CHRONIQUE. (78) Tribunal de Versailles : l'étudiante modèle de Science Po transportait dix kilos d'héroïne


vendredi 6 septembre 2024 à 15:2312 min

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Interpellée sur l'axe Roubaix-Orléans, la jeune femme travaillait pour le compte d'un mystérieux commanditaire nommé  « Scarface ». Prise de remords, elle confesse et espère pouvoir terminer ses études.

Inès B. a 21 ans et elle est en larmes. Dans la berline allemande qu'elle conduisait au moment de son interpellation sur l'autoroute, les douaniers ont trouvé « neuf blocs rectangulaires », dans une cache aménagée sous l'accoudoir central. Vérification faite, ils contenaient très exactement 9 575 grammes d'héroïne.

Aux enquêteurs, Inès B. a rapidement confessé qu'elle avait perçu 600 euros pour faire Roubaix-Orléans avec la marchandise, à la demande d'un certain « Scarface » qui l'avait contactée sur Whatsapp. Elle a même admis avoir déjà fait préalablement « dix à quinze » autres voyages (Nantes, Chambéry...), contre des rémunérations allant de 150 à 1 000 euros.

Son profil n'est pas commun, puisque, depuis son bac S mention très bien, elle est étudiante à Science Po. C'est après avoir perdu son job de serveuse qu'elle a commencé à avoir du mal à payer son loyer. « Tous les problèmes se sont accumulés, lâche-t-elle en reniflant à la barre (elle comparaît libre sous contrôle judiciaire), mais je ne me cherche pas d'excuses. Rien n'excuse ce que j'ai pu faire. »

Toujours est-il qu'à l'époque, elle s'est ouverte de ses difficultés financières à des amis, qui lui ont parlé de ce plan. Pas franchement le plan du siècle, comme le souligne la présidente : « Ça paraît être beaucoup de risques pris pour pas grand-chose. » « Je me suis embourbée dans un truc où moi-même je me suis mis des œillères », concède la jeune fille.

« Je voulais faire une carrière dans la fonction publique »

« Est-ce que vous pensez que les personnes vont vous retrouver pour vous demander de payer votre dette ? », s'enquiert la présidente. « J'espère pas, mais j'ai très peur, répond simplement Inès B. Je voulais faire une carrière dans la fonction publique et je me retrouve devant vous. […] Je pense que je vais changer d'adresse. » Jusque-là, son casier était néant. « J'ai vraiment pris conscience de la gravité des faits qui me sont reprochés, ajoute-t-elle avant de s'écrouler en larmes. Personne ne m'a mis un pistolet sur la tempe. […] Je suis vraiment dans le dégoût de moi-même. »

« Alors effectivement, on l'a entendue nous dire qu'elle avait le sentiment d'avoir niqué sa vie, ça a le mérite d'être clair, entame la procureure. Elle a transporté un produit qui provoque la mort, ou qui peut [au moins] avoir des conséquences terribles sur la santé, notamment mentale. Il faut savoir que des personnes, devant ce tribunal, prennent des peines de sept ans pour un trafic de cannabis avec des dangers qui sont bien en-deçà. » Elle concède cependant que la personnalité de la jeune femme « est assez rassurante », et qu'elle « semble même assez fragile psychologiquement ».

La proc' réclame quatre ans d'emprisonnement, dont trois de sursis probatoire. Pour les douze mois ferme, elle ajoute que « la gravité des faits, pour moi, nécessiterait un mandat de dépôt ». Sur son banc, Inès B. fond de nouveau en larmes. La magistrate sollicite également une amende douanière de 46 423 euros : « C'est l'amende que les douanes requièrent, donc c'est avec [elles] qu'elle pourra éventuellement négocier [ensuite] ». Enfin, elle demande la confiscation de la berline allemande fournie par le mystérieux commanditaire.

L'avocat d'Inès B. minimise son implication dans le réseau : « On lui en a dit le moins possible, pour qu'elle en sache le moins possible. » Lui a dû faire un bac ES, puisqu'il se lance (longuement) dans une analyse marxiste (ou en tout cas, marxienne) du trafic de stups (« propriété des moyens de production », « accaparement de la plus-value »...). Avant d'obliquer sur des notions plus larges comme la division sociale du travail, la loi de l'offre et de la demande, etc.

« Elle a eu cette grande faiblesse d'accepter l'inacceptable »

Toujours est-il que, selon lui, « comme pour la toxicomanie, on va avoir la rencontre avec une personne dans un état de particulière vulnérabilité ». Ainsi, « elle a eu cette grande faiblesse d'accepter l'inacceptable, [à savoir] transporter une quantité indéterminée, mais grande, d'une drogue qui tue ». « Et à ce moment-là, poursuit-il, on est dans un engrenage. Chaque trajet est rendu plus facile par l'impression d'impunité du trajet précédent. » Pour autant, « on voit bien qu'elle n'a pas l'habitude. […] Qui, dans un trafic, donne [comme Inès B. l'a fait] son code de déverrouillage ? »

Il sort un sac plastique avec quelques affaires, illustrant le fait que sa cliente est prête à partir en détention : cette dernière re-re-re-fond en larmes. Mais il ajoute : « Est-ce qu'un mandat de dépôt permettrait de lui faire comprendre plus de choses qu'un bracelet ? […] Décerner contre elle un mandat de dépôt, c'est lui enlever de grandes chances de rebondir, de réussir. » Place au dernier mot de la prévenue : « Je reconnais encore une fois mes erreurs, et j'espère juste que vous me laisserez une chance de pouvoir terminer mes études. »

Inès B. est finalement condamnée à deux ans de prison, dont un de sursis probatoire. Pour la partie ferme de sa peine, elle sera convoquée par le juge de l'application des peines. Elle écope également d'une amende douanière de 20 000 euros et de la confiscation des scellés, incluant la fameuse berline allemande.

Antoine Bloch

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