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Ce mardi débutent les auditions de la commission d’enquête sur les dérives du déficit de l’Etat en 2023 et 2024. Objectif de cette commission, lancée mi-octobre et qui se poursuivra jusqu’au printemps 2025 : déterminer les causes qui ont conduit au dérapage. Les turpitudes des votes sur le budget et des motions de censure contre le gouvernement Barnier ne devraient pas empêcher cette commission de suivre son cours.
En 2024, le déficit devrait
s’élever à 6,1 %. Fin 2023, les prévisions gouvernementales faisaient pourtant
état d’un déficit de 4,4 % seulement pour 2024, avant de le réévaluer à 5,1% au
printemps. De quoi alerter les parlementaires : alors que le Sénat a lancé
à l’automne une mission
flash et rendu un rapport au
vitriol sur l’action du gouvernement de l’époque, l’Assemblée nationale s’est
aussi saisie du sujet en lançant
une commission d’enquête.
A partir d’aujourd’hui,
différentes personnalités seront interrogées. Ce mardi, ce sont la directrice
et le sous-directeur chargés du budget au ministère du Budget et des comptes
publics. L’ancien ministre de l’Economie Bruno Le Maire devrait être entendu
jeudi 12 décembre. D’autres ex-membres du gouvernement, notamment les anciens
Premiers ministres Elisabeth Borne et Gabriel Attal, sont attendus début 2025.
Créer une commission
d’enquête est un droit parlementaire, régi par la Constitution (notamment l’article
51-2), l’ordonnance
du 17 novembre 1958 et les règlements respectifs de l’Assemblée
Nationale et du Sénat.
Ce droit a longtemps été très
limité. « Il faut dire que la Constitution de 1958 est vraiment très antiparlementaire,
elle limite tout ce qu’elle peut, assure Armel Le Divellec, professeur de
droit public à l'Université de Paris II (Panthéon-Assas). En fait, le texte
de la Constitution ne parlait même pas des commissions d’enquête »,
seule l’ordonnance du 17 novembre les régissait. Mais Valéry Giscard D’Estaing
a un peu assoupli leur usage, avant qu’une réforme du
23 juillet 2008 n’étende les possibilités.
Une commission permanente
peut demander à se doter de pouvoirs d’enquête. Mais chaque groupe parlementaire
a aussi le droit de constituer une commission d’enquête ad hoc par an, à
l’exception de l’année précédant le renouvellement de l’Assemblée pour les
députés. Un membre du groupe devient alors président ou rapporteur de la
commission. Cela s’appelle le droit de tirage.
La commission permanente
compétente statue sur la recevabilité (le respect des textes) de la commission
d’enquête, et quand elle en est à l’initiative, sur sa pertinence. La
résolution votée en suivant est alors envoyée au bureau du Sénat ou de l’Assemblée
Nationale puis discutée lors de la Conférence des Présidents (réunissant le ou
la présidente de la chambre, les présidents des groupes politiques et les
présidents des commissions permanentes). « A ma connaissance, cela n’a
jamais été refusé, affirme Armel Le Divellec. Les commissions d’enquête
sont beaucoup plus acceptées, les oppositions ont un rôle plus important et
plus de de moyens de contrôler l'action du gouvernement ».
Auparavant, l’ouverture d’une
commission d’enquête devait être votée en séance plénière. Elles étaient donc
peu nombreuses, la majorité, surtout à l’Assemblée, ayant tendance à bloquer
les initiatives de contrôle de l’action du gouvernement. Depuis 2009, au
contraire, elles sont en augmentation.
Si la commission d’enquête
est créée à l’initiative d’une commission permanente, certains de ses membres
constituent la commission d’enquête. En revanche, s’il s’agit d’une commission issue
du droit de tirage, elle est ouverte à tous les députés ou sénateurs et sera
plus généraliste.
Dans le cas de la commission
d’enquête sur le déficit, il y avait à l’origine deux initiatives : une de la
commission des finances, présidée par Éric Coquerel de la France Insoumise, et
une issue du droit de tirage du groupe UDR, Union de la Droite Républicaine. Le
fait d’avoir deux initiatives simultanées « n’est pas extrêmement
courant, mais ce n’est pas non plus exceptionnel », soutient Armel Le
Divellec.
Après discussion lors de la
Conférence des Présidents le 15 octobre, les deux initiatives ont fusionné.
Suite à ses délibérations
le 16 octobre, la commission des finances s’est donc dotée de pouvoirs
d’enquête « afin d’étudier et de rechercher les causes de la variation
et des écarts des prévisions fiscales et budgétaires des administrations
publiques pour les années 2023 et 2024 ». La formulation a fait
l’objet d’un débat méticuleux sur chacun des mots, et garantit qu’il soit
possible de remonter plus loin que 2023 pour expliquer le dérapage du déficit.
À lire aussi : Budget de la
Sécurité sociale 2025 : le projet de loi bientôt en séance publique au
Sénat
La commission d’enquête est présidée
par le président de la commission des finances Éric Coquerel. De par l’accord
conclu avec l’UDR, son président, Éric Ciotti, est l’un des deux rapporteurs –
l’autre étant Mathieu Lefèvre, membre d’Ensemble Pour la République, parti
présidentiel membre du socle commun de gouvernement.
Une commission d’enquête dure
six mois au plus. La commission d’enquête sur le déficit ayant été officialisée
la semaine du 18 octobre, elle a donc jusqu’à mi-avril pour mener ses travaux.
Elle se clôt de façon anticipée lorsque la chambre est renouvelée, par exemple
en cas de dissolution à l’Assemblée Nationale.
Cela a ainsi été le cas le 9
juin dernier pour la
commission d’enquête « visant à établir les raisons de la très
forte croissance de la dette française depuis l’élection présidentielle de 2017
et ses conséquences sur le pouvoir d’achat des Français », dont le
président était le LR Philippe Juvin, et dont l’EPR Mathieu Lefèvre était déjà
rapporteur. En revanche, un changement de gouvernement, comme c’est probable
avec les motions de censure visant le gouvernement de Michel Barnier,
n’interfère pas avec la procédure d’une commission d’enquête. Une dissolution
étant impossible avant juin 2025, la commission d’enquête sur le déficit est
donc assurée d’aller à son terme.
La commission enquête « sur
place et sur pièce ». Ses rapporteurs se rendent dans les lieux jugés
nécessaires et peuvent obtenir les documents dont ils ont besoin, à l’exception
de ceux placés sous le sceau du secret (défense, affaires étrangères…). Ils peuvent
également demander à la Cour des comptes ses constations et observations, ainsi
que des enquêtes sur la gestion des services ou organismes qu'elle contrôle.
Le principal pouvoir de la
commission d’enquête est le pouvoir de citation : elle peut forcer à
comparaître n’importe quelle personne dont l’audition est jugée pertinente. Et à
transmettre les documents jugés utiles. Le refuser, c’est s’exposer à des
sanctions pénales : jusqu’à deux ans d’emprisonnement et 7 500 euros
d’amende. Mais Armel Le Divellec n’a pas souvenir que ce cas de figure se soit déjà
produit.
Les auditions sont par défaut
publiques, mais peuvent si nécessaire se tenir à huis clos. Les dépositions se
font sous serment. Là encore, un faux
témoignage ou une subornation
de témoins peuvent avoir des conséquences pénales : cinq ans
d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende dans le premier cas, trois ans
de prison et 45 000 euros d’amende dans le second. Mais dans l’histoire
récente, cela n’est arrivé qu’une fois, selon Philippe Blacher, professeur des
universités et directeur du centre de droit constitutionnel de l’université
Lyon 3. Un pneumologue interrogé dans le cadre d’une enquête sur la pollution
de l’air, qui n’avait pas révélé ses liens avec Total, a été condamné à
20 000 euros d’amende en 2018. Le reste du temps, « lorsqu’il y a
un signalement, il est classé sans suite. Mais on peut dire que le signalement
en lui-même suffit à une condamnation médiatique ».
Une commission d’enquête
n’est pas un tribunal parlementaire : elle a un rôle de contrôle de
l’action administrative et / ou gouvernementale. Elle ne peut pas engager la
responsabilité du gouvernement ni du Président de la République. Même si pour
Armel Le Divellec, la commission d’enquête sur le déficit « a un enjeu
politique, c’est aussi le Président de la République qui est visé. Il y a dans
les commissions d’enquête à la fois un travail souvent sérieux, sur des
questions extrêmement techniques et complexes, et une dimension politique, pour
mettre dans l’embarras les adversaires politiques. Malheureusement, c’est
souvent ce côté spectaculaire qui sort le plus dans la presse ».
Une commission d’enquête se
conclut par un rapport. En cas de désaccord, « la minorité peut émettre
une opinion dissidente par rapport au rapport majoritaire », explique
Armel Le Divellec. Mais dans le cas de la commission sur le déficit, « comme
il n’y a même pas de majorité gouvernementale qui risquerait d'édulcorer le
rapport, on risque plutôt d'avoir un rapport assez salé et la convergence des
critiques de l'opposition. Les rapporteurs ne vont sans doute pas trop mâcher
leurs mots ». Le rapport est par défaut rendu public, mais la chambre,
constituée en « comité secret » peut décider qu’il reste
secret. C’est cependant rarement le cas. Les conclusions de la commission peuvent
être débattues au Parlement et faire l’objet d’une résolution. Dans certains
cas, cela peut aboutir à une proposition de loi, pour éviter que les
dysfonctionnements constatés ne se reproduisent.
Si, dans le cadre de ses
recherches, La commission d’enquête tombe sur des faits délictueux, elle doit
les transmettre au parquet ou au ministère de la Justice, qui peuvent entamer
des poursuites judiciaires. Par ailleurs, si des faits sous le coup de
poursuites judiciaires ne peuvent faire l’objet d’une commission d’enquête, en
cas d’ouverture d’une information judiciaire durant la commission, celle-ci
s’éteint.
À lire aussi : Abrogation de la
réforme des retraites : la France Insoumise perd son pari parlementaire
Cependant, dans le cas de la
commission d’enquête sur le déficit, cela ne devrait pas déboucher sur des
poursuites judiciaires, selon les deux experts interrogés. Armel Le Divellec
regrette d’ailleurs la judiciarisation croissante de l’action politique.
« Si on criminalise toute action politique, plus personne ne voudra de
responsabilité politique ».
Les anciens ministres
interrogés ne risquent donc a priori rien de concret. Armel Le Divellec a tout
de même essayé d’imaginer une situation, qu’il reconnait d’autant plus
hypothétique qu’elle n’a été évoquée par aucun acteur : « L’Assemblée
pourrait voter une résolution de blâme politique. Différents groupes hostiles
au gouvernement pourraient tout à fait s'entendre en nous disant que, au regard
du rapport rendu par la commission des finances, l’Assemblée blâme l'attitude
du ou des ministres. Cela n’a pas d’effet juridique mais cela peut être une
solution symbolique ».
Au-delà de ces conséquences, Philippe
Blacher estime que la multiplication des commissions d’enquête et missions
d’informations « révèlent une crise ou une perte de la responsabilité
politique au sens classique » des gouvernements successifs. En effet, les
personnes auditionnées ont « une responsabilité personnelle »
- en cas de faits délictueux – mais « pas politique » :
même un rapport accablant ne renverse pas le gouvernement ou les ministres
impliqués. Et les ministres prennent rarement la responsabilité de démissionner.
« On n’a pas les
mécanismes appropriés pour sanctionner les fautes politiques », regrette le
juriste. Par exemple, un ministre ayant commis une faute politique, de gestion,
n’a pas d’interdiction de redevenir ministre durant une certaine période. Pour
Philippe Blacher, la commission d’enquête est révélatrice d’une « opacité
dans la gestion des affaires publiques, en particulier au niveau des finances
publiques. La vertu que l’on peut trouver à ces structures, c’est de mettre en
évidence des dysfonctionnements. C’est déjà pas mal, mais est-ce que cela
suffit ? Ma réponse est négative ».
Aude David
Quelles sont les différences avec d’autres types de
commission ? Le Parlement dispose de plusieurs moyens d’enquêter et contrôler l’action publique : la commission d’enquête, mais aussi la mission d’information, classique ou flash (comme celle du Sénat à l’automne). Toutes comportent auditions publiques, accès à des documents, déplacements, pouvoirs conférés aux présidents et rapporteurs, rapport… Mais elles présentent également des différences. Pour Philippe Blacher, la première « tient dans la résonance médiatique. Une commission d'enquête parlementaire a beaucoup plus d'impact sur les médias et sur les citoyens qu'une mission d'information ». Ainsi, « la mission au Sénat avait plutôt pour objectif d'éclairer le Parlement et les sénateurs en particulier, alors que la commission d'enquête, elle, se veut beaucoup plus ouverte puisque c'est au nom des citoyens que les représentants de la nation interrogent les personnes auditionnées ». Armel Le Divellec met en avant « la solennité » inhérente à une commission d’enquête, quand Philippe Blacher y voit une dimension beaucoup plus « spectaculaire » avec « un jeu symbolique » et « un rite qui fait penser à un tribunal parlementaire », quand bien même ce n’est pas le cas. Elle a des pouvoirs d’enquête que n’a pas la mission d’information, même si dans l’absolu, cette dernière peut demander à s’en doter. La commission d’enquête dispose d’un secrétariat et de plus de moyens. Les personnes auditionnées ne témoignent pas sous serment dans une mission d’information, et les parlementaires ne peuvent pas saisir le parquet. La mission d’information n’est composée que de membres de la commission permanente compétente, mais n’a pas l’obligation de reproduire les équilibres en présence. Par conséquent, avance Philippe Blacher, « les membres qui siègent en commission d’enquête ad hoc sont moins spécialisés que les membres d’une mission d’information ». Enfin, la durée diffère : six mois pour une commission d’enquête, deux mois pour une mission flash et aucune limite pour une mission d’information classique. En revanche, les commissions d’enquête sont très proches dans leur fonctionnement au Sénat et à l’Assemblée Nationale. |
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