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Alors que la CNCJ s’est récemment
dotée d’un compte TikTok et vient de lancer une campagne de publicité sur les
chaînes de France Télévisions, son président revient dans cet entretien sur l’« effort
de communication significatif » engagé par la Chambre. Une priorité
parmi bien d’autres chantiers : facture exécutoire, entremise immobilière, saisie des rémunérations, réforme de la
gestion des comptes de tutelle… Nul doute que 2024 devrait être bien remplie.
JSS : Le dernier congrès
de la profession était consacré à la protection et à la proximité. Vous
avez souligné à cette occasion que le commissaire de justice joue un rôle social
« trop souvent ignoré ». Pouvez-vous développer ?
Benoît Santoire : Le commissaire de justice est en effet le premier relai de la
justice sur le terrain : avec 3700 professionnels répartis sur tout le
territoire, chaque justiciable bénéficie d'un commissaire de justice à
proximité. Cette proximité, doublée d’une forte réactivité, peut nous permettre
de nous rendre chez tout justiciable dans l’heure, ce qui représente un service
public inégalé.
Nous sommes donc des
observateurs de premier plan des difficultés et des fragilités de nos
concitoyens ou des entreprises. Nous travaillons aux côtés des travailleurs
sociaux avec le même objectif de préservation de la dignité et de maintien de
la cohésion sociale. C’est ce que nous faisons quand nous cherchons à apaiser
un conflit entre un bailleur et son locataire, quand nous accompagnons un
débiteur en difficulté en trouvant une solution qui lui redonne une vraie
perspective d’avenir et paradoxalement le resolvabilise, quand nous permettons
à un propriétaire d’encaisser le loyer qui améliore sa retraite, quand nous
négocions, par la médiation, le recouvrement d’un impayé pour une TPE en
difficulté. Le Parlement l’a parfaitement reconnu
dans la loi Kasbarian du 27 juillet 2023, en nous confiant le soin d’établir un
rapport socio-économique sur la situation du locataire défaillant en vue de
permettre un accompagnement social personnalisé et efficace.
Comme l'a précisé
le professeur André Torre, président de l’European Regional Science Association,
lors du Congrès, « le commissaire de justice est un homme de terrain,
il est présent auprès et avec les personnes, et connait donc mieux le terrain
qu’un juge ou un avocat. Il est également proche des personnes, car il discute
avec eux et agit avec eux et pour eux. Il travaille sur les liens et relations
entre personnes ».
JSS : La Chambre a multiplié
dernièrement les actions de communication. Y a-t-il une « urgence » à
asseoir l’image de cette jeune profession ? Avez-vous déjà récolté des
fruits de cette visibilité ?
B.S. : En
effet, même si elle est née du rapprochement de deux anciennes professions d'officiers
publics et ministériels, la profession de commissaire de justice est jeune.
Investir dans un effort de
communication significatif est apparu comme une priorité pour le bureau de la
Chambre nationale des commissaires de justice, encouragé dans cette démarche
par la Chancellerie et les pouvoirs publics. Aux défis posés par le changement
de nom et par le déficit d’image des anciennes professions, s’ajoute la
méconnaissance par le grand public des missions nombreuses et variées du
commissaire de justice (exécution, vente aux enchères, constat, médiation,
administration d’immeubles, recouvrement…). La richesse et la diversité des
missions du commissaire de justice doivent être mieux comprises.
Depuis le 1er juillet 2022 et
la naissance de la profession, la CNCJ a lancé un nouveau site internet récemment primé d'un
Trophée de la communication ; une Web TV
de repères et de décryptages des aspects juridiques de la vie quotidienne des
particuliers et entreprises ; la websérie Café clichés mettant en
scène dans un registre décalé les préjugés sur la profession afin de mieux
distinguer la réalité des caricatures du métier de commissaire de justice.
Cette websérie a pour
objectif, avant tout, de contribuer à humaniser la profession de commissaire de
justice tout en apportant des réponses objectives sur des idées reçues héritées
principalement de l’ancienne profession d’huissier de justice. Il s’agissait
également, dans le cadre d’une narration très accessible, de présenter la
diversité des activités des commissaires de justice. La profession atteste, par
cette websérie, qu’elle peut être en mesure de ne pas se prendre trop au
sérieux tout en diffusant des informations solides sur la réalité de son métier.
Nous explorons ainsi des terrains sur lesquels la profession ne s’était pas
encore aventurée en ciblant des publics plus jeunes et des plateformes moins
institutionnelles telles que TikTok. Et désormais, une campagne de publicité
sur les chaînes du groupe France Télévisions.
Chacune de ces actions et de
ces canaux nous permettent d'aller toucher l'une de nos cibles, là où elle se
documente, et de lui parler dans un registre intelligible pour elle. Pour
rappel, nous nous adressons à l'ensemble des justiciables, dans toute la
diversité de leurs profils (particuliers, entreprises, pouvoirs publics,
partenaires, étudiants, en zone rurale ou citadins, hommes ou femmes, jeunes ou
moins jeunes, de toute CSP…).
Aujourd'hui, nous nous
apercevons que ce dispositif porte ses fruits : les justiciables et les
entreprises commencent vraiment à connaître le nom « commissaire de
justice », les professions du droit ont appris à travailler avec nous, les
pouvoirs publics nous ont accordé une confiance renforcée.
JSS : Une des facettes
de l’activité a récemment été mise en lumière dans l’actualité, puisqu’un
commissaire de justice a établi un constat pour authentifier la vidéo issue du
documentaire de « Complément d’Enquête » sur Gérard Depardieu. Mais
le commissaire de justice peut aussi intervenir en matière de réseaux sociaux…
Pouvez-vous nous en dire plus ?
B.S. :
Le constat de commissaire de justice n’est pas et ne doit pas être la
traduction d’un ressenti mais doit se baser sur des constatations matérielles
objectives. Il constitue un des modes de preuves les plus solides devant la
justice : la loi confère au constat de commissaire de justice une valeur
probante forte, et il comprend des mentions constituant un acte authentique.
Nous pouvons
établir des constats pour absolument tout, dans toute situation et dans des domaines
d’activité extrêmement variés.
Dans cette affaire, il
s'agissait d'une vidéo, mais nous intervenons en effet très régulièrement pour
des constats internet, réseaux sociaux, stories éphémères, mails... Ce constat
est particulièrement précieux car ces preuves peuvent disparaître rapidement
lorsqu’elles sont en ligne, ou être sujettes à caution (manipulation,
détournement…).
Un constat sur internet peut
permettre de démontrer de multiples préjudices constitués en ligne :
harcèlement, menaces, diffamation, publicité mensongère, concurrence déloyale,
plagiat, contrefaçon, piratage.
Le commissaire de justice
réalise son constat en respectant une procédure précise, élaborée au fil de la
jurisprudence sur le sujet, afin de garantir son exactitude et son objectivité
: il doit notamment préalablement décrire précisément le matériel informatique,
indiquer l’adresse IP, vider les caches, supprimer les cookies, les fichiers
temporaires et l’historique de navigation.
Le commissaire de justice
peut également établir un constat à partir de SMS, de messages vocaux laissés
sur un répondeur : il retranscrit fidèlement les textes dans son procès-verbal,
peut y adjoindre les médias associés comme les photos ou les fichiers attachés
à ces envois, en s’assurant de la « loyauté » de la preuve – les
photos ou les enregistrements ne doivent par exemple pas avoir été pris ou
captés à l’insu d’une personne.
En pratique, les téléphones
étant en grande majorité des smartphones, le commissaire de justice prend des
précautions techniques identiques au constat sur les ordinateurs ou sur internet.
JSS : La profession
milite depuis un certain temps pour l’instauration de la facture exécutoire.
Que permettrait celle-ci ? Où en est ce sujet ?
B.S. : Pour
le dire de façon simplifiée, il s’agirait pour le commissaire de justice de
rendre lui-même un titre exécutoire dans le cadre d’une facture en B to B,
sans devoir passer par la voie judicaire.
Bien entendu, ce procédé se ferait toujours sous le contrôle du juge, mais a posteriori, et après une sommation de payer demeurée sans réponse au-delà d’un certain délai, et sauf contestation de la créance de la part du débiteur.
« Nous
sommes des observateurs de premier plan des difficultés et des fragilités de
nos concitoyens ou des entreprises »
Benoît
Santoire, président de la Chambre nationale des commissaires de justice
L’intérêt de cette procédure « accélérée »
est avant tout de faciliter le recouvrement des créances, dont les impayés
pénalisent de nombreuses entreprises. Tout d’abord, en diminuant le délai pour
l’obtention d’un titre exécutoire, ce délai pouvant être préjudiciable aux
chances de recouvrement. Ensuite, en convaincant le créancier d’engager une
action de recouvrement, sans être parfois réticent à engager une action judiciaire
dont la méconnaissance et une prétendue complexité peuvent rebuter. Enfin, une
telle procédure permettrait au créancier de pouvoir, éventuellement et s’il le
souhaite, conserver une relation commerciale avec son débiteur puisqu’il lui offre
ainsi la possibilité de conclure un accord avec le commissaire de justice. En
effet, et c’est son principal atout, même si le commissaire de justice fera ensuite
apposer la formule exécutoire par le greffe, cette procédure restera dans un
cadre amiable si le débiteur est de bonne foi et de bonne volonté.
À ce stade, la Chambre
nationale des commissaires de justice travaille avec les deux ministères concernés,
à savoir Bercy, et la Chancellerie, notre ministère de tutelle, qui nous a
demandé de creuser la notion de facture incontestée, notion qui sous-tend cette
même procédure déjà en vigueur en Belgique.
JSS : En attendant, la
saisie des rémunérations va être transférée aux commissaires de justice. En
quoi est-ce une avancée ?
B.S. :
La loi d’orientation et de programmation du ministère de la Justice pour
2023-2027 contient une réforme importante de la procédure de saisie des
rémunérations que nous avons soutenue aux côtés de la Chancellerie. Ce
dispositif fait du commissaire de justice l’acteur central de la procédure,
sous le contrôle du juge comme pour toutes les voies d’exécution.
Les États généraux de la justice
ont fait le constat que la justice peine de plus en plus à répondre à la
demande des justiciables dans des conditions de délai et de qualité
acceptables. Le transfert de cette procédure aux commissaires de justice
permettra de recentrer le juge sur son office.
Le commissaire de justice sera
chargé de la mise en œuvre de la procédure et en a seul ce monopole – à
l’exception du trésor public et l’ARIPA (Agence de recouvrement et intermédiation
des pensions alimentaires). Il sera également chargé de répartir les fonds
perçus de l’employeur entre tous les créanciers s’ils sont multiples.
Les commissaires de justice
engagent leur responsabilité et devront respecter les délais de reversement des
fonds saisis au créancier qui leurs seront imposés par les décrets
d’application. La procédure sera plus rapide et efficace. Les justiciables se
présentent rarement devant le juge et ils seront plus enclins à le faire auprès
d’un commissaire de justice qui reçoit en général sans rendez-vous. Ils
pourront ainsi trouver un accord pour éviter la saisie de leur salaire.
JSS : Par ailleurs, la
Chambre s’est dotée d’un conseil scientifique en septembre dernier. Dans quel
objectif ?
B.S. : Au-delà
des contingences matérielles et quotidiennes de la profession, le rôle de la
Chambre nationale est de promouvoir une réflexion sur l’avenir, d’avoir une
vision prospective, et d’engager des réflexions pour le moyen terme.
C’est une des raisons de la
mise en place de ce Conseil scientifique, qui intervient notamment en matière
de formation, dont la composition mixte entre professionnels, professeurs des
universités et magistrats, garantit une prise de hauteur nécessaire au traitement
de certains sujets, sans toutefois être déconnecté des réalités qui s’imposent
à nous au quotidien.
JSS : Un comité interprofessionnel
dédié à l’égalité femmes-hommes a également été lancé tout récemment, et compte
la Chambre parmi ses membres. Quelles sont les premières actions de ce comité et
celles à venir ?
B.S. : Je
tiens à préciser que c’est la Chambre nationale des commissaires de justice qui
en est à l’origine, et qui a pris l’initiative d’y agréger les autres
professions du droit. Ce sujet de la parité me tient particulièrement à cœur, par
conviction, et non car il est devenu un sujet sociétal.
De façon pragmatique, 70 %
des jeunes professionnels entrant dans notre profession sont des femmes. Il est
donc normal que cette proportion se retrouve dans nos instances représentatives.
Si nous ne prenons pas des mesures concrètes, cette volonté, aussi louable
soit-elle, restera un vœu pieux.
À lire aussi : PODCAST.
Commissaires de justice : « On parle toujours de l’expulsion alors que c’est
une infime partie de notre métier »
Ainsi, ce comité a imaginé le
principe d’un commissaire de justice remplaçant, qui pourrait pallier l’absence
de la titulaire en cas de congé maternité par exemple. De plus, de telles
mesures pourraient convaincre de jeunes consœurs de franchir le pas de l’installation
plutôt que de rester sous le statut de salariée comme c’est encore trop souvent
le cas. Les mentalités ont évolué, le rapport au travail laisse plus de place à
la vie privée ou familiale, par conséquent nous devons nous adapter et offrir
la possibilité aux jeunes de faire ce choix.
JSS : L’Institut
national de formation des commissaires de justice (INCJ) organise un colloque
en juin 2024, portant notamment sur l’impact de la digitalisation sur
l’exercice de la profession. Quels sont les derniers progrès en la
matière ? Comment jugez-vous que les commissaires de justice se sont
adaptés ?
B.S. : Cette
digitalisation se traduit dans notre quotidien notamment par la signification
dématérialisée. Aujourd’hui elle est entrée dans notre quotidien, et ne vient
pas en concurrence avec la signification « papier ». Sauf exception,
le principe de subsidiarité demeure la règle.
La digitalisation est même
devenue la règle en matière de saisie-attribution, et va continuer à se
développer notamment vers les personnes morales auprès desquelles il est plus
aisé de recueillir leur consentement pour recevoir nos actes sous cette forme.
Et je dirais même qu’elles sont en demande pour des raisons pratiques puisqu’aujourd’hui
une entreprise par exemple est mieux équipée pour traiter des échanges
dématérialisés que sous format papier.
Plutôt que le terme d’adaptation,
qui laisserait à penser que nous nous contentons d’accompagner un phénomène
plus général qui s’impose à nous, la profession anticipe pour utiliser au mieux
cette numérisation pour faciliter son quotidien, et surtout pour remplir ses
missions avec toujours plus de pertinence.
JSS : Quel est le cheval
de bataille qui vous tient à cœur en ce moment ? Et quelles sont les
autres échéances à venir pour la profession ?
B.S. : En
2024, nous continuerons le long travail d’élaboration conjointe avec la
Chancellerie de l’ensemble des mesures d’application de la réforme de la saisie
des rémunérations qui nous mobilisera jusqu’à l’entrée en vigueur le 1er
juillet 2025. Je veux aussi mentionner la simplification de la procédure
d’injonction de payer, la réforme de la gestion des comptes de tutelle pour
laquelle nous développons une plateforme, ou encore le développement de l’amiable
dont le garde des Sceaux a souhaité que nous en en soyons des ambassadeurs.
Je n’oublie pas, bien sûr, le
projet d’extension aux commissaires de justice de l’activité d’entremise
immobilière que je défends depuis plusieurs mois. Une activité déjà ouverte à
d’autres professions réglementées du droit, et qui constituera un prolongement
naturel de notre activité accessoire d’administration d’immeubles. J’ai bon
espoir que le décret que nous attendons soit publié d’ici quelques semaines.
Enfin, en 2024, nous
poursuivrons la réforme de la formation en profondeur afin de renforcer
l’attractivité du métier mais aussi parfaire notre offre de formation. En 2024,
encore, l’EFSCO va prendre son rythme de croisière pour nos salariés. Je me
félicite enfin des partenariats que nous signons avec les universités pour une
meilleure connaissance de notre profession auprès des étudiants.
Propos
recueillis par Bérengère Margaritelli
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