rien n'a été fait. Il
n'y a pas de réquisition à médecin au dossier, ni aucun élément démontrant une
situation insurmontable ». La procureure indique avoir cette
réquisition sous les yeux. L'avocate l'examine quelques secondes, et objecte
qu'elle n'est pas cotée en tant que telle, mais simplement annexée à un PV du
lendemain.
« Peut-être qu'il a
eu des embrouilles avec d'autres gens... »
En outre, si cette
réquisition est bien datée du 26 septembre, aucune heure n'est
mentionnée : impossible de s'assurer qu'elle est intervenue dans le délai
de trois heures. Par ailleurs, lorsque Abdeslam S. a fini par pouvoir voir un
médecin, après la prolongation de sa garde à vue – soit plus de 24 heures après
sa première demande –, un traitement lui a été prescrit : c'est donc bien
qu'il en avait besoin, conclut son avocate.
On en revient au fond du
dossier. Depuis le box, Abdeslam S. explique qu'il a voulu chasser un fumeur de
joint, et non de cigarette : « Je savais pas ce qu'il trafiquait,
je lui ai dit d'aller faire ça plus loin ». Il a à peine eu le temps
de terminer sa phrase qu'il s'est « retrouvé par terre », roué
de coups – il en porte toujours les traces. « Peut-être qu'il y a eu
des embrouilles avec d'autres gens ou quoi... », ajoute-t-il, en
haussant les épaules.
En reproduisant la scène, il
commence à enlever son blouson : « Ça m'a énervé, il m'a dit “je
vais te niquer ta mère” ». Ce geste fait tiquer la procureure, mais
Abdeslam S. s'embrouille dans ses explications. « Dites clairement à Madame
le procureur que c'était pour vous battre avec lui, parce qu'on ne va pas s'en
sortir, là... », intervient son avocate. « Oui, c'était pour
me battre », répond-il simplement.
« Comme par hasard,
il y a cette coïncidence... »
Place aux réquisitions. « Le
fait que la victime porte plainte ou pas ne change rien », estime la
proc' : « Ce qui se passe dans la tête d'une victime qui ne veut
pas porter plainte […] ni se constituer partie civile, ça ne nous regarde
pas ». « Ce qui est certain dans ce dossier, poursuit-elle,
c'est qu'on a une blessure par balle, personne peut le nier. Ce qui est
certain également, c'est qu'il y a eu cette altercation. […] Et comme par
hasard, il y a cette coïncidence de timing entre cette altercation et le coup
de feu ».
Et puis d'ailleurs, « quand
on commence à enlever son blouson, on ne peut pas dire qu'on [soit] quelqu'un
d'extrêmement pacifié ». Elle demande trois ans ferme – révocation
d'un précédent sursis simple comprise – et six mois de sursis probatoire.
« On a quand même un
petit problème d'éléments probants »
« J'avais déjà constaté
que plus le dossier était fragile, plus les réquisitions étaient
importantes », rétorque l'avocate de la défense : « Nous
sommes dans une procédure dans laquelle il n'y a aucun autre élément à charge
que la parole du plaignant [qui ne l'est d'ailleurs pas, NDLR]. Et ça
n'a l'air de déranger personne ». Elle continue sur le même
thème : « Quand, en 20 minutes d'audience, les termes “comme
par hasard”, “coïncidence” et “plausible” sont prononcés,
c'est qu'il y a quand même un petit problème d'éléments probants ».
Elle détaille que, « dans
les réquisitions, on entend que “le tir a eu lieu sur le lieu de
l'altercation”, mais aucun élément dans le dossier ne le démontre ».
Ou encore que « vous avez dit, madame la présidente, que le timing
était court entre l'altercation et le coup de feu, alors que, comme pour le
reste, on n'en sait rien ». Ajoute que « tout à l'heure, vous
avez demandé, “qui lui a tiré dessus, si ce n'est pas vous ?”. Ben, on
s'en fiche, nous, de qui lui a tiré dessus ! ». Bref, elle plaide
« la relaxe pure et simple ».
Le délibéré est plus long
qu'à l'accoutumée. À la reprise, le tribunal « constate que la
réquisition médicale ne mentionne pas l'heure et ne permet pas de s'assurer
qu'elle est intervenue dans les trois heures », et annule les deux
auditions du prévenu, la prolongation de sa garde à vue, et tous les actes
subséquents. C'est-à-dire quasiment tout le dossier, et en même temps, bien peu
de choses. Pourtant, il condamne Abdeslam S.. Deux ans, dont six mois de sursis
probatoire, avec maintien en détention, et révocation de sept mois de sursis
simple, avec ordre d'incarcération immédiate.
Antoine Bloch
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