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L’affaire des viols de Mazan,
dans laquelle 51 hommes sont accusés de viols sur une même victime - dont son
mari, principal mis en cause - est sous le feu des projecteurs pour sa
dimension hors-norme. Mais en-dehors du fond de l’affaire, et du comportement polémique
de certains accusés, ce sont les axes de défense de leurs avocats qui sont
pointés du doigt. Interrogé sur la conformité de ces choix avec la déontologie
professionnelle, l’avocat Christophe Bigot estime par ailleurs que celle-ci « ne
remplacera jamais la conscience personnelle ».
JSS : L'opinion publique s'est indignée dernièrement du fait que les avocats de la défense tentent de discréditer la parole de la victime, Gisèle Pélicot, quitte à lui faire porter une part de responsabilité dans ce qui lui est arrivé. La
défense d’une personne justifie-t-elle tous les arguments ?
Christophe Bigot : C’est
une question qui a toujours été clivante au sein même de la profession, et loin
de moi la volonté de faire la leçon à quiconque. Je me borne à donner un point
de vue. Certains considèrent en effet que l’avocat se renie s’il n’utilise pas
tous les arguments pour défendre un accusé, seul compte le résultat. Ce serait
en quelque sorte l’essence de la fonction. Ce n’est pas mon opinion.
A mes yeux, nous devons agir
dans le cadre d’une exigence d’éthique et de responsabilité, et le choix des
arguments et moyens de défense doit se faire à l’aune de cette exigence. Pour
ma part je pense qu’un argument contraire à cette règle de conduite dessert le
client lui-même, mais chaque avocat est maître de son argumentation.
JSS : Vous
citez le grand avocat Jean-Denis Bredin : « il n’y pas d’accusé
indéfendable, il n’y a que de mauvais arguments ». Comment s’assurer
alors en tant qu’avocat qu’on ne franchit pas une certaine ligne ? Comment
faire en sorte que la plaidoirie reste éthique ?
C. B. : C’est
ici qu’intervient l’équation personnelle de chaque défenseur. Il y a quasiment
autant de façons de défendre que d’avocats, même s’il y a de grandes tendances.
Ce qui nous guide, c’est d’abord le dossier lui-même qui induit des moyens de
défense, ensuite chacun les hiérarchise en fonction de multiples facteurs et de
sa propre conscience. L’éthique fait partie de ces facteurs…ou pas.
« La déontologie n’est
pas galvaudée mais très élastique »
Le reste est surtout question
d’intuition et de sensation. En principe, quand un argument est inaudible, on
le sent. Ou alors, on n’est peut-être pas fait pour ce métier.
JSS : En
quoi la surenchère de la défense peut-elle être préjudiciable pour l’image de
la profession ?
C. B. : Je
suis attaché au fait que nous soyons des auxiliaires de justice, même si
certains récusent cette fonction et ne se considèrent « auxiliaires »
de rien du tout. Il y en a pour tous les goûts, nous sommes plus de 70 000.
Quand on démonétise la parole
des avocats, selon moi on affaiblit la fonction dans son ensemble, et on ne
nous écoute plus comme des auxiliaires de justice mais de simples citoyens
engagés dans une mission de défense, au même titre qu’un comité de défense ou
n’importe quel tribun. Or, parfois j’ai l’impression que certains jouent à être
avocats, comme s’ils campaient des personnages. Il faut bien avoir conscience
que plus on utilise des moyens de défense inappropriés, moins les magistrats
nous écoutent.
Il y a ainsi un fort
mouvement au sein de la magistrature pour limiter le temps d’audience – voire
dans certaines matières le supprimer - car les juges considèrent qu’ils perdent
leur temps. Nous sommes tous impactés.
JSS : Une
des avocates suscite actuellement la polémique par son utilisation très
controversée d’Instagram et de TikTok, où elle raconte les coulisses du procès
tout en adoptant les codes des influenceurs. Si ce comportement n’est a priori pas
interdit, il pose là aussi des questions d’ordre déontologique. Quelle est la
place et la force de la déontologie chez les avocats ? N’est-ce pas une notion
aujourd’hui galvaudée ?
C. B. : Non
ce n’est pas galvaudé mais c’est très élastique. De manière générale, dans
cette situation, le critère central est celui de dignité. Le terme est dans
notre serment. Or, il s’agit d’un concept très flou, et aléatoire. La
déontologie ne remplacera jamais la conscience personnelle.
À lire aussi : INTERVIEW. Marc Geiger, avocat star de France
2 : « Il est important que la justice soit mieux connue, sans en faire un
spectacle »
J’ajoute que la liberté
d’expression n’est pas un vain mot et qu’il ne saurait être question de museler
un avocat. Pour le reste, je n’ai rien contre Tik Tok et on peut parfaitement
s’y exprimer avec le sens des responsabilités. Ce qui me pose problème, c’est
le fait d’assurer une forme de publicité personnelle en même temps que le récit
d’un procès auquel on participe. L’avocat peut être amené à communiquer bien
sûr pour la défense de son client, mais à mes yeux il ne doit pas assurer sa
communication personnelle sur le dos de celui qu’il défend, et je trouve que
dans toute cette séquence, le secret professionnel est bradé.
Quand j’ai prêté serment il y
a 35 ans, on enseignait aux élèves avocats qu’il était interdit de nommer
publiquement ses clients sans leur autorisation expresse. Vous mesurez le
chemin parcouru…
Alors que faire ? Il
n’est pas question de dire aux avocats : « le monde entier communique
sur les réseaux sociaux mais vous ne pouvez le faire ». Ce serait
incompréhensible, au regard de l’évolution des moyens de communication. Mais
les avocats doivent s’astreindre à communiquer avec des codes différents,
tenant compte des enjeux entourant leur fonction. C’est plus facile à dire qu’à
faire…
JSS : Tout
cela est aussi révélateur du fait que la mission d’un avocat est éminemment
compliquée… et toujours critiquée.
C. B. : La
critique est saine. La profession gagnerait beaucoup à se remettre en question.
Il est vrai que certains ont du mal avec le fait de garder leurs distances,
alors que c’est une règle de base de notre profession. Mais il faudra toujours
répéter que l’avocat n’est pas le complice de son client, car dans l’opinion
publique, la tentation de l’assimilation existe.
« En principe, quand
un argument est inaudible, on le sent »
Je pense qu’il est difficile
d’admettre pour nombre de nos concitoyens que défendre des terroristes, des
violeurs ou des assassins est une mission noble. C’est même contre-intuitif.
Pourtant nous sommes un pilier indispensable dans un État de droit.
JSS : La
stratégie de défense, pour plusieurs accusés, fondée sur l’absence d’intention
de commettre un viol, valable juridiquement, bien qu’elle ait choqué, met aussi
en évidence que parfois le droit est lacunaire – ici, sur la définition du viol,
où la notion de consentement n’est pas présente – et ne suit pas toujours les
évolutions constatées dans d’autres disciplines. Pour faire évoluer le droit, n’en
va-t-il pas d’une responsabilité partagée entre le législateur, les avocats et
les magistrats ?
C. B. : Je
suis absolument convaincu de cette responsabilité partagée, et légiférer sans
tenir compte de l’expérience de terrain est un non-sens qui aboutit à une
véritable embolie législative. Je prends un exemple dans mon domaine.
Les Etats généraux de
l’information (EGI) viennent de rendre leurs conclusions, après un an de
travail. Ils n’ont consulté ni avocats, ni magistrats, alors que nous sommes au
cœur du réacteur quand il s’agit de délimiter les droits et les devoirs des
journalistes.
JSS : Votre
cabinet est spécialisé en droit de la communication et des médias, c’est un
univers que vous connaissez donc particulièrement bien. Comment la couverture
de tels procès peut-elle, elle aussi, jouer un rôle, au-delà du
buzz ? Et à quoi les journalistes doivent-ils particulièrement prêter
attention ?
C. B. : Je ne
pense pas que ce soient les médias professionnels qui entretiennent un buzz. Il
se déroule un procès hors-normes aux enjeux de société fondamentaux, il est
parfaitement sain et naturel que les médias le couvrent. C’est le contraire qui
serait préoccupant.
Leur rôle est en premier lieu
de rendre compte fidèlement des audiences. Ensuite, il est logique aussi de
rendre des comptes des débordements, car ils en disent beaucoup sur l’état de
l’opinion. La phrase prononcée par un des avocats : « il y a viol et
viol » est à cet égard dévastatrice, et il faut lui donner de la publicité
pour montrer comment on minimise encore aujourd’hui dans la société ce qu’on
appelle les VSS.
A mon sens, ce travail est bien fait et les médias assument pleinement ce double rôle : décrire les faits et mettre en perspective avec les enjeux. Ensuite, chacun son style.
Propos
recueillis par Bérengère Margaritelli
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