CHRONIQUE. (94) Tribunal de Créteil : « Je ne suis pas fier de lui avoir fait ça, même s’il m’a cambriolé »


mardi 17 septembre 2024 à 15:136 min

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Au tribunal de Créteil, le box des accusés accueille ce jour-là deux individus qui sont également victimes l’un de l’autre.

Pour qui vient d’arriver dans la salle d’audience, la situation n’est pas évidente au premier coup d'œil. Deux prévenus prennent place l'un après l'autre dans le box des accusés. Le premier, c'est Robert*. Il avance le bras pris dans un long bandage, qui remonte jusqu'à son épaule. Il lui est reproché d'avoir tenté un cambriolage « dans un local d'habitation ». 

Le juge reprend les faits : après avoir escaladé le portail, Robert a tenté de s'introduire dans le pavillon, mais en a été empêché par Ricardo, l'un des habitants du logement. Après avoir gazé ce dernier, Robert a alors pris la fuite. Le cambrioleur n’en est pas à son premier coup d’essai : il a été condamné pour des faits similaires en 2020 par le tribunal correctionnel de Créteil. D’autant qu’en commettant ce nouveau délit, Robert a enfreint l’interdiction qu’il avait de se rendre sur le territoire du Val-de-Marne pendant cinq ans.

Le juge demande à Robert s’il souhaite avoir plus de temps pour préparer sa défense, notamment du fait de sa blessure. L’homme choisit le délai de six à huit semaines qui lui est proposé pour le renvoi de cette audience. En attendant, il restera en détention.

Un second prévenu s’avance dans le box vitré réservé aux prévenus. Il s’agit de Ricardo, l’occupant du pavillon qui a été « gazé » par Robert. Car une fois que le cambrioleur a fui, Ricardo est rentré chez lui… avant de repartir à l’assaut de l’intrus. Et lui a porté trois coups de couteau, lui causant « une incapacité de travail de plus de quarante-cinq jours ». Placé en détention, il décide quant à lui d’être jugé ce jour-là.

« J’essaie de m’en sortir, mais c’est pas évident »

Le juge demande toutefois à Ricardo de se retirer du box pour évoquer les mesures de sûreté concernant Robert. Il évoque alors les « vingt-sept condamnations » de ce dernier. A la suite de sa dernière condamnation pour des faits similaires, Robert est sorti de prison en octobre 2023.

Le juge l’interroge : « Vous faites quoi depuis ? Si j’en crois votre audition, vous avez dit que vous êtes cambrioleur professionnel, que vous ne faites pratiquement que ça !

- C’est pas ce que j’ai dit, Monsieur…

- Bon, j’ai mal compris. Alors vous faites quoi ?

- Depuis le mois d’octobre, j’ai fait des démarches pour ma carte de séjour. J’ai eu un rendez-vous, je devrais l’avoir d’ici quelques temps

- Vous avez une activité professionnelle ?

- Non.

- Alors, vous vivez de quoi ? 

- Ça dépend…

- Vous n’avez pas de domicile ?

- Non.

- Que voulez-vous nous dire sur vous ?

- J’essaie de m’en sortir, mais c’est pas évident. »

La procureure prend alors la parole, pour demander son placement en détention, dans l’attente de son procès. Elle met en avant le risque qu’il ne se présente pas, du fait que sa seule domiciliation soit administrative, via une association. Mais aussi le risque de « réitération » de l’infraction, dit-elle.

« Je ne voulais pas le blesser »

Après une autre audition en comparution immédiate, Ricardo et Robert reviennent. Le premier, debout, lève les yeux aux ciels, semblant implorer un pardon divin. Le juge rappelle que Ricardo reconnaît les faits, et que c’est lui qui a appelé la police, après avoir blessé Robert. Le prévenu confirme : « Dès que j’ai vu ce monsieur blessé par terre, j’étais en état de choc. Parce que je ne voulais pas le blesser, donc j’ai appelé la police. »

Le juge lui demande de détailler les circonstances de son geste. Ricardo explique : « Je l’ai retrouvé, et on a eu un face-à-face. A ce moment-là, il a réessayé de me gazer. J'avais peur, et voilà, j'ai sorti mon couteau… ». La voix est embuée de sanglots : « Je veux qu’il me pardonne, parce que je ne suis pas fier de lui avoir fait ça, même s’il m’a cambriolé. C’était un moment de colère, je voulais pas faire ça ».

Le juge souligne pourtant les blessures infligées à Robert, notamment à l’épaule. Ricardo s’effondre encore plus : « Monsieur le président, je me demande toujours pourquoi j’ai pris ce couteau. Je me suis senti en danger avec ce monsieur. Ce jour-là, dans ma maison, j’avais mes quatre enfants qui dormaient. J’ai pensé à ce qu’il pouvait leur faire. Je suis pas quelqu’un d’agressif, je travaille avec la petite enfance (il sanglote). J’ai jamais eu de problèmes dans mon pays au Brésil, ça fait quatorze ans que je suis en France et j’ai jamais eu de problèmes. Je suis actif, je travaille, je suis intégré. Pardonnez-moi pour ce que j’ai fait ! »

L’avocate de la partie civile prend la parole. Elle évoque notamment l’itinéraire, reconstitué par les policiers, que Ricardo a fait pour retrouver Robert ; un trajet qui est, selon elle, « quand même assez long ». Elle demande à Ricardo : « Ce que je comprends, c’est que vous êtes dans un corps à corps avec lui. Mais si vous craignez qu’il ait une arme, c’est extrêmement dangereux de vous mettre au corps à corps avec lui ! ». Soudain, l’avocate lance : « Vous faites de la capoeira ?

- Oui.

- C’est de la danse mais c’est aussi un art martial ?

- Non, ce n’est pas considéré comme un art martial.

- Mais c’est un art martial qui ne dit pas son nom, c’est un dérivé.

- C’est une lutte qu’on fait en dansant, mais ce n’est pas considéré comme un art martial. C’est de la danse.

- C’est vous, Monsieur hein, qui avez dit que vous pratiquiez un art martial.

- Oui. »

« On ne peut pas se faire justice soi-même »

La parole est ensuite donnée à Robert.

Robert : « D’accord, c’est de ma faute, mais il vous a menti un petit peu. Il a fallu que je lui dise d’appeler les pompiers pour qu’il prenne mon téléphone ».

Ricardo : « Monsieur le président, à partir du moment où je l’ai vu blessé, j’ai tout de suite pensé à sa vie ! »

Robert : « Ah ouais ? J’ai pas vu ça ».

Ricardo n’a aucun casier judiciaire. S’il s’était séparé de sa compagne pendant une période, il a renoué avec elle, et réside à nouveau dans le pavillon.

L’avocate de la partie civile souligne cependant le caractère « extrêmement grave » de l’agression - un nerf a été touché, et les conséquences auraient pu être plus graves.

La procureure évoque quant à elle les circonstances « peu banales » de l’affaire. Au vu du déroulé des faits, ceux-ci ne peuvent en aucun cas rentrer dans le cadre de la légitime défense, argue-t-elle. En particulier à cause de l’important laps de temps entre le gazage et la réplique au couteau. Ricardo a pris le temps de rentrer chez lui, de se nettoyer le visage, pour ensuite repartir à la recherche du cambrioleur, à bord de sa voiture. En cela, c’est sûr, la réponse n’est en aucun cas « proportionnée », comme elle se doit de l’être pour invoquer la légitime défense. Les coups de couteau auraient pu provoquer un pneumothorax sur la victime, ajoute-t-elle. Et de rappeler qu' « on ne peut pas se faire justice soi-même ».

Mais pour la procureure, Ricardo a malgré tout fait preuve de sincérité. Elle requiert une peine de 24 mois de prison, dont 14 assortis d’un sursis probatoire.

Le délibéré est rendu : le tribunal prononce une peine de 24 mois, dont 18 mois de sursis. Les six mois ferme seront quant à eux aménagés sous la forme d’une détention à domicile. Ricardo aura également l’interdiction de détenir une arme, et ce pendant trois ans. Visiblement soulagé par l'aménagement de sa peine, l’homme quitte le box - non sans demander une nouvelle fois pardon à son cambrioleur.

Etienne Antelme

* les prénoms ont été modifiés


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