Déforestation : « Il reste encore une vingtaine d'années pour sauver ce qu'il reste »


samedi 22 février 2025 à 18:007 min

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Face à la déforestation massive et à l’effondrement de la biodiversité, plusieurs experts réunis le 12 février à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne ont proposé différentes solutions : de l’achat de foncier à la reconnaissance juridique des forêts, en passant par les mesures de préservation mises en place par l’Union européenne.

La biodiversité est dans une situation critique : 73 % des vertébrés ont disparu depuis 1970. Chaque minute, c’est l’équivalent de dix terrains de foot de forêt tropicale humide qui est coupé. « Depuis le début de l’anthropocène, c’est-à-dire le moment où l’homme a dicté une nouvelle ère géologique pour la planète, un tiers de nos forêts a été perdu et un autre tiers a été dégradé », souligne Christophe Gerschel, fondateur de l’ONG Green Sanctuaries, lors d'un colloque sur le thème de « la protection des grandes forêts dans le cadre de la lutte contre le réchauffement climatique », mi-février.

Pourtant, tout n’est pas perdu, car un tiers des forêts peut être encore sauvé. « Tout va se jouer au cours des vingt prochaines années. Pendant ce temps qu’il nous reste, il va falloir gérer l’urgence et protéger tout ce qui peut l’être. » Si la reforestation est une bonne chose, le plus important est de protéger les forêts encore intactes. Pourquoi ? Même si les arbres ont repoussé, il faut encore énormément de temps pour que la biodiversité réinvestisse une forêt. « Il faut entre 100 et 600 ans pour que la biodiversité revienne sur un hectare de forêt tropicale humide replanté », précise Christophe Gerschel. Dans les forêts du pourtour méditerranéen, il faut compter 2 000 ans.

Green Sanctuaries est une ONG française qui lutte pour la préservation des forêts. Elle identifie des forêts en danger et met en place des solutions pour leur protection. Elle intervient partout dans le monde, aussi bien en Amazonie et en Afrique que dans le Lot en France.

Acheter du foncier, la « meilleure » méthode de protection

Selon l’ONG, le moyen le plus efficace est d’acheter du foncier.  « Quand le propriétaire d’une forêt a décidé de la couper, la meilleure façon d’empêcher cela est d’acheter cette forêt », explique Christophe Gerschel. Toutefois, Green Sanctuaries n’achète pas les forêts pour les garder : « l’objectif est de les rétrocéder gratuitement dans 20 ou 30 ans, quand nous serons sûrs que plus personne ne compte les couper ».

Pour acheter du foncier, la méthode est généralement de prendre des avocats sur place afin de conclure des actes avec les notaires. « C’est ce que nous avons fait par exemple en Équateur et au Zimbabwe, deux pays où nous possédons des parcelles. » « Les prix d’achat sont dérisoires par rapport à la valeur du vivant », commente Christophe Gerschel. En Équateur, un hectare de forêt amazonienne (soit un terrain de football) coûte entre 1 000 et 2 000 euros. Dans le reste du monde, le prix d’un hectare de forêt tropicale oscille entre 500 euros et 2 500 euros.

Protéger les forêts, mais pas sans le soutien des populations

Mais l’achat de forêts n’est pas possible dans tous les pays du monde. C’est le cas par exemple au Sri Lanka où l’acquéreur doit obligatoirement être un ressortissant du pays.

Green Sanctuaries recourt alors à une autre méthode : la signature de baux de location à long terme. Plus précisément, l’ONG propose aux agriculteurs une compensation financière annuelle, en échange de la préservation des forêts qui sont sur leurs terres. « C’est ce que nous appelons un loyer pour service écosystémique. Le versement se fait par hectare et par an. »

Dans d’autres situations, comme au Cameroun, la propriété est souvent publique. L’achat de parcelles n’est donc pas possible, car celles-ci appartiennent à l’État ou à des collectivités. Green Sanctuaries propose alors la signature d’une convention d’occupation du domaine public. « Ces conventions ont généralement une durée de 15 ou 25 ans. Cette méthode nous permet de protéger de très grandes surfaces au Cameroun », précise Christophe Gerschel.

Dans les forêts tropicales humides, l’ONG rencontre des populations autochtones qui vivent « dans et grâce aux forêts ». « Or, si vous n’apportez rien localement, vous ne pouvez pas protéger. Il ne faut pas arriver en disant : ‘j’achète, c’est à moi, et je vais protéger’. Cela ne marche pas », explique Christophe Gerschel. « Il faut créer un écosystème vertueux qui apporte des moyens de subsistance aux populations. » En Amazonie, Green Sanctuaries finance la construction de puits d’eau potable, dont le coût est d’environ 20 000 euros. « Cela permet de s’assurer du soutien de la population, car elle se rend compte que notre action apporte des résultats concrets. »

Reconnaissance de la personnalité juridique des forêts

De nombreux outils juridiques existent théoriquement pour protéger la nature et les forêts. Cependant, ce « véritable arsenal juridique » reste encore trop peu utilisé et peu efficace, déplore Marion Chapouton, docteure en droit et secrétaire générale du Groupement de recherche sur les institutions et le droit de l'aménagement, de l'urbanisme et de l'habitat (Gridauh). Cet arsenal est disponible tant au niveau national et européen, qu’au niveau international pour protéger par exemple les forêts du Congo ou de l’Amazonie.Il s’agit notamment de la charte de Rio de 1992, de la directive européenne sur l’exportation de bois exotiques, ou encore du renforcement du droit de l’environnement dans la plupart des constitutions. Ces dispositifs ne suffisent pourtant pas, insiste Marion Chapouton. « Il est nécessaire d’améliorer les outils existants, mais aussi d’explorer de nouvelles approches, comme la reconnaissance de la personnalité juridique des éléments de nature, déjà mise en place dans plusieurs pays. »

Il existe actuellement un mouvement de reconnaissance de la personnalité juridique d’écosystèmes. Le premier pays au monde à avoir reconnu les droits de la nature dans sa Constitution est l'Équateur en 2008, après un vote par référendum. Les initiatives se sont ensuite multipliées à partir de 2010, comme la reconnaissance de la personnalité juridique du fleuve Whanganui en Nouvelle-Zélande.

Pour ce qui est des forêts, la partie colombienne de l’Amazonie a été reconnue comme personnalité juridique en 2018. Cette reconnaissance vise à la protéger juridiquement contre la pollution, l’exploitation abusive, ou toute autre atteinte à son intégrité. Cela signifie que la forêt peut être défendue devant un tribunal en cas de menace, en lui donnant des droits propres comme une personne morale (entreprise, association). « La reconnaissance de la personnalité n’empêche pas le développement d’activités humaines, mais elle doit permettre d’encadrer et de limiter ces activités », précise Marion Chapouton.

Toutefois, dans les faits, la reconnaissance de la personnalité juridique n'offre pour l’instant que peu de protection. « Le risque principal de cette personnification est que les droits reconnus restent simplement proclamatoires », souligne-t-elle. « Malheureusement, la déforestation, les exploitations minières et le déversement de mercure continuent dans les pays ayant reconnu les droits de la nature », précise-t-elle. Cette situation s’explique par un « manque de moyens et de volonté », tant au niveau juridique, institutionnel que politique.

En Colombie, Marion Chapouton souligne qu’il y a une « certaine résistance des juges du fond ». En Équateur, il n’y a que très peu de litiges en la matière : « seulement 13 actions en justice ont été recensées depuis la reconnaissance de la personnalité juridique en 2008 ».

L’UE interdit les produits issus de la déforestation

Dans l’Union européenne (UE), le cadre juridique pour la protection des forêts est solide, complète Georges Kremlis, directeur de l’Institut de l’économie circulaire et du climat (Circular Economy & Climate Institute, EPLO). Ce cadre juridique est ancré dans les traités fondateurs de l’UE et il se renforce d’années en années.

Parmi les outils juridiques, le « plus important », est le règlement de l’UE sur les produits issus de l’exploitation des forêts du 31 mai 2023 (règlement 2023/1115), continue Georges Kremlis. Son application, à partir du 30 décembre 2024, interdit l’importation et la commercialisation au sein de l’UE de produits liés à la déforestation, tels que du soja, huile de palme, cacao, café, bois, et certains types de viande. « L’objectif de ce règlement est de garantir que les produits consommés dans l’UE, ou exportés à partir de l’UE, ne contribuent pas à la destruction de forêts tropicales dans des régions comme l’Amazonie, l’Afrique centrale et l’Asie du Sud-Est », précise Georges Kremlis.

Outre ce règlement, l’UE intègre des clauses pour la protection des forêts dans ses accords commerciaux. « Un exemple notable est l’accord du Mercosur qui contient des engagements pour lutter contre la déforestation en Amazonie. » « Par ce biais, l’UE impose à ses partenaires de respecter les normes environnementales et l’exploitation légale des forêts », précise Georges Kremlis.

L’UE a aussi mis en place des accords volontaires de partenariat dans le cadre du plan d’action Flegt (Forest Law Enforcement, Governance and Trade). Ces accords visent à lutter contre le commerce illégal du bois, en renforçant la gouvernance forestière dans des pays producteurs comme l’Indonésie, le Ghana ou le Cameroun. « Ils permettent de nous assurer que l’importation de bois dans l’UE provient de sources légales et durables », précise Georges Kremlis.

L’UE a également mis en place une stratégie sur la biodiversité, dans le cadre du pacte vert pour l'Europe. Une autre initiative consiste au financement de projets de préservation de forêts dans les pays en développement.

« Grâce à toutes ces actions, l’UE joue un rôle premier sur la scène internationale pour la protection des forêts, et ce, bien au-delà de ses frontières », conclut Georges Kremlis.

Mais, au vu des évolutions récentes sur la scène internationale et de l’élection d’un climatosceptique à la Maison-Blanche, on peut se demander si la défense des forêts ne risque pas d’être reléguée au second plan, avec ou sans les bonnes volontés affichées par l’UE.

Sylvain Labaune

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