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Alors que la France fait figure de précurseur en matière de devoir de vigilance des entreprises, la nouvelle directive européenne entrée en vigueur cet été va amener un certain nombre de changements pour les entreprises. Mais si la directive est claire sur le résultat attendu et que le sujet est pris au sérieux, la mise en œuvre concrète s’avère relativement floue.
Montrer qu’elles font tout
pour réduire les risques sociaux et environnementaux de leur activité, mais
aussi de leurs partenaires. C’est ce que devront bientôt faire les entreprises
européennes, selon la directive européenne 2024/1760,
dite CS3D (Corporate Sustainability Due Diligence Directive) entrée en vigueur le
5 juillet. Les Etats ont jusqu’à 2026 pour la transposer, afin d’harmoniser les
législations nationales sur le devoir de vigilance.
Grand chambardement ?
Assurément. Mais peut-être moins en France qu’ailleurs. Car à l’instar de
quelques autres Etats comme l’Allemagne, l’Hexagone légifère depuis plusieurs
années sur la responsabilité sociétale des entreprises (Sapin 2, NRE, Pacte, Climat et Résilience). Même l’article 1833 du Code Civil,
depuis la loi Pacte, prévoit que l’entreprise soit « gérée dans son
intérêt social, en prenant en considération les enjeux sociaux et
environnementaux de son activité ». Une loi de 2017 sur
le devoir de vigilance oblige déjà à lister les risques sociaux et
environnementaux liés à son activité, les évaluer et les prévenir. Mais elle ne
concerne que les entreprises de plus de 5 000 salariés.
La directive européenne concernera
beaucoup plus d’entreprises : toutes les sociétés européennes de plus de
1 000 salariés et 450 millions de chiffres d’affaires, ainsi que certaines
sociétés étrangères opérant en Europe. Soit 6 000 entreprises en Union
Européenne, selon Maxime de Guillenchmidt, avocat associé au cabinet
Veil-Jourde. Les entreprises de plus de 5 000 salariés et 1,5 milliard de
chiffre d’affaires seront concernées en 2027, celles de 3 000 salariés et
900 millions de CA, en 2028, et les autres en 2029. La directive accentue l’aspect
environnemental, puisque les entreprises devront s’assurer que leur stratégie
commerciale est compatible avec les accords de Paris.
Concrètement, les entreprises
vont devoir élaborer un plan de vigilance, notion déjà présente dans la loi
française de 2017. Ce plan devra commencer par une cartographie de vigilance,
listant l’ensemble des risques. Puis une série d’actions pour limiter ces
risques. La directive européenne fait expressément obligation de construire son
plan avec les différentes parties prenantes, fournisseurs, riverains… Une
nouveauté formelle par rapport à la loi française, même si celle-ci
l’induisait.
« La directive est
claire sur le résultat attendu, par contre sur la mise en œuvre concrète, pour
l'instant c'est un peu le flou », estime Sophie Musso, ancienne
directrice juridique et associée du cabinet de conseil en conformité et éthique
Proetic. Elle estime cependant « la méthodologie pour les cartographies
de vigilance stabilisée ». « Cela nécessite de mener des
interviews en interne assez poussées, interroger concrètement toutes les
personnes de la chaine », conseille Elodie Valette, avocate associée
du cabinet BCLP.
Si la loi française peut
inspirer, elle est encore plus imprécise, et la jurisprudence rare. La seule
décision rendue sur le fond, concernant La Poste, fin 2023 ,
se contente de pointer un plan de vigilance pas assez étayé n’impliquant pas
les parties prenantes. « Il y a injonction mais pas astreinte »,
résume Elodie Valette. Sur trois autres dossiers (TotalEnergies,
Suez, EDF), le débat en est juste à établir qui est
fondé à se pourvoir en justice. Ces décisions sont issues du récent pôle 5
chambre 12 de la Cour d’appel de Paris. « C’est important, pour une
question de lisibilité, qu’une seule juridiction se saisisse de ces sujets »,
estime Philippe Métais, avocat associé à BCLP.
Une harmonisation que vise
aussi la directive au niveau européen, via la création d’un réseau autorités
indépendantes, une par pays. Mais « la directive européenne s’applique
à de nombreux États qui n'ont pas les mêmes obligations et les mêmes
interdictions. L’objectif est aussi de permettre une adaptation au niveau
local », nuance l’avocate Julie Guenand du cabinet Veil-Jourde.
Philippe Métais craint donc des jurisprudences différentes selon les pays, et un
risque de « distorsion de concurrence » renforcé par « des
entraves que certaines de leurs concurrentes ne connaissent pas ».
À lire aussi : DÉCRYPTAGE. Devoir de vigilance aux niveaux européen et
français : le point sur les dernières évolutions
Avant de contrôler et
sanctionner, l’autorité indépendante devra prodiguer des conseils et des guides
aux entreprises sur la marche à suivre. Elle est une différence majeure avec la
loi française, par laquelle les entreprises ne risquent de poursuites
automatiques que si leur manquement entraine des dommages (action en
responsabilité civile classique). Si leur plan de vigilance est inexistant, pas
assez complet ou pas appliqué, une partie prenante légitime doit porter le
sujet devant les tribunaux via un mécanisme d’action préventive pour qu’une
action judiciaire soit engagée.
Or, la future autorité pourra
contrôler les entreprises, s’autosaisir ou être saisie par n’importe quel
citoyen soupçonnant des manquements. L’Etat devra choisir s’il maintient en
parallèle l’action préventive. Même si « on peut penser que cette
option n’aurait pas vraiment de sens » selon Maxime de Guillenchmidt,
d’autant que cela risquerait de donner lieu à des jurisprudences
contradictoires.
Il imagine la possibilité,
« pour des questions de mutualisation des coûts et d’expérience, d’une
grande autorité qui soit en charge de la prévention de la corruption et du
devoir de vigilance ». L’Afa, Agence française anticorruption, est en
effet citée comme un potentiel modèle. Comme face à la corruption, « le
plan de vigilance doit vraiment être porteur d'effet, une cartographie ne
suffit pas, elle doit générer un plan d'action mis en œuvre et suivi dans le
temps », explique Sophie Musso. Elle prévient même que la directive
demande « une intégration du principe de vigilance dans les politiques internes,
et une obligation de réaction presque immédiate en cas de risque. La
majorité des processus vont devoir évoluer », alors que la loi française
vise surtout les risques graves, sans demander une application dans les
pratiques managériales.
Pour les entreprises déjà
concernées par la loi de 2017, la nouvelle directive ne semble pas
insurmontable. « Elles ont l’impression d’être en avance, confirme
Sophie Musso. Pour elles, la question sera plus l’adaptation ». Elle a
plutôt l’impression que les entreprises sont encore concentrées sur la CSRD.
Mais selon Maxime de Guillenchmidt, « le sujet est pris très au
sérieux, car le risque réputationnel est énorme », y compris en cas de
manquement d’un fournisseur. « Le risque juridique parait assez
lointain, mais avec la directive européenne, il va se concrétiser ».
Pour les entreprises
nouvellement concernées, entre 1 000 et 5 000 salariés – ou un peu
en-dessous du seuil, qui risquent de l’être un jour, les choses pourraient être
plus compliquées. « Elles se
posent énormément de questions, relate Sophie Musso. En tant que
formateurs, on nous demande comment faire une cartographie, que mettre dans un
plan de vigilance… ». Et les directions juridiques qui commencent à
s’emparer de ce sujet « ont parfois du mal à convaincre leurs instances
dirigeantes du travail à faire ». Quand elles y arrivent, reste encore
à convaincre les patrons de filiales à l’international que « cela sert
aussi à prévenir des risques qui ont un coût quand ils se réalisent ».
Si son cabinet interagit historiquement beaucoup avec les directions
juridiques, elle observe aussi que les projets de vigilance sont parfois
confiés à la direction RSE, développement durable, voire finances. « Les
directions juridiques ont la capacité de mener des projets transverses, fédérer
des métiers différents qui n’ont pas toujours l’habitude de se parler »,
appuie-t-elle, car le devoir de vigilance concerne une grande partie de
l’entreprise : juridique, conformité, RH pour tout le volet social,
finances, logistique…
À lire aussi : DOSSIER. Conjoncture, financement, PGE… pourquoi les
défaillances d’entreprise continuent-elles d’augmenter ?
Une question récurrente parmi
ses clients est celle du budget. « La cartographie a un coût, mais
ensuite, il faut des budgets pour la mise en œuvre ». Les groupes plus
petits ont par exemple rarement un poste dédié pour gérer les
« communautés » et sont dans le flou : « Quels
fournisseurs choisir pour les panels de partie prenante ? Comment
concrètement s’adresser aux riverains ? ». Selon elle, « la
question, c’est comment transposer et éventuellement adapter ce qui existe pour
les grands groupes aux entreprises nouvellement soumises à la réglementation ».
Une troisième catégorie
d’entreprises sont concernées : celles cocontractantes de grosses
entreprises elles-mêmes soumises à la directive. En effet, celles-ci devront s’assurer
du respect des normes sur l’ensemble de leur chaine de valeur. Cela concerne
leurs fournisseurs (la loi française portait la même obligation) mais
également, c’est une nouveauté, les acteurs en aval : transporteurs,
distributeurs, plateformes de stockage…
Les répercussions seront très
concrètes, même si elles ne risquent pas de sanction juridique. « Cela va impacter jusqu'à la petite
entreprise qui n'a pas forcément un juriste et un département réglementaire, et
qui pour autant, si elle veut contracter avec des grands groupes, devra contractuellement
se conformer à ces obligations », explique Maxime de
Guillenchmidt. Les groupes directement soumis au devoir de vigilance auront
tout de même l’obligation de soutenir leurs partenaires dans l’adoption de ces
mesures. Mais tous les questionnaires et audits que Sophie Musso commence à
voir arriver dans les petites entreprises lui semblent « démentiels ».
Maxime de Guillenchmidt
estime que se préoccuper de ces obligations peut être « un avantage
concurrentiel » pour les petites entreprises : « les
grosses entreprises préfèrent contracter avec une entreprise déjà vigilante »,
même si ses procédures ne sont pas parfaites. Inversement, il voit venir
« une augmentation des contentieux commerciaux, parce qu’il sera
possible d’avoir des ruptures de contrat motivées par un non-respect du plan de
vigilance. Ce qui pourrait être utilisé dans certains cas comme un prétexte,
notamment pour des contrats conclus alors que ces obligations n’existaient pas
encore ».
Pour lui, le nombre d’entreprises
affectées est « inestimable : cela va bien au-delà de l’Union
Européenne. La quasi-intégralité de la chaine économique est potentiellement concernée ».
S’assurer du respect de ces obligations par des partenaires à l’autre bout du
monde sera évidemment plus compliqué qu’au sein de l’UE. D’autant que les lois
locales pourraient entrer en contradiction avec le devoir de vigilance. Les
entreprises européennes, forcées de se renseigner sur les conditions de travail
et de respect de l’environnement de leurs cocontractants, devront dans certains
cas cesser de travailler avec des partenaires de certains pays. Même s’il ne
leur est pas non plus demandé d’avoir en permanence un salarié derrière chaque
fournisseur.
« A terme, quand tous
les pays de l'Union européenne mettront en pratique ce plan de vigilance, on
peut imaginer que certaines filières d’approvisionnement fermeront dans les
pays qui ne s’adapteront pas. Mais cela prendra du temps », assure Maxime
de Guillenchmidt. Le textile, mais aussi l’électronique, l’agroalimentaire ou
encore l’énergie pourraient être particulièrement concernés.
Elodie Valette fait remarquer
qu’après une stratégie marquée en faveur de la durabilité dans l’Union
Européenne, (Green Deal en 2019, CSRD…), « le contexte est moins favorable
à la RSE » : critique dans le rapport Draghi, report de la réglementation sur la
déforestation... Même chez nous, « la France a été le premier pays à
adopter le CSRD. Pour le CS3D, on sent une réticence. Il a bien failli ne pas
être adopté, plusieurs Etats dont l’Allemagne et la France avaient demandé à ce
qu’il soit réécrit ». Mais Sophie Musso voit au contraire « les
différentes réglementations, notamment la CS3D et la CSRD, se répondre pour
former un ensemble qui doit participer à la réussite des rapports de Paris,
même si on peut se demander s'il n'est pas déjà trop tard. »
Les entreprises, concernées
ou non par la directive, ont intérêt à commencer à créer une culture
d’entreprise de la vigilance. Cela passe par de la formation, une implication
de l’ensemble des salariés, la mise à disposition de toute la documentation
technique, de l’audit, de l’évaluation des pratiques… « C’est un
travail de conduite du changement qui ne doit pas être sous-estimé », prévient
Sophie Musso.
Maxime de Guillenchmidt anticipe
« une certaine tolérance au début » tant que les entreprises
montreront leur « bonne volonté ». Au contraire, Philippe
Métais ne se dit « pas aussi optimiste sur la bienveillance de la
future autorité : la loi française est en vigueur depuis un certain temps,
l’entrée en vigueur de la directive se fera de manière graduelle ». « J’ai
tendance à penser que quand l’autorité sera en place, elle exercera son
contrôle de façon très complète, et que l’excuse du caractère récent n’en sera
pas une », ajoute-t-il.
Et attention, car les
sanctions pourront aller jusqu’à 5% du chiffre d’affaires global, assorti de
sanctions pour les dirigeants de l’entreprise. Au-delà de ça, Maxime de
Guillenchmidt voit que « la vigilance a un impact dans les cessions
d’entreprise, car les investisseurs auditent ces questions-là. Les banques
aussi commencent à regarder le respect du devoir de vigilance avant d’accorder
un financement important ».
Aude David
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