Concours d’éloquence de la Nuit du Droit du TJ de Colmar : « Pour captiver, il faut rendre son texte vivant ! »


jeudi 24 octobre 2024 à 15:326 min

Écouter l'article

INTERVIEW. Élève avocate en stage PPI au sein de la juridiction colmarienne, Élise Clerget a été désignée lauréate de l’évènement organisé par l’École régionale des avocats du Grand Est et le barreau de Colmar, début octobre. Une édition marquée par la thématique de « la justice et du sport », clin d’œil à l'organisation, cette année, des Jeux Olympiques de Paris. Au JSS, elle raconte son expérience : « pour rythmer ma plaidoirie, j’ai décidé de la structurer comme un match de boxe, en enchaînant des “rounds”».

JSS : « Le procès est-il un combat ? » était le sujet de votre plaidoirie. Comment l'avez-vous choisi ?

Élise Clerget : Nous avions le choix entre une dizaine de sujets imposés, tous portant sur le sport et la justice, un clin d’œil à l’été olympique que nous venons de vivre. Parmi ces sujets, il y avait : « Cécifoot : la justice est-elle aveugle ? », « Natation : peut-on reprocher à la justice d’enchaîner les longueurs ? » ou encore « Cyclisme : les avocats ont-ils tous la tête dans le guidon ? ». Pour ma part, j’ai opté pour « Boxe : le procès est-il un combat ? ».

De prime abord, la réponse semble évidente : deux adversaires s’affrontent sous l’œil attentif de juges, qui détermineront le vainqueur. On pourrait facilement transposer cette idée à la salle d’audience, vue comme un ring judiciaire. Mais en y réfléchissant un peu plus, cette comparaison se complexifie, soulevant de nouvelles questions. Qui sont les véritables adversaires dans cette confrontation ? L’avocat et le juge ? Les parties elles-mêmes ? Le procureur face à la défense ? Et quel est le véritable enjeu de ce combat ? Une cause, une vérité ? Ces réflexions ouvrent la porte à des exemples marquants de l’histoire judiciaire, comme les procès de Bobigny, qui furent le théâtre d’un combat majeur pour Gisèle Halimi. Mais le combat peut également se jouer à un niveau plus intime : le juge luttant avec ses doutes, l’accusé face à ses remords ou encore l’avocat confronté à ses dilemmes éthiques…

J’ai tout de suite su que ce sujet me parlerait et que j’aurais plein de choses à dire. Pour moi, il ne faisait aucun doute que c’était le thème qu’il me fallait. C’est seulement après que j’ai découvert l’histoire d’Iwao Hakamata, un ancien boxeur professionnel japonais de 88 ans. Acquitté fin septembre pour quatre meurtres, Hakamata a passé 48 ans dans le couloir de la mort, il a toujours clamé son innocence. Pourtant, le système judiciaire japonais a longtemps fait la sourde oreille. Son histoire m’a tellement marquée que j’ai décidé de lui dédier les trois quarts de ma plaidoirie.

JSS : Quels aspects avez-vous jugé essentiel de mettre en lumière dans votre plaidoirie pour captiver et marquer le jury ?

E.C. :  Pour captiver le jury, il faut rendre son texte vivant. Mais les silences sont également extrêmement importants. On a parfois l’impression qu’un silence trop long risque de faire décrocher l’auditoire, alors qu’en réalité, ce sont justement ces pauses qui donnent du poids et de la profondeur au discours. Trop combler les silences affaiblit l'impact.

« J’ai passé beaucoup de temps à visionner des vidéos de plaidoiries du Mémorial de Caen » 

Pour rythmer ma plaidoirie, j’ai décidé de la structurer comme un match de boxe, en enchaînant des « rounds ». Chaque début de round était signalé par une sonnette, créant ainsi une dynamique et renforçant l’attention du jury.

JSS : Quel a été le déclic pour participer à ce concours d’éloquence ?

E.C. : L'école des avocats commence par six mois de cours, période durant laquelle j’ai eu la chance de découvrir l’éloquence. J’ai suivi de nombreux cours de plaidoirie, enseignés par de grands avocats, dont une avocate qui avait remporté plusieurs concours. Par ailleurs, l’école a organisé un concours d’éloquence interne pour sélectionner son candidat au Mémorial de Caen, un événement dédié aux étudiants avocats désireux de défendre des cas de violation des droits de l’homme. Bien que mon parcours se soit arrêté en demi-finale et que je n’aie pas eu l’opportunité de représenter l’école, cela m’a permis de réaliser à quel point j’aimais préparer une plaidoirie.

Pour être tout à fait honnête, je n’avais pas prévu de participer à ce concours de la Nuit du Doit au départ. C’est l’avocate organisatrice qui m’a sollicitée, m’invitant à m’inscrire. Lorsque j’ai découvert les sujets, je n’ai pas hésité à relever le défi.

JSS : Quelles ont été vos sources d'inspiration ?

E.C. : J’ai passé beaucoup de temps à visionner des vidéos de plaidoiries du Mémorial de Caen. Je prenais des notes sur tout ce qui me semblait intéressant, avec l’objectif de pouvoir le reproduire à ma manière. Par exemple, j’ai remarqué l’importance de s’adresser directement au public pendant la plaidoirie, d’interpeller l’auditoire, de poser des questions… Cela permet non seulement de rendre le texte plus vivant, mais aussi de capter à nouveau l’attention.

J’ai également voulu intégrer quelques rimes dans mes phrases, car cela aide à donner du rythme et à rendre l’énoncé encore plus percutant.

JSS : Comment se préparer efficacement pour un concours d’éloquence ?

E.C. :  La clé, c’est l’entraînement à l’oral. J’ai eu la chance d’être entourée par mes proches, qui m’ont coachée avant que je ne monte sur le ring ! J’ai vraiment priorisé la forme plutôt que le fond, ce qui signifie que j’ai principalement répété à l’oral. La veille du concours, j’ai arrêté mon texte, je ne voulais plus le modifier afin de pouvoir me concentrer pleinement sur les intonations, le rythme.

L’histoire d’Iwao Hakamata est tragique, et je ne voulais pas la prendre à la légère. Il s’agit d’une personne à qui l’on a volé sa vie à cause d’une erreur judiciaire. Sa vie entière est un combat contre le système judiciaire japonais.

JSS : Qu’est-ce qui vous aide à être à l’aise à l’oral ?

E.C. : J’ai fait du théâtre étant petite et je viens d’une famille qui a toujours pratiqué cette discipline, ce qui m’a permis de monter sur scène assez jeune, un atout qui m’aide beaucoup à être à l’aise à l’oral. Cependant, je tiens à préciser que plaider au tribunal n’a rien à voir avec jouer dans une pièce de théâtre. Les sujets sont évidemment beaucoup plus sérieux, et je ne comparerais jamais la justice à du théâtre, loin de moi cette idée !

Bien sûr, j’ai ressenti une certaine intimidation face aux personnes dans la salle, comme les magistrats, bâtonniers et avocats. Mais comme il s’agissait d’un concours de plaidoirie, l’ambiance était plus détendue que lors d’une audience classique. D’ailleurs, j’espère qu’en tant qu’avocate, lors de mes futures plaidoiries, je pourrai bénéficier de la même bienveillance de la part des magistrats qu’au cours de ce concours.

JSS : Comment avez-vous vécu cette expérience et quel a été votre rapport à la concurrence ?

E.C. : J’étais très stressée, mais c’était vraiment agréable de préparer et de participer à ce concours d’éloquence. De plus, cela m’a permis de plaider pour la première fois au Tribunal de Colmar, où je vais avoir l’occasion de plaider à plusieurs reprises dans les années à venir. En ce qui concerne la concurrence, je ne pense pas qu’il y en ait vraiment entre les élèves avocats. Nous sommes tous dans la même situation et nous avons un profond respect pour le travail de chacun. Chaque plaidoirie présentée était d’un niveau exceptionnel, et toutes étaient aussi bien travaillées les unes que les autres.

JSS : Que retenez-vous de ce concours, et de votre victoire ?

E.C : Je ne m’attendais pas à remporter le concours, mais j’ai été extrêmement contente, évidemment, surtout parce que ma famille était présente. J’étais fière de leur montrer ce qu’était un concours de plaidoirie. De plus, j’ai eu la chance d’échanger avec des magistrats et des avocats, des contacts précieux que je compte bien conserver pour mon avenir professionnel.

Propos recueillis par Romain Tardino

Partager l'article


0 Commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Abonnez-vous à la Newsletter !

Recevez gratuitement un concentré d’actualité chaque semaine.