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« Diffuser
le droit de l'environnement » parmi ses adhérents : tel est l’objectif
de la toute récente Association française des magistrats pour la justice
environnementale (AFMJE). Au titre de ses projets, celle-ci a notamment engagé
un travail commun avec un réseau de procureurs d’Asie du Sud-Est et compte se
rapprocher du monde de l’entreprise, explique son président, le magistrat Jean-Philippe Rivaud.
JSS
: Comment l’AFMJE a-t-elle vu le jour ?
Jean-Philippe
Rivaud : En réalité,
nous avions fait une tentative d’association en 2021, qui n’a pas fonctionné.
Mais cela a constitué une base de travail pour l’association actuelle, créée en
2022 : on a élargi le cercle, et l’AFMJE a vu le jour, avec une dénomination
sociale différente ; comme une renaissance de nos cendres, en quelque sorte !
Je précise que lorsque j’étais en poste en 2010 à Amiens, j’avais créé un GoogleGroup de discussion intitulé « Justice environnement France » ouvert
à tous les magistrats. Jusqu’à 3-4 ans en arrière, il n’intéressait pas grand
monde, et puis il a commencé à prendre de l’ampleur et compte désormais près de
350 membres : on se pose des questions pratico-pratiques, on échange au sujet
des actualités dans la presse… L’AFMJE est adossée à ce groupe-là. Elle est
constituée selon le modèle d’une « société savante », ce qui signifie
simplement qu’elle n’a pas d’activité militante et politique, d’autant que ça
ne serait pas conforme au statut des magistrats.
JSS
: Quel est l’objectif de l’association ?
J-P.R.
: Notre ambition n’est évidemment
pas de doubler l’administration centrale de la justice et l’École nationale de la
magistrature (ENM), avec lesquelles nous espérons bien dialoguer, mais, comme le font d’autres associations de
magistrats, de réfléchir ensemble sur un certain nombre de sujets autour de la
justice environnementale. Nous avons souhaité rassembler des collègues qui
s’intéressent à ce sujet, relativement nouveau pour les magistrats de l’ordre
judiciaire. Car s’il y a toujours eu un contentieux environnemental, ce dernier était très
marginal. Il a aujourd’hui vocation à se développer, on observe un petit coup
d’accélérateur.
Notre
objectif est véritablement de faire en sorte que les magistrats qui ont de
l’expérience en la matière favorisent le partage avec les autres. Nous
cherchons à diffuser le droit de l’environnement parmi nos adhérents. Car au
sein de l’association, un certain nombre de membres ont adhéré par conviction,
mais ne connaissent pas bien le droit de l’environnement. C’est en cela qu’elle
se distingue d’autres associations, car par exemple les magistrats membres de
l’Association française des magistrats de la jeunesse et de la famille ont tous
été ou sont juges aux affaires familiales ou juges des enfants – et, au-delà, tous les magistrats
connaissent ce contentieux. On ne peut pas en dire autant du droit de
l’environnement !
Aujourd’hui,
nous sommes 70 adhérents, ce qui est peu par rapport au nombre de magistrats en
France, mais c’est déjà un bon départ. Je sais que beaucoup de collègues
attendent de voir comment l’association évolue pour y adhérer : j’espère donc
que nous serons rapidement plus nombreux.
JSS
: En quoi ont consisté vos premiers travaux et contributions ?
J-P.R.
: 2023 est, pour nous, l’année de
rodage, notamment car j’ai, pour ma part, été très pris par un procès en appel
dans une affaire sanitaire qui a duré cinq mois (Jean-Philippe Rivaud était avocat général dans l'affaire du Mediator,
ndlr). Mais c’était convenu dès le début. Pour l’instant, nous avons
participé à des colloques et en avons co-animé d'autres. Je me suis par exemple rendu à
Marseille le 5 juillet, pour représenter l’AFMJE et participer, dans le cadre
des 13e Assises nationales de la biodiversité, à la table ronde « Punir
ou périr, le droit de l’environnement sauvera-t-il la biodiversité ? ».
À cette question, j’ai répondu par la négative : non, le droit de
l’environnement ne pourra pas sauver la biodiversité, mais il pourra y
contribuer.
Je
suis également allé à Bangkok récemment, car nous sommes en train de nous
connecter avec un réseau de procureurs d’Asie du Sud-Est très concernés par les
trafics d’espèces et issus de l’ASEAN (association d'États fondée dans les
années 60 à Bangkok pour booster le développement économique de la région, ndlr).
Ces magistrats ont une grande compréhension du sujet et sont tous parfaitement
anglophones. Nous avons jeté les bases d’un projet où ces procureurs pourraient
être admis comme observateurs dans notre association, ce qui serait fondamental
car la lutte contre la criminalité environnementale, comme la lutte contre la
criminalité liée aux trafics de drogues, est transnationale.
JSS
: Pourquoi observe-t-on une prise de conscience du besoin de justice
environnementale par les juristes comme par les citoyens ?
J-P.R.
: C’est un sujet dont les
magistrats prennent peu à peu conscience qu’il est important et qu’il ne
concerne pas seulement les écologistes, mais tout le monde. Ils sont en train
de réaliser que nos concitoyens attendent aussi la justice sur ce terrain, qu’il y a un
besoin de droit et de justice en la matière. De plus en plus, mes collègues
conviennent qu’il s’agit là d’un vrai défi pour la justice, aujourd’hui plus
qu'hier.
Ce
discours-là, je ne vous l’aurais pas tenu il y a 4-5 ans, et encore moins quand
j’ai commencé à me pencher sur le droit de l’environnement, en 1992, lorsque
j’étais substitut du procureur à Villefranche-sur-Saône, où je suis entré dans cette matière par le droit
de la chasse, et ce faisant, je me suis ouvert à d’autres thématiques. Je peux
vous assurer que pendant longtemps, j’ai entendu : « Le droit de
l’environnement ? Mais ça ne sert à rien, ce n'est pas notre coeur de métier ! ».
À lire aussi : Changement
climatique : le CESE estime que pour parer ses conséquences sur la santé
au travail, il faut œuvrer collectivement
En
30 ans, les choses ont changé car par la force des choses, le réchauffement
climatique fait qu’on en parle. Nos concitoyens voient bien qu’il fait plus
chaud, qu’il pleut moins, que les papillons disparaissent et que les abeilles
meurent : ils dressent un constat de réalité environnementale. C’est –
malheureusement – parce que tout se dégrade que les gens ouvrent les
yeux.
JSS
: Et depuis quand les choses commencent-elles à bouger en matière de justice
environnementale ?
J-P.R.
: Il y a eu un tournant en 2020,
quand l'Inspection générale de la justice et l’ancien Conseil général de
l'environnement et du développement durable ont déposé un rapport sur la
justice environnementale, qui avait été commandé en 2019 par le ministre de la
Transition écologique et solidaire et par la ministre de la Justice de
l’époque, Nicole Belloubet. Certes, ce rapport ne pouvait être exhaustif, certains développements pourraient donner lieu à des débats, c'est la démocratie ! Mais il a l’avantage de
pointer beaucoup de choses intéressantes – dont plusieurs identifiées
depuis longtemps –, comme la nécessité de renforcer la formation, étant donné
qu’il s’agit d’une matière très compliquée. Cela a constitué un point de départ
important.
JSS
: Vous dites que c’est une matière « compliquée ». Pouvez-vous
détailler ?
J-P.R. : Oui, c’est un droit très complexe, et quand on ne le connaît pas, il est difficile de le mettre en œuvre, car la particularité du droit pénal de l’environnement est qu’il trouve ses sources dans 15 codes différents, comme il n’y a rien dans le Code pénal. Il faut donc aller chercher dans le Code de l’environnement, dans le Code rural et de la pêche maritime, dans le Code minier, etc. Autre difficulté : le droit interne est adossé à une multitude de directives européennes et de règlements, un tout qui est lui-même adossé à plus de 500 accords et conventions internationaux. C’est un véritable maquis – pour ne pas dire un véritable marais, histoire de rester dans le champ de la justice environnementale ! Ce droit est aussi globalement mal écrit, pas toujours par des juristes (certains professeurs parlent de « droit d’ingénieur »), c’est un droit indigeste : les professeurs encore le disent ineffectifs et c’est vrai !
JSS
: Quel bilan dressez-vous pour l’heure des pôles régionaux spécialisés en
matière d'atteintes à l'environnement, créés par la loi du 24 décembre 2020
relative au Parquet européen, à la justice environnementale et à la justice
pénale spécialisée ?
J-P.R. : Force est de constater que, pour l’heure, ça ne marche pas très bien. Disons qu’ils se mettent tout doucement en place. Le problème est que l’on a mis ces pôles en place à effectifs constants, il n’y a pas eu de création spécifique de postes. Et il faut aussi dire que l’on demande toujours plus aux juges et aux procureurs, ce qui dans l’absolu n’est pas anormal, mais les moyens, nous le savons, ne suivent pas toujours. Je vais utiliser cette analogie : on a créé des blocs opératoires sans chirurgiens ni infirmières. C’est la même chose ici.
Attention, je ne dirais pas
que ça ne fonctionne pas du tout. À Amiens, par exemple, qui est une région à
fort enjeu environnemental avec la baie de Somme, ou encore à Bayonne,
notamment en lien avec les Espagnols, beaucoup mieux organisés en matière de justice
environnementale, et avec qui il y a matière à coopérer sur les trafics de
déchets ou d’espèces protégées qui passent les frontières. Le parquet de
Marseille est aussi un très bon exemple de volontarisme efficace. Dans ces
parquets, les procureurs, très conscients des enjeux, ont fait des efforts
remarquables pour s’adapter, mais à moyens constants. Donc les contentieux se
développent. Nous sommes à l’aube d’un développement exponentiel, ce d’autant
que le sujet de la répression des atteintes à l’environnement est aussi
intimement lié au sécuritaire.
JSS
: En attendant cette explosion des contentieux, quels sont les projets à venir
pour l’AFMJE ?
J-P.R. : Nous préparons tout d’abord
notre colloque inaugural ouvert au public, le 9 décembre prochain, à la faculté de droit de la Sorbonne à Paris : « Le climat : la justice
pour quoi faire ? », sous l’angle du droit privé, du droit pénal. Car
si le Conseil d’État a déjà rendu des décisions importantes en droit
administratif, de notre côté, nous sommes en retard, et nous devons vraiment
nous poser les bonnes questions. En effet, l’aggravation des phénomènes
climatiques extrêmes pose notamment de nombreux défis en droit des assurances
et en droit immobilier. Lors de ce colloque, nous souhaitons également
organiser un échange avec des étudiants sur le droit des générations futures. J'ai, pour ma part, encore 10 ans de carrière devant moi : dans 10 ans, la situation va
s’aggraver, mais ce sera moins grave que dans 30 ans. Je pense aussi que les magistrats déjà expérimentés sur ces sujets doivent transmettre aux plus jeunes collègues, dont certains sont très motivés. En outre, beaucoup de jeunes
aujourd’hui s’inquiètent donc pour leur avenir et souffrent d’éco-anxiété :
c’est un signe que nous ne devons pas prendre tout cela à la légère.
Mais
nous avons également d’autres projets, notamment la constitution d’un mémento
pratique pour les collègues sur le terrain. Cet outil sera réalisé de façon
transversale avec des universitaires et des étudiants, l’occasion de travailler
ensemble, avec un bel effet d’entraînement.
Par
ailleurs, au-delà du travail avec les universitaires, qui est un axe fort de
l’AFMJE, nous voulons nous ouvrir aux autres univers, notamment le monde
scientifique, mais aussi le monde de l’entreprise, confronté à des changements
considérables, et bien sûr les associations. Le but est de discuter pour voir comment les chefs d’entreprise
peuvent appliquer le droit de l’environnement, et pour cela, nous ne voulons
pas être réducteurs en opposant d’un côté la protection de l’environnement et d’un
autre l’économie. Certes, on ne peut pas dire que la production de pétrole et
le trafic aérien ne sont pas un problème, mais ça ne veut pas dire que dans les
entreprises personne n’a de conscience environnementale. J’ai rencontré des
juristes importants dans de grandes entreprises qui désirent réellement
contribuer au changement. Le tout est de savoir comment faire, de trouver des
solutions ensemble.
Enfin,
le temps venu, quand l’association sera encore plus identifiée – mais elle
commence à l’être, en témoignent nos discussions récentes avec des parlementaires et certains cabinets ministériels –, nous serons en mesure de donner notre point de vue sur tel ou tel projet de
loi, et, je l’espère, d’influencer les textes à venir, qui seront essentiels. Nous pensons aussi que l’administration de la justice va parvenir à la mise en œuvre de cette justice environnementale efficace que nous appelons de nos vœux. Les récents et substantiels moyens alloués à notre institution y contribueront sans aucun doute.
Propos recueillis par Bérengère
Margaritelli
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