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Le 26 novembre dernier, le barreau de Paris a
organisé sa traditionnelle cérémonie solennelle de rentrée et de la conférence
au Théâtre du Châtelet. Un événement animé par les discours d’Emmanuel
Grégoire, premier adjoint à la Mairie de Paris, d’Olivier Cousi, bâtonnier de
Paris, d’Éric Dupond-Moretti, garde des Sceaux, et par les performances
oratoires des deux secrétaires de la Conférence Gaspard Lindon et Magali Woch.
Olivier Cousi a notamment insisté sur le soutien du barreau envers les avocats
afghans en danger et sur son combat pour la protection du secret de la défense.
Le ministre de la Justice a rappelé son engagement pour l’amélioration des
conditions d’exercice de la profession.
Olivier Cousi a commencé par rendre
hommage à ses confrères décédés pendant l’année écoulée : Jean-René Farthouat,
Gisèle Halimi, Alain Weber, Jean-Denis Bredin et Paul Bouaziz. Puis, il a fait
un bilan de son mandat. « Bâtonnier du
Covid, voilà une appellation dont je me serais bien passé » a-t-il ironisé.
Son bâtonnat a en effet été exceptionnel du fait de la crise qu’il a dû gérer.
Le bâtonnier a raconté des situations
tragiques, mais aussi « cocasses »
comme la mise en place des mesures sanitaire au palais de justice… avec du
scotch. « L’important à ce moment-là
était que la justice tienne. Elle a tenu grâce aux juridictions, aux avocats et
peut-être aussi, très modestement, grâce à moi » a-t-il déclaré.
Durant cette période, Olivier Cousi a
confié avoir été confronté à des exigences contradictoires et à un changement
total de son projet, mais d’avoir toujours gardé une seule idée en tête : « l’intérêt des confrères dans cette
situation inédite ».
Dans un premier temps, il a fallu
consacrer de l’énergie au maintien des liens entre l’Ordre et le barreau, entre
les avocats et les magistrats, entre le barreau et les pouvoirs publics. La crise
a, selon lui, permis d’accélérer ces rapprochements.
DES RAPPROCHEMENTS NECESSAIRES POUR L’UNITE DE LA PROFESSION
Durant la crise, le Conseil de
l’Ordre a eu pour priorité de soutenir les confrères.
Le plus urgent était de leur donner
des moyens financiers pour remplir leurs missions.
Plan de relance, réduction des
cotisations, actions des confrères auprès des TPE-PME, financement des
formations et des bilans de compétences… tout cela a permis de maintenir
l’activité de la profession.
L’Ordre a aussi œuvré à la
modernisation du barreau avec des actions comme un plan numérique, et la
réforme de la COMHADIS (Commission Harcèlement et Discrimination).
En outre, les actions « déontologie
& discipline » se sont poursuivies. Ainsi, il y a eu 3 930 dossiers de
déontologie en 2020. Le bâtonnier a également rappelé que 90 % des arrêtés
rendus par l’instance disciplinaire avaient été confirmés en appel.
L’Ordre a de surcroît mis en place,
grâce au numérique, des outils de démocratie participative. Résultat : une
hausse de la participation aux élections ordinales de cinq points par rapport à
l’an dernier.
L’Ordre a également souhaité
réaffirmer le rôle primordial du droit dans le développement économique de la
société en organisant au Palais Brongniart le Paris Legal Makers, un événement
« exceptionnel » à dimension
internationale – qui a eu lieu le 6 décembre –, qui a réuni avocats, décideurs
économiques, responsables politiques, haute administration, universitaires… Le
Paris Legal Makers a spécialement vocation à renforcer Paris comme place
internationale de droit.
Rapprocher les avocats et les
magistrats a semblé plus que nécessaire durant la crise. « Nous avons travaillé ensemble avec les chefs de juridiction pour
résoudre toutes les difficultés » a expliqué Olivier Cousi.
«
Les échanges permanents entre les magistrats et les avocats sont
indispensables. (…) C’est la raison pour laquelle j’ai nommé une avocate,
Nathalie Roret, à la tête de l’École nationale de la magistrature et bien
évidemment, j’ai soutenu avec force l’initiative de votre barreau quand il
s’est agi de nommer à la tête de l’EFB un haut magistrat, Gilles Accomando »
a rapporté de son côté le garde des Sceaux.
À noter aussi l’Organisation de la
seconde édition des Assises Avocats-Magistrats le 4 novembre dernier.
Olivier Cousi et Éric Dupond-Moretti ont
enfin travaillé, durant l’année écoulée, au rapprochement du barreau et du
ministère de la Justice, et plus largement des avocats avec les pouvoirs
publics.
Aujourd’hui, grâce à l’unité de la
profession, les avocats semblent être devenus des interlocuteurs crédibles pour
la Chancellerie. Pour la première fois, par exemple, le bâtonnier a été invité
à prendre la parole pour la rentrée de la cour d’appel de Paris.
« L’unité
de la profession a pu être préservée… un acquis qu’on ne doit pas laisser
attaquer » a recommandé le bâtonnier Cousi.
« Nous
serons toujours là pour alerter sur le fonctionnement de la justice quand il
s’agit de préserver les plus démunis, l’activité de l’avocat et son
indépendance » a-t-il ajouté.
Le dialogue avec la Chancellerie
n’exclut cependant pas les désaccords. Des occasions de dissensions vont de
toute façon se présenter avec les États généraux de la justice, la
présidentielle et les législatives.
Conscient du rôle essentiel des
avocats dans une démocratie, et ayant lui-même exercé cette profession pendant
36 ans « avec une passion [qu’il n’a]
jamais cachée », le ministre de la Justice a confié avoir mis toute son
énergie, depuis sa nomination comme garde des Sceaux, pour tenter de réparer
les urgences qui méritaient de l’être, « pour
tenter de réformer cette justice qui va si mal depuis tant d’années ».
Des efforts ont en premier lieu été
entrepris pour améliorer la situation économique des avocats.
Éric Dupond-Moretti a ainsi
considérablement augmenté le budget de la justice (+8 % en 2021) et celui de
l’aide juridictionnelle, source importante de rémunération pour une grande
partie des avocats de Paris (augmentation des crédits de plus de 28 % en deux
ans afin de pouvoir financer les deux revalorisations de l’AJ, a-t-il précisé).
Selon le garde des Sceaux,
l’intervention de l’avocat est aujourd’hui plus justement rémunérée, et sa
rémunération sera plus incitative pour certaines procédures, a-t-il également
promis.
REDONNER CONFIANCE EN LA JUSTICE
Il reste que dans un pays ou un
Français sur deux n’a pas confiance en la justice, il est d’abord primordial de
donner à la profession, comme à la magistrature, les moyens de répondre aux
attentes des justiciables.
Pour répondre à leurs besoins, de
nombreux progrès sont à mener pour moderniser les juridictions et la procédure.
Cela a déjà commencé avec l’expérimentation, en octobre dernier, de la
procédure pénale numérique qui a pour objet la dématérialisation de celle-ci
(de l’enregistrement de la plainte à l’audience de jugement, sans oublier
l’archivage de la décision de justice). À l’heure actuelle, « on en est à plus de 450 000 procédures
dématérialisées envoyées aux avocats » a précisé le garde des Sceaux.
Dans peu de temps également, les
avocats vont pouvoir accéder à la plateforme TIG 360° [plateforme numérique
créée par l’Agence du travail d’intérêt général et de l’insertion
professionnelle (ATIGIP)] qui a pour vocation le développement de la peine de
travail d’intérêt général (TIG), alternative à la prison, et l’activité
professionnelle des personnes détenues.
«
Notre justice rentre de plain-pied dans l’ère du numérique, permettant ainsi un
gain de temps » s’est
félicité Éric Dupond-Moretti.
Pour créer les conditions du retour de
la confiance, il faut aussi s’atteler à des réformes de fond, a-t-il ajouté,
d’où la loi pour la confiance dans l’institution judiciaire (loi adoptée le
16 novembre dernier).
À ce moment de son discours, le garde
des Sceaux a remercié les parlementaires qui ont participé à l’élaboration de
cette loi, les députés Laetitia Avia et Naïma Moutchou.
Puis, il a évoqué les avancées
majeures contenues dans cette loi :
• encadrement de la durée des enquêtes
préliminaires (« qui n’avaient plus rien
de préliminaires ») ;
• création d’un véritable contrat de
travail pour les détenus ;
• dispositions qui consacrent dans le
Code de procédure pénale la protection du secret professionnel de l’avocat ;
• modification des dispositions
relatives aux frais « irrépétibles » en permettant aux parties de produire les
justificatifs des sommes demandées, ce qui permet ensuite au juge de fixer les
montants de ces frais au plus près des sommes exposées ;
• développement des MARD qui, selon le
garde des Sceaux, sont souvent à l’avantage du justiciable qui a intérêt à
négocier quand cela est possible.
La loi confiance contient aussi un
volet qui renforce la déontologie et la discipline des officiers publics
ministériels en modernisant en profondeur les règles applicables intégrant
ainsi les réflexions menées par les instances représentatives des avocats.
Sur ce sujet, la loi étend la
procédure de conciliation par le bâtonnier aux différents opposants (un avocat
et un particulier) et met en place un mécanisme de filtrage des plaintes par ce
dernier.
En outre, le conseil de discipline des
avocats devient une juridiction à part entière ; elle sera présidée par un
magistrat quand la poursuite disciplinaire fera suite à une réclamation
présentée par un tiers, ou quand l’avocat mis en cause la demande.
Enfin, les règles de déontologie des
avocats seront rassemblées dans un Code de déontologie.
Mais dans cette loi confiance, ce qui
légitimement préoccupe le plus les avocats, c’est la modification de
l’article 3 sur le secret professionnel.
LE SECRET PROFESSIONNEL DES AVOCATS RENFORCÉ
Dans son allocution, Olivier Cousi a
en effet rappelé son combat sans concessions pour la consécration du secret
professionnel de l’avocat en matière de défense, mais aussi de conseil. Le
conseil étant même l’activité unique de plus de 60 % du barreau de Paris.
Rappelons que juste avant que
l’Assemblée nationale n’adopte la loi pour la confiance dans l’institution
judiciaire, la veille, c’est-à-dire le 15 novembre, le CNB s’était prononcé
pour une suppression de l’article 3, ce qui a créé de vives tensions entre la
Chancellerie et les représentants du barreau.
« Ce
sujet [modification de l’article?3, NDLR] a donné lieu à quelques
incompréhensions que j’entends complètement dissiper » a déclaré le garde
des Sceaux voulant ainsi apaiser la profession. « J’ai toujours défendu le secret professionnel, car il protège en
premier lieu le justiciable », a-t-il indiqué. « J’ai vu ce secret être réduit comme peau de chagrin notamment sous le
coup d’une époque qui fait l’éloge de la transparence, qui jette la suspicion
sur tout ce qui n’est pas révélé sur la place publique » a-t-il dénoncé. Ce
qui explique pourquoi il a voulu s’atteler à « régler ce problème » dans la loi confiance.
Le résultat semble à la hauteur de ses
espérances. Selon lui, les dispositions contenues dans cette loi renforcent de
manière « inédite » la protection du secret professionnel.
À l’origine de la loi, a-t-il rappelé,
il y avait la volonté d’une commission qui comprenait huit avocats. Une des
propositions de cette commission était de compléter l’article préliminaire du
Code de procédure pénale pour y inclure (enfin !) le respect du secret
professionnel. « C’est donc bien cette
proposition que je reprends dans mon projet de loi » s’est justifié le
garde des Sceaux.
Lors de l’examen de la loi, les
députés ont souhaité élargir cette nouvelle protection au respect du secret de
la défense et du conseil.
Toutefois, s’agissant du seul secret
du conseil qui, rappelons-le, n’a jamais présenté de caractère absolu, le
Sénat, tout en maintenant cette avancée, a cependant souhaité en exclure le cas
des infractions de fraudes fiscales, de corruption, de blanchiment de ces délits,
et de blanchiment pour terrorisme. Une décision sénatoriale qui nous semble
pleine de bon sens, mais que le barreau de Paris n’a pas comprise dans un
premier temps.
« Le
secret de la défense est protégé par notre Constitution, le secret du conseil
ne l’est pas, car il s’agit d’un service, voire d’un service commercial qui
n’est protégé ni par Constitution ni par des conventions internationales »
a expliqué le garde des Sceaux, justifiant ainsi la décision du Sénat.
Ce texte va être entériné par une
commission mixte paritaire, a annoncé Éric Dupond-Moretti. À l’origine, cette
commission souhaitait prendre en compte le risque de l’instrumentalisation de
l’avocat par son client. « Il s’agissait
alors d’assurer une protection supplémentaire à l’avocat et certainement pas
d’amoindrir le secret dont il est le légitime dépositaire »,
a insisté le garde des Sceaux.
Puisque les avocats n’ont pas compris
la volonté de cette commission, une concertation a été organisée avec les
représentants de la profession. Suite à celle-ci, il a été décidé de présenter
de manière « très exceptionnelle » un
amendement de clarification au texte issu de la CMP. Cet amendement a été très
largement adopté dans les deux chambres, s’est félicité le garde des Sceaux. « La relation entre l’avocat et son client est
désormais couverte par le secret professionnel avant même l’ouverture d’une
procédure pénale ».
En outre, dorénavant, c’est le juge
des libertés et de la détention qui décidera, si besoin, de toute perquisition
dans un cabinet d’avocats. Un recours pourra de plus être ouvert contre la
décision du juge « s’il valide une saisie
contestée ».
Bref, « jamais aucun gouvernement
n’est allé aussi loin dans la protection de votre secret professionnel » a
assuré Éric Dupond-Moretti.
L’AVOCAT, VIGIE DE TOUTES LES LIBERTÉS ET DE L’ÉTAT DE DROIT
Dans son allocution, Olivier Cousi a
enfin rappelé le rôle de vigie « de
toutes les libertés » endossé par les avocats. D’ailleurs, dans le cadre de
cette audience, de nombreux barreaux étrangers ont été invités, et certains
d’entre eux ont livré des témoignages poignants.
L’État de droit n’est malheureusement
pas assuré sur toute la planète. « Je
garde en mémoire avec émotion l’assassinat du bâtonnier d’Haïti, Monfervier
Dorval, un ami proche, tué sous les balles des assaillants » s’est remémoré
le bâtonnier de Paris avec émotion, avant de rappeler la tradition de
solidarité et d’accueil du barreau de Paris.
Cette tradition a conduit le barreau
à mettre en place le programme Répit qui permet à des avocats en danger de
trouver refuge à Paris pour un certain temps.
Grâce à ce programme, et à la suite
des efforts communs de l’Ordre, du CNB, de la Chancellerie et des autorités
publiques, le bâtonnier de Kaboul a pu trouver asile en France. « Son regard nous oblige à relativiser. Ce
qu’il vit, ce que vit le barreau afghan, ce que vivent beaucoup de nos
confrères partout dans le monde, c’est la menace, la terreur d’absence d’État
de droit, les libertés fondamentales foulées aux pieds » a insisté Olivier
Cousi.
« Ce
soir je ne suis plus le bâtonnier du Covid, je ne suis plus le bâtonnier de
Paris, je suis le bâtonnier de Kaboul » a-t-il conclu sous les
applaudissements de ses confrères.
Comme à l’accoutumée, après les
discours protocolaires, s’est ensuivie la traditionnelle remise des prix aux
12 secrétaires de la Conférence du barreau de Paris.
Puis, Chloé Redon, 8e Secrétaire, a
remis la médaille de la conférence à Dominique Simonnot, journaliste
spécialiste des affaires judiciaires et Contrôleur général des lieux de
privation de liberté.
Enfin, les deux secrétaires de la
Conférence, Gaspard Lindon (1er Secrétaire) et Magali Woch (2e Secrétaire)
ont livré deux vibrants discours, le premier rendant hommage à Gisèle Halimi,
l’avocate du célèbre procès de Bobigny – « Dévorée
de fierté, c’est l’humiliation de l’homme injustement traité qui la touche
» a déclaré l’orateur –, le deuxième revenant sur le procès tenu en 1898 contre
Zola et son article « J’accuse » paru
dans L’Aurore – « Zola, c’est un artiste qui ne pouvait
demeurer dans la fiction. Agir voilà ce qu’il a voulu faire. (…) La vérité,
rien que la vérité, toute la vérité. Sans en donner la définition, il nous
rappelle l’exigence qu’elle requiert. »
*Discours
d’introduction du bâtonnier Olivier Cousi.
Maria-Angélica Bailly
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