Article précédent


En début d’année,
les membres du Conseil national des administrateurs judiciaires et des
mandataires judiciaires (CNAJMJ) ont élu à l’unanimité Frédéric Abitbol à la présidence. Quels seront les principaux chantiers de
son mandat ? Et quels sont les enjeux
auxquels la profession doit se préparer dans les années à venir ? Entretien.
Pouvez-vous revenir brièvement sur
votre parcours ?
Diplômé d’HEC et de l’université Paris 1 -
Panthéon-Sorbonne, je suis administrateur judiciaire depuis 2007. J’exerce
aujourd’hui aux côtés de mon associée Joanna Rousselet. Le cabinet accompagne
des sociétés cotées ou non, des groupes nationaux et transnationaux, et assiste
au quotidien des petites et moyennes entreprises, dans tous les secteurs
d’activité et sur l’ensemble du territoire. 80 % de mon
activité s’inscrit dans le cadre de procédures préventives, amiables et
confidentielles (mandats ad hoc et conciliation), pour résoudre
les difficultés financières et/ou opérationnelles
auxquelles les
entreprises font face.
À la tête de la CNAJMJ depuis
janvier, quelles sont les priorités de votre mandat ?
Le
CNAJMJ doit continuer à mieux faire connaître le droit français des entreprises
en difficulté qui, au regard de nos standards, fonctionne extrêmement
bien : toutes procédures collectives comprises, le taux de sauvetage des
emplois atteint, en moyenne, environ 65 %. Et plus on anticipe, mieux ça
fonctionne : 80 %
des procédures amiables aboutissent à une solution. La profession va donc
continuer à encourager le recours aux procédures amiables, qui ne sont pas
réservées aux grandes entreprises : au contraire, elles sont ouvertes à
tous.
Sur le plan de l’organisation de la profession, nous
avons deux grands chantiers, l’un concernant la rationalisation de l’accès à la
profession, en lien avec les universités et la Chancellerie, et l’autre sur
l’élargissement du champ de nos missions, pour nous permettre d’intervenir, notamment,
comme managers de transition, administrateurs indépendants, médiateurs
inter-entreprises ou encore fiduciaires.
Enfin, le CNAJMJ attache une grande importance au sujet
de la transformation digitale des procédures collectives, qui n’a que trop tardé.
Il est urgent de mettre enfin en place une véritable plateforme d’interaction
entre les professionnels et les personnes concernées par les procédures
collectives, s’agissant notamment des créanciers.
« Il est urgent de mettre enfin en
place une véritable plateforme d’interaction entre les professionnels et les
personnes concernées par les procédures collectives. »
Nous travaillons sur l’élaboration d’un outil numérique
unique intégrant de nombreuses fonctionnalités (déclaration et contestation de
créances, interrogation sur le plan, téléchargement des
jugements, établissement des certificats d’irrécouvrabilité,
etc.).
Comment les entreprises se
portent-elles, plus de deux ans après le début de la
crise sanitaire ? Dans ce contexte, quel a été le rôle de la
profession ?
Le niveau de défaillance des entreprises reste
historiquement bas : 27 000 procédures
collectives ont été ouvertes en 2021, soit une baisse de 42,7 % par rapport à 2019, représentant au total environ
75 000 emplois. C’est deux fois moins qu’en moyenne. En 2022, la tendance
est légèrement supérieure, mais reste très en deçà des chiffres habituels. La
politique du « quoi qu’il en coûte », qui a notamment permis
d’injecter près de 240 milliards d’euros dans les entreprises (dont
140 milliards d’euros via les PGE), y est évidemment pour beaucoup.
En 2021, on enregistre une hausse de +
30,3 % d’immatriculation d’entreprises, un taux de radiations d’entreprises de + 30,7 % par rapport à 2020 et un recul d’ouvertures de
procédures collectives de 10,8 % (chiffres : CNGTC). Pouvez-vous
commenter ces chiffres ?
La
crise sanitaire semble avoir renforcé l’appétence entrepreneuriale des
Français. La hausse des immatriculations a été particulièrement forte dans les
secteurs du numérique, du transport et de la livraison à domicile. La crise a
eu un réel impact sur les méthodes de travail et sur les lieux de consommation.
La digitalisation progresse.
S’agissant
du nombre de radiations, on peut légitimement comprendre que dans un mouvement
symétrique, l’incertitude économique a poussé certains entrepreneurs à renoncer
à leurs projets.
Pour mieux accompagner les entreprises
dans la sortie de crise, le gouvernement propose un
remboursement progressif possible du PGE pour certaines TPE, avec un étalement
sur dix ans. Quel regard portez-vous sur ce dispositif ?
C’est
une mesure utile. Gardons en tête qu’il n’y a pas de « mur » de
remboursement des PGE : ce ne sont que les premières mensualités qui
commencent à venir à exigibilité.
Il
est certain qu’un étalement plus fort, ou une période de franchise allongée,
sont des mesures qui serviront nombre d’entreprises.
Reste
qu’on aurait pu aller plus loin. Aux États-Unis, dont les systèmes de prêts
garantis par l’État
ne sont pas totalement comparables, c’est une maturité à 30 ans qui est offerte
aux entreprises. Mieux que des fonds propres !
D’un
point de vue pratique, la grande question pour nous est de bien garantir que
ces rééchelonnements de PGE pourront se faire sans qu’un incident de crédit ne
soit inscrit dans les systèmes informatiques des banques, sans quoi le remède
risque pour certains d’être pire que le mal : il serait catastrophique que
les entreprises qui obtiennent cet étalement se trouvent, de facto, privées
d’accès à de nouveaux crédits.
Engagée dans la digitalisation des
procédures collectives, le CNAJMJ a lancé en décembre dernier trois nouveaux
sites : le nouveau site web institutionnel du Conseil national, le nouvel extranet de la profession et Actify, le nouveau site de vente en
ligne d’actifs. Pouvez-vous nous en dire plus ?
L’ensemble
de ces solutions digitales s’inscrit dans l’objectif de modernisation de la
profession. Ces nouveaux outils nous permettent de mieux communiquer avec nos
partenaires et le grand public.
Le
nouveau site web est la vitrine de la profession. Nous y décrivons l’étendue de
nos missions et y regroupons une série de guides pratiques sur les difficultés
des entreprises. Son objectif est essentiellement informatif.
L’extranet
est un outil collaboratif de communication des AJMJ.
Enfin,
Actify est notre premier site de vente d’actifs en ligne, qui a vocation, à
terme, à devenir la référence du secteur.
La France préside actuellement l’UE. Dans ce contexte, quel sera votre engagement à l’échelle
européenne ? Je pense notamment à l’harmonisation du droit européen avec
l’ordonnance du 15 septembre. Quel sera le rôle de la France ?
Le
droit français des entreprises en difficulté a en grande partie servi
d’inspiration aux rédacteurs de la directive insolvabilité : l’objectif
des procédures, partout en Europe, doit désormais être, comme en France, le
sauvetage des entreprises viables.
C’est
une révolution copernicienne pour un certain nombre d’États qui étaient, jusqu’à présent,
essentiellement dotés d’un droit d’exécution visant, avant tout, à faciliter le
recouvrement des créances.
À l’inverse, l’ordonnance du 15 septembre
2022 qui transpose cette directive en droit français bouleverse totalement le
rapport de force entre le débiteur et les créanciers, dans une recherche de
« rééquilibrage ».
Il faut d’ores et déjà travailler à l’étape
d’après : les directives vont se succéder pour renforcer constamment la
convergence de nos droits, et nous travaillons, à l’heure
actuelle, avec nos confrères allemands du VID, sur les prochains
sujets dont la commission doit se saisir. Le statut des professionnels en fait
partie.
Propos recueillis par
Constance Périn
THÉMATIQUES ASSOCIÉES
Infos locales, analyses et enquêtes : restez informé(e) sans limite.
Recevez gratuitement un concentré d’actualité chaque semaine.
0 Commentaire
Laisser un commentaire
Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *