Article précédent


La communauté de travail, dont
l’avenir est incertain en raison des mutations rapides du monde du travail, n’a
pas de définition juridique claire. Maud Rivolier, docteure en droit à
l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et lauréate du prix de thèse Voltaire/Liaisons
sociales, organisé par le cabinet Voltaire Avocats, pour sa thèse intitulée « La communauté de travail – Étude
juridique », la décrit comme « un ensemble de salariés liés par
des préoccupations partagées et qui vont avoir des intérêts communs à défendre ».
Pour la préserver, elle propose « d’inscrire dans la loi un principe
général d’effectivité de la représentation collective ».
JSS : En quelques mots,
comment définiriez-vous la notion de communauté de travail ?
Maud Rivolier : La
communauté de travail désigne un ensemble de salariés liés par des
préoccupations partagées et qui vont avoir des intérêts communs à défendre.
Dire qu’il y a une communauté de travail, c’est reconnaître que les salariés
qui travaillent ensemble ne peuvent pas être envisagés exclusivement de manière
isolée. Derrière cette définition, il y a l’idée que la communauté de travail
permet la prise en compte des liens collectifs entre les hommes au travail, ce
qui permet de déterminer l’espace au sein duquel ces liens se manifestent.
Plus concrètement, la
jurisprudence de la Cour de cassation reconnaît que les salariés mis à
disposition d’une entreprise utilisatrice peuvent, sous certaines conditions,
faire partie de la communauté de travail de cette entreprise et donc bénéficier
d’un droit de vote aux élections professionnelles au sein de celle-ci.
JSS : Quel était l’objet
de votre thèse ?
M. R. : Ma
thèse porte sur une notion qui a la particularité d’être centrale dans le droit
collectif du travail mais de ne pas faire l’objet de définition précise. Bien
souvent, on a une conception assez intuitive de ce qu’est la communauté de
travail. On estime que cela couvre l’exigence de vie collective et de travail
en commun. Mais cette définition intuitive trouve aujourd’hui ses limites.
Par exemple : peut-on encore considérer qu’il y a une communauté de travail lorsque les salariés sont en télétravail, ou lorsqu’ils travaillent ensemble mais ont des employeurs distincts ?
À lire aussi : INTERVIEW. « Les entreprises ne peuvent plus attendre trois ans pour régler leurs conflits »
Ma thèse consistait à cerner
les contours de cette notion de communauté de travail et à interroger ses
évolutions aujourd’hui. L’objet de mes recherches est double : d’une part,
montrer que la communauté de travail est consubstantielle aux débats qui ont
façonné le droit du travail depuis ses origines, et, d’autre part, déterminer
en quoi cette notion peut encore jouer un rôle décisif face aux bouleversements
du monde du travail, notamment en matière de représentation collective des
travailleurs.
Je précise que j’avais en
tête ces questions de cohésion entre les salariés d’une entreprise avant même
de me lancer dans la recherche d’un sujet de thèse. Lors de mon master 2 de
recherche en droit social, j’ai effectué un mémoire de recherche sur le fait
religieux en entreprise : c’est à ce moment-là que m’est venue la notion
de communauté de travail.
JSS : Quelles
opportunités voyez-vous dans le prix que vous avez reçu ?
M. R. : Je
suis vraiment honorée de ce prix. Lorsque l’on écrit une thèse, on le fait pour
soi, mais aussi dans l’espoir d’être lu ensuite. C’est une opportunité de faire
connaître ses travaux de recherche et potentiellement de susciter des débats
sur des idées qu’on y développe.
La particularité de ce prix Voltaire/Liaisons
sociales est de créer un lien entre la pratique et la recherche universitaire,
puisque le jury est composé à la fois de praticiens et de professeurs
d’université. J’y vois une formidable occasion d’échanges autour des problématiques
concrètes et théoriques du monde du travail. Je suis donc d’autant plus
reconnaissante de la réception de ce prix.
JSS : La notion de
communauté de travail existe-t-elle dans d’autres pays, et est-elle similaire à
la même notion en France ?
M. R. : C’est
une question assez complexe. La notion vient à l’origine du droit allemand.
Elle a été théorisée au début du XIXe siècle par les grands penseurs
du courant romantique germanique, qui ont ensuite inspiré les auteurs français,
à une époque où il fallait repenser les appartenances collectives après la fin
des corporations de l’ancien régime.
La difficulté de la
comparaison réside dans le fait que l’on ne peut pas mettre de côté le fait que
la notion de communauté de travail a eu une histoire très controversée en
Europe. En Allemagne et en Italie, elle a été centrale dans la rhétorique des
régimes totalitaires et a participé à la diffusion des discours de ces régimes
au XXe siècle.
En France, elle a certes été un
élément important du régime de Vichy, mais les auteurs sont parvenus à la
détacher de cette histoire et à la concilier avec la préservation des libertés
individuelles. C’est cette conciliation qui fait la spécificité et l’intérêt de
la notion de communauté de travail en droit français. L’idée qu’il y a à la
fois une prise en compte du collectif et une préservation des libertés.
Cette comparaison historique
nous montre qu’il faut manier cette notion avec précaution, car elle peut être instrumentalisée,
dévoyée et retournée contre ceux qui en font partie. Il faut garder à l’esprit
que la communauté de travail est un moyen de protection de l’individu, en
l’occurrence du salarié dans un rapport de travail inégalitaire, et non pas un
outil de contrainte voire d’oppression.
JSS : Sur quelles
ressources et quels interlocuteurs avez-vous basé votre travail ?
M. R. : La particularité
et ce qui fait la richesse du travail de thèse, c’est que l’on est dépositaires
de la pensée des grands auteurs qui ont fait la matière. Le travail de thèse
permet de dialoguer sur le papier et dans l’imaginaire avec de grands auteurs
du droit du travail. Je peux notamment citer Paul Durand, qui a été une figure
majeure de la construction du droit du travail et particulièrement du droit des
relations collectives de travail.
« Les périodes de
crise du collectif sont aussi les périodes plus fécondes pour repenser la
communauté de travail et l’envisager sur des bases renouvelées. »
Maud Rivolier, auteure de la thèse
« La communauté de travail – Étude juridique »
Ce qui fait aussi l’intérêt
du travail de thèse, ce sont les échanges que l’on a par ailleurs en dehors des
ouvrages, en l’occurrence notamment avec mon directeur de thèse Pierre-Yves
Verkindt, mais aussi avec les chercheurs et professeurs avec lesquels j’ai été
amenée à travailler au quotidien.
JSS : Vous considérez
dans votre thèse que la communauté de travail « peut – et doit – avoir
un avenir ». À quoi pourrait ressembler cet avenir ?
M. R. : Il
est très difficile de prédire ce que sera l’avenir de la communauté de travail,
puisque l’on sait que les changements dans le monde du travail sont très
rapides.
Il y a une vision pessimiste
qui considère que cette communauté n’a pas d’avenir, ou en tout cas qu’elle ne
renverra plus à aucune réalité collective dans laquelle ses membres pourraient
se reconnaître.
Mais il y a aussi, si on veut éviter ce délitement, la possibilité d’une vision plus optimiste, que je défends, qui considère que les périodes de crise du collectif sont aussi les périodes plus fécondes pour repenser la communauté de travail et l’envisager sur des bases renouvelées.
À lire aussi : INTERVIEW. « Pour la
magistrature, l’ARA est un levier formidable de transformation d’une
organisation »
À l’avenir, la communauté de
travail ne sera plus forcément un simple groupe restreint et clairement
délimité de salariés qui travaillent au quotidien dans une entreprise pour un
même employeur. En revanche, je crois que l’on pourrait avoir la reconnaissance
de regroupements élargis de travailleurs à partir de l’idée de communauté de
risques. C’est déjà un peu le cas aujourd’hui, par exemple lorsque l’on a des
salariés qui ont des employeurs différents mais qui travaillent ensemble sur un
même chantier et qui vont bénéficier d’une représentation collective partagée
s’agissant des risques en matière de santé et de sécurité au travail.
On peut avoir des formes de
communautés certes moins pérennes mais tout aussi essentielles, et qui vont
peut-être dépasser un certain nombre de séparations traditionnelles du droit du
travail, que ce soit entre salariés d’employeurs distincts ou entre salariés et
travailleurs indépendants par exemple.
On pourrait peut-être même
demain avoir des communautés de travail qui se forment autour des risques
émergents. Je pense notamment aux risques en matière environnementale. On peut par
exemple imaginer des salariés qui vont se regrouper et invoquer le bénéfice de
l’exercice de leur droit de grève pour exprimer des revendications
environnementales. On a donc là, peut-être à l’avenir, la reconnaissance de
nouvelles formes de communauté de travail qui permettraient de donner une voie
à des intérêts collectifs qui vont avoir besoin d’être exprimés et entendus.
JSS : Pour garantir
l’avenir de la communauté de travail, vous proposez au législateur « d’orienter
sa construction pour que la communauté de travail puisse passer la fiction des
frontières commerciales et reprendre pied dans la réalité sociale ».
Par quoi cela pourrait-il se traduire dans les textes ?
M. R. :
L’enjeu pour le législateur est de réussir à pallier le risque d’éclatement des
communautés de travail, c’est-à-dire cette tentation que peuvent avoir les
employeurs de morceler artificiellement les communautés de travail en de
multiples sociétés, ce qui conduit à ce que les salariés n’aient plus accès aux
véritables décideurs de leurs conditions de travail et ne peuvent plus exercer
véritablement leurs droits collectifs.
Pour contrer ce risque, deux
options principales peuvent être proposées en simultané. La première option est
d’étendre les espaces de la communauté de travail par-delà les frontières de la
personne morale. Cela suppose d’étendre les espaces de représentation
collective, et particulièrement de renforcer les espaces de représentation
interentreprises. Cela suppose aussi d’étendre les espaces d’implication des responsabilités
à l’encontre des sociétés détentrices du véritable pouvoir d’organisation.
On a un exemple très concret donné
par la loi du 27 mars 2017, qui fait peser pour la première fois sur les sociétés
mères et les sociétés donneuses d’ordres une obligation de vigilance quant aux
risques qui résultent de l’activité de leurs filiales et de leurs sous-traitants.
On a là une reconnaissance des risques partagés par les travailleurs de
l’ensemble d’une chaîne de production.
Il y a aussi une seconde option,
pour l’instant un peu plus théorique mais qui me tient à cœur, qui pourrait
être d’inscrire dans la loi un principe général d’effectivité de la représentation
collective. Cela signifierait que l’employeur ou les partenaires sociaux
délimitent les périmètres de représentation, par exemple le périmètre des
établissements distincts ou le périmètre de l’unité économique et sociale. Il
faudrait qu’il opère cette délimitation en s’assurant qu’elle permette
l’expression des intérêts collectifs par le Comité social et économique. Cette
exigence d’effectivité de la représentation serait inscrite par la loi et donc
contrôlée par le juge pour s’assurer de l’adéquation entre le cadre de
représentation et la communauté de travail représentée.
Propos
recueillis par Alexis Duvauchelle
THÉMATIQUES ASSOCIÉES
Infos locales, analyses et enquêtes : restez informé(e) sans limite.
Recevez gratuitement un concentré d’actualité chaque semaine.
0 Commentaire
Laisser un commentaire
Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *