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Associé fondateur de Swift
Litigation, Julien Martinet revient dans cette interview sur les challenges
auxquels fait face son cabinet, spécialisé dans les contentieux complexes des affaires,
ainsi que sur les principales problématiques contentieuses du moment, notamment
dans le domaine bancaire.
JSS : Comment les cabinets et leurs
clients se sont-ils, selon vous, adaptés à la culture du contentieux ? Reste-t-il
des freins ?
Julien Martinet : La culture du contentieux est
maintenant bien acquise dans les entreprises comme dans les cabinets qui ont
très souvent soit un département contentieux, soit un ou plusieurs avocats
spécialisés dans la matière. Dans les entreprises, le schéma est le même et, globalement,
plus l’entreprise a des effectifs, plus l’équipe contentieux va être
spécialisée et structurée. Ce qui importe, au-delà de la compréhension du
contentieux, qui reste une matière à part dans la façon d’aborder les sujets,
c’est la compréhension de l’entreprise. L’enjeu, spécifiquement dans les
cabinets d’avocats, est de bien comprendre les rouages de l’entreprise pour
s’adapter à ses besoins contentieux, que ce soit dans le ton, ou dans les
contraintes formelles qu’elle rencontre dans son industrie spécifique.
JSS : Votre cabinet, qui a fêté en
début d’année son premier anniversaire, est spécialisé dans les contentieux
complexes des affaires. Pourquoi était-il important pour vous de fonder un
cabinet « de niche » sur ce segment ?
J. M. : En réalité cela fait plus de
vingt ans que je fais du contentieux avec une équipe qui a grossi au fil des
années et avec laquelle nous avons créé le cabinet qui continue à traiter à
périmètre égal les contentieux qui nous sont confiés. Ce qui a changé, en
créant le cabinet, c’est la flexibilité d’intervenir dans des contentieux plus
larges sans les risques de conflit d’intérêts attachés aux grandes structures,
et la faculté de se développer à son rythme sans dépendre d’une politique
globale définie à Londres ou à Washington qui privilégierait d’autres secteurs
que le contentieux. L’absence de dépendance à une structure étrangère a
également généré un afflux de nouveaux contacts qui pour des raisons de
confidentialité ou de flexibilité, ont compris l’intérêt de faire appel à notre
cabinet. Le pari est clairement réussi car nous avons entré des contentieux de
premier rang dont on aurait pu craindre qu’ils soient réservés à des structures
importantes, mais force est de constater que les clients restent attachés aux
individus et à leur capacité et qu’à 12, bientôt 15, il y a peu de contentieux
que l’on ne soit pas correctement structurés pour traiter.
JSS : Quels sont les principaux
enjeux auxquels Swift Litigation fait face ? Sur quels points votre
cabinet doit-il être particulièrement attentif et agile, et comment y
parvenez-vous ?
J.M. : L’important est d’être
toujours attentif aux nouveautés et d’être précurseur sur les réponses à y
apporter. Dans les cabinets de réseau, il y a une sorte de veille obligatoire
qui éveille aussi à certains enjeux et qui peut aider à éviter l’impasse sur
une thématique vue par d’autres départements ou par le bureau d’un autre pays dont
les conséquences peuvent concerner le contentieux. Cette ouverture, nous nous
sommes efforcés de la développer au fil des années en nous ouvrant sur
l’extérieur, en donnant des enseignements à l’université (je suis chargé
d’enseignement dans deux M2 à la Sorbonne), en étant membre de conseils
d’administration d’association professionnelles, et en nouant des relations
avec des cabinets étrangers. Au final on retrouve ce que l’on ne voulait
absolument pas perdre avec une valeur ajoutée tirée du fait qu’en choisissant
ses contacts le bénéfice est encore supérieur.
JSS : Quelles sont les nouvelles
problématiques contentieuses qui vous (pré)occupent ?
J.M. : Il y a trois écueils majeurs
dans le contexte actuel, tirés de tendances de fond qui me semblent devoir être
contrées absolument et que nous rencontrons dans nos contentieux. La première
est que le droit perd de sa cohérence globale et que, par abandon de
souveraineté, on accepte que les entreprises puissent être gouvernées par des
injonctions contradictoires. Un exemple : les lois d’embargo américaines
d’application extraterritoriales interdisent au monde entier de commercer avec
l’Iran. Or le Règlement de blocage européen sanctionne les entreprises européennes
qui appliqueraient ces lois. On place ainsi les entreprises dans une situation
de conflit de devoir qui n’est pas acceptable. Le droit devrait être un et les
entreprises devraient être protégées. La deuxième tendance contestable est
celle tirée de la volonté de tout contrôler au nom de la protection, que l’on
évoque la pression posée sur les banques pour qu’elles contrôlent l’activité de
leurs clients, la tendance de la part des régulateurs à procéder à des mesures
d’investigations autrefois réservées au monde anglo-saxon sans que l’on ait en
France la protection du privilege en entreprise, ou l’extension des
possibilités d’écoute téléphonique ou d’activation des téléphones à distance,
portant atteintes aux libertés individuelles et au secret. La troisième tient
au flou de certaines législations. Apprécier le risque contentieux, c’est avoir
une règle claire. Or, en matière d’environnement, notamment, on demande aux
entreprises de prendre des engagements dont les contours ne sont absolument pas
définis, ce qui porte atteinte à l’appréciation du risque et, si le choix fait
par l’entreprise est celui d’un engagement maximum, à la compétitivité.
« Dans la banque, la question des fraudes est centrale en terme de volume de contentieux »
JSS : Vous êtes vous-même
spécialisé en contentieux bancaire. Parmi tout le panel des activités de ces
établissements, laquelle est-elle le plus source de conflit actuellement ?
Comment l’expliquez-vous ?
J.M. : Dans la banque, la question
des fraudes est centrale en terme de volume de contentieux. C’est un sujet
délicat car les dispositifs de sécurité se sont considérablement renforcés,
mais les fraudeurs savent trouver la faille, souvent humaine, pour détourner
des fonds. La question de la charge du risque est sensible dans un univers où
la banque ne peut pas accepter d’être considérée comme une assurance contre la
fraude lorsque son client a, même involontairement, donné accès à son
dispositif de paiement. La réponse souhaitée des tribunaux, qui consiste à
demander aux banques de vérifier chaque paiement pour voir s’il n’est pas
anormal au regard des pratiques de l’entreprise reviendrait à exiger une
immixtion dans la gestion de l’entreprise qui pourrait, si elle était mise en
place de façon institutionnelle, être dangereuse pour l’entreprise, sa liberté
d’entreprendre et la nécessité de prompte exécution qu’elle est en droit
d’attendre des instructions données à sa banque.
JSS : Le nombre et la diversité des
normes qui s’appliquent aux activités bancaires sont aujourd’hui
particulièrement conséquents. Comment les banques font-elles face au défi de la
conformité ?
J.S. : D’importants départements de
conformité se sont institués au sein des banques pour s’assurer que les process
sont bien réguliers. Cela génère une activité conséquente au sein des banques
et aujourd’hui, elles savent faire face à la pression posée par les
régulateurs. Une difficulté que l’on rencontre est que le régulateur (ACPR,
AMF, etc.) peut avoir des règles posées une lecture différente de celle
qu’aurait un juge et il n’y a pas toujours de moyen pour harmoniser des
solutions parfois diamétralement opposées. Cela génère, là encore, des conflits
de devoirs que les juges et les régulateurs doivent entendre pour donner à la
règle un même sens.
JSS : Les établissements bancaires
et financiers ont par ailleurs été sommés en 2020 par la BCE de se prémunir
contre le risque de greenwashing. Comment réussissent-ils à l’appréhender ?
J.S. : Tout le monde est concerné
par l’écoblanchiment ou le greenwashing qui vient sanctionner un pan neuf de
l’activité des entreprises, obligées désormais de donner de l’information sur
leurs engagements verts, avec un cadre et des normes en construction qui ne sont
pas claires. Si l’information est fausse ou trompeuse, on est face à de
l’écoblanchiment. Mais encore faut-il savoir ce que l’on est autorisé à dire et
comment le dire. Dans le monde de la finance, il y a un pan spécifique de
règlementation attachée aux produits financiers et à leur présentation en
rapport avec l’environnement. Cela oblige ces acteurs à présenter autrement les
produits financiers pour que le public puisse correctement appréhender leur
impact. Globalement, les institutions financières sont très en avance sur ces
thématiques. Si la presse généraliste est en effervescence depuis six mois sur le
sujet, le monde financier l’est depuis plusieurs années.
JSS : Vous êtes notamment expert,
dans votre domaine, des problématiques de droit international privé. Quels ont
été les derniers conflits de loi que vous avez eu à connaître ?
J.S. : Le point le plus préoccupant
est celui que j’évoquais précédemment lié à l’extraterritorialité des lois
américaines qui placent, lorsqu’elles sont contraires aux règles européennes ou
françaises, les entreprises en situation de conflit de devoir. Au-delà de ce
sujet, le droit international privé est un sujet de lutte au quotidien dès
qu’il y a un élément d’extranéité dans un litige et l’enjeu dépasse souvent le
litige concerné pour toucher plus largement des intérêts fondamentaux. Pour un
exemple tiré des fraudes aux moyens de paiement, la tendance du moment de la
part des victimes est de tenter d’attraire en France les banques étrangères qui
ont reçu le paiement sur un compte ouvert dans leur livre au nom de celui que
l’on suspecte d’être un fraudeur. Le droit pose qu’en l’absence de risque de
contrariété de décision avec celle qui serait rendue contre la banque française
du payeur, il n’y a pas lieu de rapatrier la totalité du contentieux, mais
certains tribunaux peuvent être tentés de considérer qu’il y a un lien avec le
litige global, indépendamment de ce que la règle de droit pose comme condition.
Le risque, si l’on va dans ce sens, c’est d’accepter la réciproque et de considérer
que l’on pourrait accepter que les entreprises aillent comparaître à l’étranger
devant des juridictions qui ne sont pas les leurs alors qu’elles n’ont avec le
pays qu’un lien totalement indirect. Il est important lorsque l’on a un sujet
juridique, d’en appréhender toutes les facettes avant que de pousser à une
solution.
JSS : Vous avez été récemment
distingué – et pour la 5ème année consécutive - dans le Guide Chambers and
Partners Global 2023, reconnu notamment pour vos connaissances dans votre
secteur et pour votre investissement auprès de vos clients. Comment vous
employez-vous à « entretenir » ces deux aspects ?
J.S. : On est évidemment très fiers
de ces distinctions faites par des guides d’excellente réputation. Je crois que
la clef est d’aimer ce que l’on fait, de s’intéresser au monde économique comme
au droit qui le régit à travers les enseignements et les échanges, de connaître
ses clients, de respecter ses équipes et ses confrères et peut être qu’un petit
plus, dans le contentieux, c’est de détester perdre et de tout faire pour que
les joutes courtoises qui animent nos quotidiens soient au fond victorieuses.
Propos
recueillis par Bérengère Margaritelli
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