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Au tribunal de
Créteil, le box des accusés accueille ce jour-là deux individus qui sont également victimes l’un de l’autre.
Pour qui vient
d’arriver dans la salle d’audience, la situation n’est pas évidente au premier
coup d'œil. Deux prévenus prennent place l'un après l'autre dans le box des
accusés. Le premier, c'est Robert*. Il avance le bras pris dans un long
bandage, qui remonte jusqu'à son épaule. Il lui est reproché d'avoir tenté un
cambriolage « dans un local
d'habitation ».
Le juge reprend
les faits : après avoir escaladé le portail, Robert a tenté de s'introduire
dans le pavillon, mais en a été empêché par Ricardo, l'un des habitants du
logement. Après avoir gazé ce dernier, Robert a alors pris la fuite. Le cambrioleur
n’en est pas à son premier coup d’essai : il a été condamné pour des faits
similaires en 2020 par le tribunal correctionnel de Créteil. D’autant qu’en
commettant ce nouveau délit, Robert a enfreint l’interdiction qu’il avait de se
rendre sur le territoire du Val-de-Marne pendant cinq ans.
Le juge demande à
Robert s’il souhaite avoir plus de temps pour préparer sa défense, notamment du
fait de sa blessure. L’homme choisit le délai de six à huit semaines qui lui
est proposé pour le renvoi de cette audience. En attendant, il restera en
détention.
Un second prévenu s’avance dans le box vitré réservé aux prévenus. Il s’agit de Ricardo, l’occupant du pavillon qui a été « gazé » par Robert. Car une fois que le cambrioleur a fui, Ricardo est rentré chez lui… avant de repartir à l’assaut de l’intrus. Et lui a porté trois coups de couteau, lui causant « une incapacité de travail de plus de quarante-cinq jours ». Placé en détention, il décide quant à lui d’être jugé ce jour-là.
« J’essaie de m’en sortir, mais c’est pas évident »
Le juge demande
toutefois à Ricardo de se retirer du box pour évoquer les mesures de sûreté
concernant Robert. Il évoque alors les « vingt-sept condamnations » de ce dernier. A la suite de sa
dernière condamnation pour des faits similaires, Robert est sorti de prison en
octobre 2023.
Le juge
l’interroge : « Vous
faites quoi depuis ? Si j’en crois votre audition, vous avez dit que vous êtes
cambrioleur professionnel, que vous ne faites pratiquement que ça !
- C’est pas ce
que j’ai dit, Monsieur…
- Bon, j’ai mal
compris. Alors vous faites quoi ?
- Depuis le mois
d’octobre, j’ai fait des démarches pour ma carte de séjour. J’ai eu un
rendez-vous, je devrais l’avoir d’ici quelques temps
- Vous avez une
activité professionnelle ?
- Non.
- Alors, vous
vivez de quoi ?
- Ça dépend…
- Vous n’avez pas
de domicile ?
- Non.
- Que voulez-vous
nous dire sur vous ?
- J’essaie de
m’en sortir, mais c’est pas évident. »
La procureure
prend alors la parole, pour demander son placement en détention, dans l’attente
de son procès. Elle met en avant le risque qu’il ne se présente pas, du fait
que sa seule domiciliation soit administrative, via une association. Mais aussi
le risque de « réitération »
de l’infraction, dit-elle.
« Je ne
voulais pas le blesser »
Après une autre
audition en comparution immédiate, Ricardo et Robert reviennent. Le premier,
debout, lève les yeux aux ciels, semblant implorer un pardon divin. Le juge
rappelle que Ricardo reconnaît les faits, et que c’est lui qui a appelé la
police, après avoir blessé Robert. Le prévenu confirme : « Dès que j’ai vu ce monsieur blessé par terre, j’étais en
état de choc. Parce que je ne voulais pas le blesser, donc j’ai appelé la
police. »
Le juge lui
demande de détailler les circonstances de son geste. Ricardo explique : « Je
l’ai retrouvé, et on a eu un face-à-face. A ce moment-là, il a réessayé de me
gazer. J'avais peur, et voilà, j'ai sorti mon couteau… ». La voix est embuée
de sanglots : « Je veux qu’il me pardonne, parce que je ne suis pas
fier de lui avoir fait ça, même s’il m’a cambriolé. C’était un moment de
colère, je voulais pas faire ça ».
Le juge souligne
pourtant les blessures infligées à Robert, notamment à l’épaule. Ricardo s’effondre
encore plus : « Monsieur le président, je me demande toujours
pourquoi j’ai pris ce couteau. Je me suis senti en danger avec ce monsieur. Ce jour-là,
dans ma maison, j’avais mes quatre enfants qui dormaient. J’ai pensé à ce qu’il
pouvait leur faire. Je suis pas quelqu’un d’agressif, je travaille avec la
petite enfance (il sanglote). J’ai jamais eu de problèmes dans mon pays au
Brésil, ça fait quatorze ans que je suis en France et j’ai jamais eu de
problèmes. Je suis actif, je travaille, je suis intégré. Pardonnez-moi pour ce
que j’ai fait ! »
L’avocate de la
partie civile prend la parole. Elle évoque notamment l’itinéraire, reconstitué
par les policiers, que Ricardo a fait pour retrouver Robert ; un trajet
qui est, selon elle, « quand même assez long ». Elle demande à
Ricardo : « Ce que je comprends, c’est que vous êtes dans un corps
à corps avec lui. Mais si vous craignez qu’il ait une arme, c’est extrêmement
dangereux de vous mettre au corps à corps avec lui ! ». Soudain,
l’avocate lance : « Vous faites de la capoeira ?
- Oui.
- C’est de la
danse mais c’est aussi un art martial ?
- Non, ce n’est
pas considéré comme un art martial.
- Mais c’est un
art martial qui ne dit pas son nom, c’est un dérivé.
- C’est une lutte
qu’on fait en dansant, mais ce n’est pas considéré comme un art martial. C’est
de la danse.
- C’est vous,
Monsieur hein, qui avez dit que vous pratiquiez un art martial.
- Oui. »
« On ne
peut pas se faire justice soi-même »
La parole est ensuite
donnée à Robert.
Robert : « D’accord,
c’est de ma faute, mais il vous a menti un petit peu. Il a fallu que je lui
dise d’appeler les pompiers pour qu’il prenne mon téléphone ».
Ricardo : « Monsieur
le président, à partir du moment où je l’ai vu blessé, j’ai tout de suite pensé
à sa vie ! »
Robert : « Ah
ouais ? J’ai pas vu ça ».
Ricardo n’a aucun
casier judiciaire. S’il s’était séparé de sa compagne pendant une période, il a
renoué avec elle, et réside à nouveau dans le pavillon.
L’avocate de la
partie civile souligne cependant le caractère « extrêmement grave »
de l’agression - un nerf a été touché, et les conséquences auraient pu être
plus graves.
La procureure évoque
quant à elle les circonstances « peu banales » de l’affaire. Au
vu du déroulé des faits, ceux-ci ne peuvent en aucun cas rentrer dans le cadre
de la légitime défense, argue-t-elle. En particulier à cause de l’important
laps de temps entre le gazage et la réplique au couteau. Ricardo a pris le
temps de rentrer chez lui, de se nettoyer le visage, pour ensuite repartir à la
recherche du cambrioleur, à bord de sa voiture. En cela, c’est sûr, la réponse
n’est en aucun cas « proportionnée », comme elle se doit de l’être
pour invoquer la légitime défense. Les coups de couteau auraient pu provoquer
un pneumothorax sur la victime, ajoute-t-elle. Et de rappeler qu' « on ne peut pas se faire justice soi-même ».
Mais pour la
procureure, Ricardo a malgré tout fait preuve de sincérité. Elle requiert une
peine de 24 mois de prison, dont 14 assortis d’un sursis probatoire.
Le délibéré est
rendu : le tribunal prononce une peine de 24 mois, dont 18 mois de sursis. Les
six mois ferme seront quant à eux aménagés sous la forme d’une détention à
domicile. Ricardo aura également l’interdiction de détenir une arme, et ce
pendant trois ans. Visiblement soulagé par l'aménagement de sa peine, l’homme
quitte le box - non sans demander une nouvelle fois pardon à son cambrioleur.
Etienne Antelme
* les prénoms ont été modifiés
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