INTERVIEW. « On pourrait croire que la RSE n’est un sujet que pour les grands groupes, mais c’est faux »


jeudi 17 octobre 2024 à 08:4910 min

Écouter l'article

Si les grandes entreprises ont déjà intégré la responsabilité sociétale et environnementale dans leur stratégie, les PME et ETI commencent leur transition. Le réseau Crowe France a publié en début d’année la première édition de son baromètre RSE pour évaluer l’implication des entreprises dans cette démarche. Deux de ses coconcepteurs, Jean-Baptiste Cottenceau et Sarah Guereau, partagent, à l’occasion du salon Produrable qui s’est tenu les 9 et 10 octobre à Paris, les résultats de cette étude. Malgré la bonne volonté des entreprises, quand il s'agit de s'engager d'un point de vue plus structuré, du progrès reste à faire, observent-ils. Or, « les impératifs économiques de court terme prennent le pas sur beaucoup de choses ».

« Comment s’inscrire dans une démarche d’évolution et de durabilité ? » C’est la question que s’est posée le réseau de cabinets d’audit Crowe France pour produire la première édition de son baromètre RSE, publié en mars dernier, en s’appuyant sur des interviews réalisées au dernier trimestre 2023. Un baromètre conçu par cinq membres du réseau, notamment Jean-Baptiste Cottenceau, directeur du cabinet de conseil en stratégie RSE et carbone Sustainable Metrics, et Sarah Guereau, directrice du pôle développement durable et RSE du groupe Fideliance.

JSS : Quelles entreprises vise votre baromètre ?

Jean-Baptiste Cottenceau : Notre questionnaire a été envoyé aux clients du réseau Crowe France. Anonyme, il sera par la suite destiné aux entreprises de toutes tailles, mais pour cette première édition, nous avons visé des PME et ETI. On pourrait croire que la RSE n’est un sujet que pour les grands groupes, et que les entreprises qui ne sont pas concernées par des textes de loi n’en font pas. Mais c’est faux, plein de PME agissent en ce sens. Nous voulions vérifier cela sur le terrain.

Sarah Guereau : Nous avons essayé de cibler nos clients qui sont intéressés par ce sujet. Il y a un an, au moment des prémices de notre baromètre, trouver des clients qui souhaitaient répondre à un questionnaire ESG était assez compliqué. Ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui.

JSS : Quel est l’objectif de cette étude ?

S.G. : Nous souhaitions embarquer nos clients, PME et TPE, qui représentent le cœur de métier de l’expert-comptable, car les grandes entreprises ont déjà mis en œuvre des processus. Nous avons essayé avec ce baromètre de mieux comprendre les besoins de nos clients pour adapter nos offres et conseils et mieux accompagner nos clients demain. En fonction de la maturité de l’entreprise, nous lui proposons des solutions concrètes pour aller dans cette démarche. Cela va au-delà du simple constat.

J-B.C : Cela permet aussi de témoigner du niveau d'avancement sur le terrain des plus petites entreprises qui peuvent passer sous le regard des obligations, et mettre en avant les bonnes idées.

L’objectif était également que les résultats ne soient pas juste factuels, mais accompagnés de commentaires afin de pouvoir dégager des pistes d'action. C'est un moyen pour les lecteurs de s'identifier et de se positionner par rapport aux autres entreprises : alimenter de recommandations terrain pour que ceux qui s’estiment en retard à la lecture du baromètre se lancent vite. Pour les entreprises qui ont déjà entamé un processus, elles peuvent continuer à agir grâce à des recommandations personnalisées selon le niveau.

JSS : Quels sont les principaux enseignements que vous tirez de cette première édition ?

S.G. : Côté social/sociétal, le point important que nous remontons est que des initiatives ont déjà été lancées chez la grosse majorité des entreprises, même si elles ne sont pas forcément intégrées dans une démarche structurée avec des objectifs.

Mais un bon tiers d’entre elles ne se considèrent pas comme matures dans ce « cheminement », même si elles savent que ce sont des enjeux prioritaires. Ce sont elles qui ont la plus grosse marge de progression.

Pour le reste, un tiers des entreprises ont une démarche structurée mais n’avancent pas d’une manière optimale, et le dernier tiers avance très bien.

J-B.C : Sur la partie environnementale, on peut globalement faire les mêmes constats. Un certain nombre de plans d’action ont été conçus mais manquent de structuration dans une démarche globale stratégique.

La gouvernance fait également défaut. Mais c'est une observation logique, puisque la gouvernance d’une PME n’est pas forcément très officielle, et qu’il n’y a généralement pas de gestion des risques environnementaux.

« La prise de conscience est là. Le déclic dont on parle est celui du passage à l’action avec l’organisation de plans de transition. Ces plans demandent du temps, de l’expertise et donc de l’argent. »

Jean-Baptiste Cottenceau, co-rédacteur du baromètre RSE 2023 de Crowe France

Nous pouvons voir dans les résultats que les mesures basiques, imposées par la loi ou très médiatisées sont assimilées. En revanche, quand il s'agit de s'engager d'un point de vue plus structuré, il y a encore du progrès à faire.

JSS : Vous observez un intérêt croissant pour les labels RSE. Pour quelle raison ?

S.G. : La loi Pacte a créé la qualité de société à mission. 80 % d’entre elles sont des TPE et des PME. Nous voyons un engouement autour de cette structure pour aller mettre en avant la démarche des entreprises.

Ce mouvement est notamment dû au fait que les petites entreprises ont été challengées par les plus grandes qui ont utilisé des agences de notation extra-financière dans le cadre d’appels d’offres.

Les structures souhaitent en priorité communiquer sur ce qu’elles font, ce que la publication d’un rapport RSE va permettre de faire. L’obtention d’un label leur offrira aussi la possibilité d’être mises en avant. Elles veulent aussi être aidés pour la mise en place d’un plan d’action pour répondre aux enjeux de transitions.

L’engouement des labels et des sociétés à mission montre bien que les petites entreprises souhaitent montrer qu’elles sont aussi performantes que les autres.

J-B.C : Les labels sont parfois un moyen de mettre le pied à l'étrier. Quand on part d'une feuille blanche, il est plus efficace de partir d'une liste. Mais cela s'essouffle un peu et certaines qui n'ont pas de label considèrent que cela ne sert à rien.

Des études ont d’ailleurs été réalisées pour observer l’intérêt des labels, et les conclusions ne sont pas unanimes.

JSS : Au cours de l’évaluation de leur démarche RSE, 29 % des entreprises interrogées assurent ne pas avoir avancé à ce sujet. Quel « déclic » leur manque-t-il pour engager une réflexion ?

S.G. : Les entreprises ayant eu ce déclic ont été poussées par les différents appels d’offre. Les clients des grandes entreprises font beaucoup plus attention à ces sujets. On peut aussi citer les banquiers qui challengent de plus en plus d’entreprises sur leurs démarches RSE.

Il y a également des gens engagés qui ne pensent pas que chiffre d’affaires et trésorerie, mais cela reste assez minime.

J-B.C : La prise de conscience est là. Le déclic dont on parle est celui du passage à l’action avec l’organisation de plans de transition. Ces plans demandent du temps, de l’expertise et donc de l’argent. Pour la population composant le baromètre, les impératifs économiques de court terme prennent le pas sur beaucoup de choses.

Il y a cependant des différences sectorielles. Dans certains types d’activité, l’action devient presque indispensable, quand dans d’autres, l’enjeu n’est pas encore présent.

Le plus grand travail à faire concerne le climat, et on a vu une hausse des intégrations des enjeux climatiques en entreprises après les marches pour le climat. On peut supposer, sans faire de généralités, que les enfants de certains patrons ont incité leurs parents à agir. Cela a fait « tilt » émotionnellement. Mais pour convaincre les autres, il faudrait aussi un déclic financier, via des règlementations ou des sanctions. Cela finira par arriver !

JSS : Environ 80 % des entreprises considèrent qu’il est nécessaire voire indispensable de faire attention aux enjeux sociaux actuels (santé, qualité de vie au travail, discrimination, dialogue social, etc.) et environ 75% aux enjeux sociétaux. Peut-on considérer que certaines entreprises, sans avoir directement pensé à une démarche RSE, adoptent tout de même des manières de faire compatibles avec la RSE ?

S.G. : Sans savoir qu’elles font de la RSE, les entreprises font en fait simplement preuve de bon sens. La RSE est une démarche pragmatique. J’ai discuté récemment avec un client qui me disait : « Nous faisons du BSP, du bon sens paysan ». C’est du pragmatisme.

La RSE reste tout de même une étape supplémentaire avec des objectifs à définir, et ces entreprises ne répondent généralement qu’à une partie des problématiques, principalement celle du personnel que le chef d’entreprise côtoie tous les jours. Sur des thématiques plus particulières, comme celle des personnes éloignées de l’emploi ou en situation de handicap, les démarches en sont encore aux prémices.

JSS : Au contraire, environ 60 % des entreprises seulement accordent une importance aux enjeux environnementaux. 52 % considèrent même que la question de la gestion de l’eau et des ressources marines est non prioritaire voire négligeable. Pourquoi une telle différence avec les autres domaines selon vous ?

J-B.C : Je pense que c’est par méconnaissance de ces grands enjeux. La première recommandation que nous formulons dans le baromètre au sujet de l’impact environnemental et de se former et se sensibiliser. On a tous déjà entendu parler de la biodiversité, mais on ne peut pas forcément imaginer les impacts que son entreprise a sur toute sa chaîne de valeur.

Sur les ressources marines, quand une entreprise n’est pas au bord de la mer et ne consomme pas beaucoup d’eau, elle peut considérer qu’elle n’est pas concernée. Mais là aussi sur l’ensemble du cycle de production elle peut être affectée.

« Sans savoir qu’elles font de la RSE, les entreprises font en fait simplement preuve de bon sens »

Sarah Guereau, co-rédactrice du baromètre RSE 2023 de Crowe France

Pour les salariés et les patrons, il faut un petit décodeur par rapport aux citoyens, car on n’agit pas en entreprise comme on agit à la maison, bien que l’on soit tous dans le même bateau.

De manière très pragmatique, si cela ne coûte pas grand-chose de ne pas agir, ce n’est pas un enjeu. La consommation d'énergie pour certaines entreprises non-industrielles ne mérite pas de faire un plan d’efficacité énergétique. Et le coût de l’eau n’est pour l’heure pas suffisamment élevé pour que cela ait un impact dans les comptes du dirigeant.

S.G. : C’est d’ailleurs pour cela que le rôle de l’expert-comptable pourrait être essentiel. Lorsqu’il présente le compte de résultat au chef d’entreprise, il devrait ajouter un point sur l’évolution de la consommation électrique ou d’eau de l’entreprise depuis cinq ans.

De nouveaux indicateurs ont été créés mais ne sont pas encore généralisés. Lorsque nous faisions partie du comité de l’Ordre des experts-comptables, nous avions essayé de pousser Bercy à intégrer dans la liasse fiscale quelques indicateurs RSE pour que les entreprises intègrent ces nouveaux indicateurs dans leur pilotage, au même titre que leur chiffre d’affaires ou leur trésorerie.

JSS : Quelles évolutions législatives ont eu un impact sur les résultats du baromètre à votre avis ?

S.G. : Outre la directive CSRD, la loi ZAN (zéro artificialisation nette) concerne beaucoup de nos clients depuis septembre. Je discutais avec une entreprise spécialisée dans la menuiserie qui était affectée indirectement par leur clients artisans. En raison de l’impossibilité de construire, elle se tournait vers le marché de la rénovation.

J’ai aussi en tête la règlementation ZFE (zones à faibles émissions) en Europe, qui vont contraindre certaines entreprises à changer leur flotte de véhicule pour avoir des camions propres. L’un de mes gros clients prévient ses propres clients de futurs problèmes d’accès aux centres-villes. Désormais, certaines entreprises participent à la sensibilisation sur ces sujets, c’est plutôt positif.

J-B.C : Le reporting extra-financier a un effet boule de neige. Le Code de l’environnement est assez méconnu alors qu’il progresse beaucoup. Certains secteurs d’activité vont être touchés par la généralisation de l’affichage environnemental.

Une expérimentation de taxe carbone aux frontières pour les entreprises européennes est aussi en cours, et cela va se voir dans les comptes. Il risque d’y avoir un impact lié à cette règlementation.

En matière d’environnement, il y a beaucoup de règlementations, mais les sanctions ne sont pas forcément à la hauteur de l’ambition, ce qui fait que les changements législatifs ne sont pas vraiment incitatifs pour les TPE, les PME et les petites ETI.

JSS : Quelles évolutions pourraient arriver dans la prochaine édition du baromètre ?

J-B.C : Nous allons conserver la même population d’entreprises, à savoir nos clients. Le constat de la première édition prouve qu’il y a une prise de conscience avec certains acteurs qui agissent, mais ne sont pas forcément à la hauteur.

Sans trop déflorer ce qu’il y aura dans le baromètre de l’année prochaine, il y aura des catégories modifiées et un prisme de lecture différent tout en restant sur la même population. La question de la règlementation sera posée de manière plus claire.

La prochaine édition se posera la question des moyens d’avancer de manière plus rapide ou plus ambitieuse. Cela se fera au détriment de la comparaison entre les deux baromètres, mais cela pourrait nous permettre d’avoir une thématique bisannuelle, avec les questions de ce premier questionnaire qui reviendraient pour le troisième. Par expérience, quand on dresse un constat, il faut ensuite dresser une feuille de route, puis prendre le temps d’agir. Cela donne une petite inertie si on analyse les résultats tous les ans.

Il y aura peut-être aussi plus de témoignages pour pouvoir mieux s’identifier à une situation.

S.G. : Il y a un esprit de communauté assez fort. Les dirigeants aiment discuter avec d’autres dirigeants pour voir ce qui se passe ailleurs, et c'est toujours un bon point pour faire évoluer une mentalité. D’où notre souhait d’augmenter la part des témoignages dans la prochaine édition.

Propos recueillis par Alexis Duvauchelle

Partager l'article


0 Commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Abonnez-vous à la Newsletter !

Recevez gratuitement un concentré d’actualité chaque semaine.