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Les démarchages téléphoniques intempestifs et parfois frauduleux se poursuivent avec agressivité, malgré un arsenal législatif les encadrant. Pour répondre à l’exaspération des consommateurs et durcir leur réglementation, l’Assemblée nationale vient d’approuver l’interdiction de ce type de démarchage, lorsque le consommateur n’a pas donné son consentement préalable. Une nouveauté pour le droit français.
Lundi 27 janvier, l’Assemblée
nationale a adopté en première lecture et à l’unanimité la proposition de loi « contre
toutes les fraudes aux aides publiques ». Elle entend s’attaquer aux
détournements frauduleux d’aides publiques, notamment en matière de rénovation
énergétique et d’équipements écologiques. Au total, ce sont 131 députés qui ont
voté en faveur de cette proposition de loi, portée par le député Thomas
Cazenave (Ensemble pour la République).
À l’origine, le texte
prévoyait, entre autres mesures, une interdiction stricte du démarchage
téléphonique pour proposer des travaux d’adaptation des logements à destination
de personnes en situation de handicap ou âgées. En effet, des fraudes à l’aide
« MaPrimeAdapt’ », dont l’objectif est de permettre aux personnes en
perte d’autonomie d’être maintenues à leur domicile, avaient récemment été
constatées. L’interdiction du démarchage téléphonique pour ces types de
services entendait empêcher les appels fréquemment frauduleux. Pour rappel,
l’article L. 221-16 du Code de la consommation définit le démarchage
téléphonique comme une situation selon laquelle un professionnel contacte un
consommateur par téléphone afin de conclure un contrat de vente d’un bien ou la
fourniture d’un service. De plus, la proposition de loi prévoyait
l’interdiction de toute forme de démarchage, par SMS, courriels ou via les
réseaux sociaux, pour la rénovation énergétique et l’adaptation du logement au
vieillissement et au handicap.
Dans le cadre de l’examen en
commission de cette proposition, en novembre 2024, certains députés, sous
l’égide de la députée Delphine Batho (Écologiste et Social), avaient proposé
d’élargir l’interdiction de démarchage téléphonique en l’appliquant à tous les secteurs
d’activités. Cette volonté d’élargissement de l’interdiction a finalement pris
la forme d’un amendement à la proposition de loi « contre toutes les
fraudes aux aides publiques ». Dans son sommaire, l’amendement
regrette « une véritable invasion de la société de consommation dans la
vie privée », par des appels commerciaux intempestifs et non désirés,
comparant ces pratiques à du « harcèlement moral » et
justifiant une « exaspération grandissante de nos citoyens ».
L’amendement prévoit donc
l’interdiction stricte du démarchage téléphonique, sauf si le client a donné
son consentement au préalable ou si un contrat commercial est en cours
d’exécution entre lui et le professionnel démarcheur. Plusieurs associations de
défense des consommateurs se sont réjouies de ce vote de la proposition de loi,
à l’instar d’UFC-Que Choisir, qui réclame un durcissement législatif à l’égard
du démarchage téléphonique depuis une quinzaine d’années, afin de « garantir
un droit à la tranquillité des consommateurs ». D’ailleurs, selon un
sondage réalisé par l’association, 97% des Français interrogés déclaraient être
agacés par ces pratiques commerciales intempestives et non désirées.
BLOCTEL, une première
tentative de réponse à un vieux problème
Dans le sillage de cet
agacement généralisé, la loi n°2014-344 relative à la consommation a été
promulguée le 17 mars 2014. Celle-ci permet à toute personne de refuser d’être
démarchée par un professionnel avec lequel elle n’a pas de relation
contractuelle en cours. Afin de faire appliquer cette disposition, le
gouvernement avait mis en place, dès 2016, la plateforme gratuite BLOCTEL.
Présentée comme « un
service de régulation du démarchage téléphonique », la plateforme espérait
limiter cet agissement « abusif, invasif, non désiré ». Pour
ce faire, le consommateur peut inscrire son numéro de téléphone à la liste
d’opposition au démarchage téléphonique et effectuer des signalements de
numéros de téléphone qu’il juge abusifs. Concrètement, un professionnel a
l’interdiction de démarcher par téléphone un consommateur inscrit sur la liste
d’opposition du service. Il est aussi interdit de louer ou de vendre des
données téléphoniques de consommateurs inscrits sur cette liste. L’exception
est faite dans le cas de démarchages téléphoniques pour le compte de journaux
périodiques, d’associations à but non lucratif, de services publics et
d’instituts d’études ou de sondages. Selon les chiffres de BLOCTEL, la
plateforme a permis d’éviter 35,8 millions d’appels en moyenne par jour, soit
1,2 milliard d’appels évités depuis le début de l’année 2025.
À lire aussi : La proposition de loi
pour la lutte contre le narcotrafic adoptée à l’unanimité par le Sénat
Pourtant, BLOCTEL concède ses
propres limites : la plateforme ne peut pas empêcher les appels frauduleux,
mais « aide à respecter la réglementation ». En cas de
non-respect de la réglementation en vigueur, la DGCCRF peut réaliser des
contrôles et prononcer des sanctions à l’encontre de professionnels peu
scrupuleux qui effectuent des démarchages téléphoniques à destination de numéros
de téléphone inscrits sur la liste d’opposition. L’autorité peut alors prononcer
des amendes jusqu’à 75 000 euros pour une personne physique et 375 000 euros
par manquement pour une personne morale, conformément à l’article L242-16 du
Code de la consommation. Le 28 janvier dernier, la DGCCRF avait justement sanctionné
d’une amende de 66 810 euros la société d’installation électrique IEDF, pour
avoir émis, entre novembre 2023 et janvier 2024, 2 646 appels téléphoniques
vers des numéros de consommateurs inscrits sur la liste BLOCTEL. Mais pour la
députée écologiste Delphine Batho, tout comme l’association UFC-Que Choisir, la
plateforme « n’a pas permis d’enrayer le phénomène des appels massifs
non souhaités ».
Une abondance de textes
législatifs pour encadrer le démarchage téléphonique
Après la loi de 2014
instituant BLOCTEL, plusieurs textes législatifs avaient été adoptés dans le
but d’endiguer, par secteur d’activité, le phénomène de démarchage téléphonique
intempestif. Ainsi, la loi n° 2020-901 vise à interdire ces pratiques de
prospection commerciale et à lutter contre les fraudes dans le secteur de
l'isolation des logements et des installations de production d’énergie
renouvelable. Elle prévoit aussi un renforcement du dispositif BLOCTEL,
appliquant ses dispositions d’interdiction de démarchages téléphoniques dans le
secteur de l’isolation aux consommateurs avec un contrat en cours ou non et
inscrits ou non sur la plateforme. Le consommateur doit donc donner son
consentement exprès et préalable pour être démarché dans le cadre d’une vente
d’un service d’isolation ou de production d’énergie renouvelable. La loi n°2021-402
était ensuite votée afin d’encadrer le démarchage téléphonique dans les
secteurs des assurances, des banques et des services de paiement, tandis que la
loi n°2022-1587 entendait lutter contre la fraude au compte personnel de
formation et interdire le démarchage de ses titulaires.
D’autres dispositions ont
complété les diverses lois d’encadrement sectoriel. Par exemple, depuis le 1er
janvier 2023, les professionnels n’ont plus le droit d’utiliser les numéros
commençant par 06 et 07, désormais réservés aux communications interpersonnelles.
De plus, des séries de numéros (les quatre premiers) ont été réservées aux
professionnels du démarchage par l’Autorité de la régulation des communications
électroniques, des postes et de la distribution de la presse (ARCEP). Enfin, le
décret n°2022-1313 encadre les jours, les horaires et la fréquence des appels
téléphoniques à des fins de prospection commerciale non sollicitée. Il est donc
légal de démarcher des consommateurs (pour les secteurs qui n’entrent pas sous
le coup des précédentes lois promulguées), du lundi au vendredi, de 10 heures à
13 heures et de 14 heures à 20 heures.
Un nouvel amendement qui
renverse le principe français en vigueur
Mais pour certains députés,
tout comme les associations de défense des consommateurs, ces dispositions ne
sont pas suffisantes. Il s’agit en réalité d’un débat vieux de 10 ans : faut-il
ou non mettre en place l’opt-in ? L’opt-in désigne le principe selon
lequel le démarchage téléphonique est interdit de manière générale et par
défaut, sans le consentement exprès et préalable du consommateur (qui est notamment
en vigueur en Angleterre et au Portugal). En d’autres termes, si le
consommateur n’a pas prononcé un « oui », sa position quant à un
potentiel démarchage téléphonique doit automatiquement être considérée comme un
« non ». Or, le système français repose sur l’opt-out,
c’est-à-dire la présomption que le consommateur souhaite être démarché par
téléphone, avec son autorisation par défaut.
C’est dans ce contexte que
prend racine l’amendement porté par Delphine Batho. Dans son sommaire, il est
précisé que « le démarchage massif lié aux travaux d’adaptation du
logement au handicap et à la vieillesse prouve que l’approche partielle du
législateur qui a prévalue jusqu’ici, à savoir des interdictions […] ciblées sur tel ou
tel secteur, s’avère notoirement insuffisante ». Les
députés craignent que le démarchage commercial intrusif se porte « sur
d’autres nouveaux secteurs propices au harcèlement et aux arnaques »,
si des dispositions d’interdictions sectorielles se poursuivent dans le cadre
de la proposition de loi.
Les députés défenseurs de
l’amendement déplorent également l’insuffisance du droit européen en la
matière. En effet, le Règlement général sur la protection des données (RGPD)
impose le consentement préalable du consommateur uniquement dans le cadre des
prospections commerciales automatisées, c’est-à-dire par courriels, mails, SMS
ou télécopies. « Ainsi les numéros de téléphone utilisés pour la
prospection commerciale échappent au statut applicable à l’ensemble des données
personnelles numériques, ce qui est paradoxal car un appel téléphonique peut
être considéré comme beaucoup plus intrusif qu’un courriel ou un SMS »,
constatent les députés.
De ce fait, l’amendement
prévoit l’interdiction de démarcher par téléphone un consommateur qui n’a
pas exprimé préalablement son consentement pour faire l’objet de prospections
commerciales par ce moyen (sauf dans le cadre de l’exécution d’un contrat
en cours). « Cette interdiction vaudrait
donc, cette fois-ci, à tous les domaines de prospection commerciale »,
poursuivent les députés à l’initiative de l’amendement.
De son côté, le rapporteur de
la proposition de loi, Thomas Cazenave, et la ministre des Comptes publics,
Amélie de Montchalin, n’ont pas caché leurs doutes quant à la place de cet
amendement. En effet, une proposition de loi, nommée « pour un
démarchage téléphonique consenti », avait été adoptée à l’unanimité au
Sénat le 14 novembre 2024. « Il est de bonne facture de ne pas discuter
de la même disposition dans deux textes de loi parallèles qui sont tous les
deux dans la navette », sous peine de « s’emmêler les
pinceaux », a déclaré la ministre dans l’hémicycle. Delphine Batho lui
a alors répondu : « Le texte qui a été adopté par le Sénat n'est nulle
part à l'ordre du jour de l'Assemblée ». La députée espère ainsi
accélérer le processus législatif en faveur d’une généralisation du recueil
préalable du consentement des consommateurs. La proposition de loi va donc
poursuivre la navette parlementaire, entre l’Assemblée nationale et le Sénat,
jusqu’à son adoption définitive.
Inès Guiza
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