CHRONIQUE. (93) Tribunal de Bobigny : « Quand ils sont trop vieux on fait demi-tour »


lundi 5 août 2024 à 16:4018 min

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Deux hommes sont jugés en comparution immédiate pour des vols commis au préjudice de personnes âgées, en usant d’une fausse qualité de policier. Les faits sont partiellement reconnus.

Antoine, 66 ans, a l’air malade et il l’est : cancer. Sa mine grise et son aspect décharné détonnent avec le rondouillard Jean-Marc, 53 ans, chemise blanche un peu bouffante et crâne lisse, qui reconnait une partie des faits et semble s’exprimer pour le compte d’Antoine. Le président demande : « Ça s’est passé comment ? » « Comme vous avez expliqué, monsieur le juge », rétorque le quinquagénaire.

Voilà ce qu’a dit le juge : le 1er septembre 2023, deux plombiers débarquent chez Ginette, 91 ans, pour lui expliquer qu’elle a un problème de fuite et qu’ils doivent vérifier sa plomberie. Ils circulent dans sa maison et appellent ses collègues, mais Ginette trouve ça louche et appelle son mari. Les deux plombiers décampent en ayant volé 100 euros.

Ensuite, le juge a expliqué qu’un couple de nonagénaires, le 22 novembre, rentrait de la pharmacie quand ils ont vu deux policiers devant leur porte. Cambriolage, ont-ils annoncé, il faudrait vérifier que rien ne manque. Raymond et son épouse mettent le nez dans leurs rangements pour vérifier que tout est en place, et quand ils le lèvent les policiers ne sont plus là.

Ils constatent le lendemain que des bijoux et une carte bancaire ont disparu. 800 euros seront retirés. Ils portent plainte, et grâce aux caméras, les policiers identifient un homme portant un Borsalino et repèrent une Renault Scénic louche. Ils déterminent que la propriétaire est la mère de Jean-Marc, l’un des deux mis en cause devant le tribunal.

Les policiers enquêtent et découvrent qu’Antoine et Jean-Marc sont tout le temps fourrés ensemble et bornent le Scénic. Ils suivent le véhicule en temps réel, jusqu’à ce que les deux se présentent chez Gilbert, 91 ans, le 13 mai dernier. Intervention, interpellation. Dans sa course, Jean-Marc a jeté un porte carte dans lequel une fausse carte de la police nationale était rangée.

Une perquisition de la voiture permet de trouver d’autres fausses cartes, des talkies-walkies, des gants, des masques chirurgicaux et un spray permettant d’effacer les traces papillaires. Ils reconnaissent la tentative du 13 mai et l’usage de fausse qualité (plombier et policier).

« Vous avez de la morale ? »

Jean-Marc reconnait seulement les faits du 1er septembre et du 13 mai. Comment ? « Comme vous avez expliqué, monsieur le juge », répond donc Jean-Marc.

Le président : « Le repérage ?

- Y’a pas de repérage, on passait au hasard.

- Le hasard est aidé par le fait que ce sont des personnes âgées.

- Pas spécialement. Quand ils sont trop vieux on fait demi-tour.

- (Procureur) Quoi ? Vous avez de la morale ?

- Ben oui.

- (Président) Et c’est quoi trop vieux ? Parce qu’ils ont plus de 90 ans quand même.

- … »

Le procureur : « Ce véhicule, qui l’utilise ?

- Un peu tout le monde.

- C’est qui tout le monde ?

- La famille.

- Parce qu’on sait que l’utilisateur du véhicule est l’auteur du vol dont vous niez être l’auteur. Vous devriez être inquiet… Vous vous rendez compte que vous allez peut-être porter le poids d’une culpabilité qui n’est pas la vôtre ? Ça ne vous révolte pas ?

- Si, un petit peu », répond Jean-Marc interloqué par cette grandiloquence.

- « Et le sac ? », intervient le président. Jean-Marc est aussi prévenu de recel de vol.

- « Je l’ai trouvé par terre. Il m’a plu, je l’ai ramené chez moi pour faire plaisir à ma femme ». Il regarde une jeune femme aux immenses faux-ongles roses qui tapote nerveusement le premier rang : la propriétaire du sac. « Trouver c’est pas voler.

- (Procureur) Vol par appropriation, c’est du vol, y’a pas de débat (il tapote son code pénal du plat de la main droite).

- (Président) Pourquoi une fausse carte de police ?

- Pour commettre les faits.

- (Procureur) Bien, faut assumer un peu.

- (Avocat de Jean-Marc) C’est très sommaire, pas très élaboré comme mode opératoire. »

« Javais besoin dargent parce que je suis malade »

Au tour d’Antoine, le comparse malade. Le président demande : « Comment vous retrouvez vous impliqué dans ce genre d’affaires ?

- Ben voilà, j’avais besoin d’argent parce que je suis malade, j’ai un cancer de la prostate.

- Vous en tirez quoi comme profit ?

- Pour l’instant rien, parce que le premier y’avait rien…

- Et le deuxième vous êtes pris.

- Ça vous trouble pas de vous en prendre à des personnes encore plus âgées que vous ?

- Si, et je m’excuse auprès de ces personnes. Si j’ai fait ça c’est par nécessité pour pouvoir me faire opérer.

- Les maladies graves, c’est pris en charge à 100%

- Le professeur qui doit m’opérer, une partie qui n’est pas prise en charge (1 700 euros de dépassement d’honoraires).

- Chez vous aussi, on trouve le parfait kit du bon voleur.

- Du matériel pour travailler quand j’étais couvreur.

- (Le procureur) Il n’y a pas de fraternité, vous êtes tout seul, abandonné ?

- Oui.

- Raaah (long râle ironique de douleur affligée). J’en suis vraiment désolé pour vous. »

Sur le banc, plusieurs femmes de la famille sont venues assister au procès. Les deux casiers sont lourdement chargés de vols, mais seul Jean-Marc est en récidive.

« La délinquance, c’est un bilan coût/avantage »

« Ce qui éveille ma vigilance, entonne le procureur, ce n’est pas tant les faits, c’est un mode opératoire d’une fluidité extrêmement rodée. Se faire dérober son intime ça a un goût de tristesse. » Estimant les faits établis, le procureur ne « souhaite pas qu’Antoine V. aille en détention, mais souhaite que Jean-Marc R. y reste un peu ». Il demande 18 mois avec sursis pour l’un, 18 mois ferme avec mandat de dépôt pour l’autre. « La délinquance, c’est un bilan coût/avantage. »

Un avocat expérimenté prend la parole pour Antoine : « Ça fait bientôt 40 ans que je plaide la même affaire. Chez les gens du voyage ce système existe depuis longtemps. Pour une fois j’ai eu quelqu’un qui a tout reconnu directement. C’est rare. » Après avoir rappelé la dureté de la vie d’Antoine, il adhère sans réserve à la peine proposée. Pas celui de Jean-Marc, qui rappelle la surpopulation carcérale et les alternatives qui s’offrent au tribunal, dont le sursis probatoire.

Le tribunal non seulement les relaxera pour les faits du 22 novembre, mais abaissera la peine d’Antoine à 12 mois avec sursis, et, surtout, n’enverra pas Jean-Marc en prison : 18 mois dont 9 mois avec sursis probatoire, aménagés ab initio en détention à domicile sous surveillance électronique. Dans la salle, les femmes venues le soutenir sautent de joie, et sur le visage de Jean-Marc se dessine un large sourire de soulagement.

Julien Mucchielli

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