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Instauré depuis 2003, ce dispositif qui confère aux héritiers un abattement fiscal de 75 % dans le cadre d’une donation ou d’une succession d’entreprise est notamment pointé du doigt par le Conseil d’analyse économique, qui propose de réduire la portée de ce pacte face aux abus de droits perpétrés par des bénéficiaires héritiers qui sortent du pacte avant d’avoir rempli leurs obligations. Pour l’expert judiciaire Marc Michel, les notaires et les signataires du pacte ont un rôle à jouer pour contrecarrer la mauvaise image de cette « niche fiscale ».
Le pacte Dutreil sur la sellette ? Blâmé par le ministère de
l’Économie et des Finances, le dispositif facilitant la transmission d'entreprise est également pointé du doigt par
l’ONG Oxfam qui le qualifie de « source majeure de l’évitement de
l’impôt », souligne la Cour des comptes dans son rapport. Mais pour
bien comprendre ce qui agace Bercy, il faut connaitre le contexte
dans lequel cette « niche fiscale » a été créée, explique
Jérôme Cesbron, notaire à Limoges et président de Notaires conseil
d’entreprise, lors d'une convention consacrée à l'entrepreneuriat organisée par la Compagnie des conseils et experts financiers (CCEF) le 3 octobre à Paris.
S’inscrivant dans le pacte
« Dutreil transmission » – créé par la loi de finances pour 2000, qui
permet une exonération partielle des droits de succession en cas de décès d’un
chef d’entreprise et de conservation des titres par les héritiers –, le
« pacte Dutreil », qui a vu le jour grâce à une loi du 1er
août 2003 portée par Renaud Dutreil, alors ministre de l’Économie, étend
l’exonération aux donations.
Cette extension a été
impulsée par une affaire « qui a ému la classe politique » de
l’époque, relate Jérôme Cesbron. Les enfants d’un dirigeant de PME, du fait de
la pression fiscale trop importante, n’avaient pas pu conserver l’entreprise
française familiale, rachetée plus tard par des capitaux chinois.
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congrès des notaires en ordre de marche
Pour éviter que l’histoire ne
se répète, le pacte Dutreil a été instauré et a permis une exonération de
droits de mutation à titre gratuit à hauteur de 75 % du coût fiscal de la
transmission. Autrement dit, seuls 25 % de la valeur des titres ou actions
transmis sont taxés, ce qui représente « une vraie incitation à
reprendre une affaire familiale », complète Jérôme Cesbron. Et
d’ajouter que si une donation est réalisée en pleine propriété, après avoir
calculé les droits sur les 25 %, il est possible de les diviser par deux,
ce qui permet de transmettre une entreprise avec une réduction non négligeable.
« On voit donc bien l’idée de pérennisation des entreprises, des
emplois et des entreprises françaises », assure le notaire.
En contrepartie, l’entreprise
se doit d’avoir une activité commerciale, industrielle, artisanale, libérale ou
agricole, et les donateurs doivent signer un engagement collectif de
conservation des titres pour lui et ses ayants cause à titre gratuit pour une
durée minimale de deux ans.
Si cet engagement est
respecté, un engagement individuel de conservation de quatre ans est pris par
les héritiers lors de la transmission des titres, période durant laquelle l’un
des bénéficiaires du pacte doit impérativement exercer une fonction de
direction dans l’entreprise.
Les bénéficiaires héritiers ont
également une obligation déclarative jugée « dangereuse » par
Jérôme Cesbron. En effet, si auparavant il fallait informer l’administration
fiscale du respect des critères pour continuer à bénéficier du pacte Dutreil,
cette obligation a été remplacée en 2019 par une déclaration à effectuer dans
les trois mois qui suivent la fin de l’engagement, ce qui représente un risque
certain, estime le notaire : « On a intérêt à avoir un bon agenda ! »,
ironise-t-il. En outre, les bénéficiaires doivent notifier cette même
administration de tout engagement pris, respecté ou rompu, et déclarer la
valeur des biens transmis le cas échéant.
Des clauses qui ne sont pas toujours
respectées par les héritiers qui ont pourtant bénéficié de cet abattement
fiscal très avantageux, ce qui irrite Bercy et conduit un certain nombre de
formations politiques à prendre le pacte pour cible. Est visée la possibilité, pour des héritiers, de se voir transmettre l’entreprise pour finalement
la céder au bout quelques années avec une plus-value. « Ce
n’est donc pas dans l’esprit de Dutreil », déplore Marc Michel, expert
judiciaire près la cour d’appel de Versailles et spécialiste du démembrement, qui
parle d’un « abus de droit ».
Mais les notaires ont eux
aussi un rôle à jouer pour « éviter les abus qui font du mal à Dutreil »,
ajoute Marc Michel. S’ils ont l’obligation d’informer leurs clients de
l’existence de ce pacte lorsqu’il est question de succession ou de donation,
ils doivent également leur indiquer les spécificités de ce dispositif et
mentionner toutes les obligations qui incomberont aux héritiers au moment de la
signature du pacte, en contrepartie de l’abattement fiscal de 75 %. Marc
Michel attire l’attention sur le fait qu’une transmission avec Dutreil entraine
« quasi systématiquement un contrôle fiscal dans les trois années qui
suivent. Une possibilité que le notaire doit signaler ».
En outre, en évitant de
transmettre en nue-propriété une entreprise à de très jeunes enfants en
sachant pertinemment qu’ils ne pourront pas remplir les clauses, dont celle
d’assurer une activité économique à l’entreprise transmise ou cédée, le notaire
peut éviter de perpétrer ce type d’abus qui font de la mauvaise pub au pacte. « En
évitant les abus, on éviterait les attaques contre Dutreil. Et à
l’inverse, il faut faire savoir que ce dispositif a un réel intérêt, puisqu’il
permet de transmettre une entreprise dans le cadre familial, ce qui ne serait économiquement
pas possible à défaut du Dutreil », assure Marc Michel.
Vers une portée réduite du
pacte Dutreil ?
Mais alors que de plus en
plus de pactes Dutreil sont signés chaque année, avec 648 signatures en 2008, près
de 1 000 en 2015, et plus de 3 000 en 2022 selon les chiffres fournis
par la DGFiP à la Cour des comptes, quelles seraient les nouvelles limitations à
mettre en place pour éviter les abus de droit ? Si les professionnels
présents à la convention ont survolé quelques pistes potentielles, le Conseil
d’analyse économique (CAE) a pour sa part déjà envisagé plusieurs cas de
figure.
Sur le fondement de plusieurs
critiques, à savoir une difficulté à évaluer le nombre d’entreprises qui
bénéficient du pacte et de surcroit le coût de celui-ci, et une remise en cause
de « la pertinence de la transmission familiale en termes de
performance des entreprises », le CAE, dans une étude de 2021, propose
notamment de « mettre fin aux exonérations offertes par la souscription
des pactes Dutreil, ou, à tout le moins, d’en réduire la portée, par exemple en
limitant le dispositif à la transmission des actifs directement utiles à
l’activité opérationnelle de l’entreprise », rapporte la Cour des
comptes dans son rapport. « En ce sens, la loi de finances pour 2024 a
déjà exclu l’exercice par une société d’une activité de gestion de son propre
patrimoine mobilier ou immobilier du dispositif du pacte Dutreil »,
est-il précisé.
À lire aussi : Blanchiment de capitaux : les déclarations de soupçons
des notaires en hausse de 21 %
Une autre suggestion serait
d’élargir l’assiette de l’impôt à travers la réduction des avantages fiscaux
attachés au pacte. Autrement dit, les héritiers, dans le cadre d’une succession
ou donation, ne seraient plus imposés uniquement sur les 25 % actuellement
prévus, mais sur un taux plus haut. Un durcissement de la condition de durée de
détention des actifs et l’exclusion de certains actifs de l’assiette pourraient
également être envisagés dans le cadre d’une réforme.
Pour l’heure, les contours de
ce dispositif créé il y a un peu plus de 20 ans continuent d’évoluer via des arrêts et
jurisprudences. Un arrêt de la Cour de cassation du 24 janvier dernier est venu
confirmer la doctrine administrative qui affirme qu’en présence d’un pacte Dutreil
réputé acquis, le donateur ne peut pas exercer seul les fonctions de direction.
Jérôme Cesbron mentionne pour sa un arrêt rendu par la cour d’appel de Rouen en
novembre 2023 selon lequel le notaire est tenu d’informer de l’existence du
pacte. Il fait suite à la condamnation d’un notaire qui n’avait
pas informé sa cliente – venue pour finaliser une session de fonds de commerce qui
avait été entreprise par sa mère avant son décès – de ce dispositif et de la
possibilité pour elle de bénéficier d’abattements fiscaux.
Bien plus récemment, un
amendement déposé par Jean-Paul Mattei dans le cadre du projet de loi de
finances pour 2025 est venu jeter un pavé dans la marre le 13 octobre. Le texte
propose notamment que l’âge minimum d’un donataire soit fixé entre 18 et 60 ans
révolus le jour de la transmission pour endiguer le « phénomène de
vieillissement des dirigeants de PME en France », et prévoit dans le
même temps « de retenir comme valeur d’acquisition des titres pour le
calcul de la plus-value réalisée, la valeur des titres au jour de leur
transmission abattue de l’exonération de 75 % réalisée dans le cadre du
Pacte Dutreil », ce afin d’éviter les optimisations fiscales
actuellement permises par le pacte Dutreil en l’état. Adopté en commission des
finances, l’amendement doit maintenant passer par l’hémicycle.
Allison Vaslin
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