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Créée en 1992, l’Association des Avocats Conseils d’Entreprises (ACE) représente l’ensemble du barreau d’affaires français. Fin septembre se tiendra à Antibes Juan-les-Pins le 26e congrès de l’ACE, dont le programme s’articule autour du verbe « Réussir ! ». À cette occasion, le Journal Spécial des Sociétés a interviewé Denis Raynal, avocat au barreau de Paris et président de l’ACE depuis octobre 2015.
Nous avons réussi à boucler la rédaction et la publication de notre récent livre « Mutations dans l’Univers des Avocats – Tectoniques et Horizons » en mode projet et dans un temps contraint. C’est un ouvrage collectif qui propose une analyse de contexte et la mise en perspective pour l’avenir de la profession d’avocat. Nous avons ainsi réussi notre pari, mais avons surtout développé les énergies, la motivation, les réflexions, les moyens nécessaires à cette réussite. Le thème du congrès 2018 de l’ACE est « Réussir ! », car réussir est justement cette capacité à s’adapter aux circonstances pour atteindre un objectif, plus que le résultat lui-même, la réussite. C’est cela qui nous a convaincus de nous intéresser cette année à ce processus, individuel comme collectif, pour passer un message positif et constructif pour la profession d’une part, pour chaque confrère d’autre part. Après le congrès d’Ajaccio sous le titre Moteur ! puis de Strasbourg sur le thème Ouvertures, le terme Réussir ! termine logiquement la trilogie.
Vous dites « L’avocat doit regarder l’avenir, accepter de Réussir ! ». Quelles sont selon vous les facteurs de la réussite ?
L’avocat doit d’abord croire en son avenir, et la représentation nationale de la profession doit se renforcer en France comme au plan international, ce qui semble la voie désormais empruntée par le Conseil national des barreaux (CNB) dans la nouvelle mandature. La profession connaît certes de nombreuses contraintes, mais elle reste une profession merveilleuse et excitante. Le danger qui la guette n’est pas l’ère numérique ou les attaques sur le marché du droit, mais son attitude trop souvent inadaptée devant l’évolution du monde. Nous voyons tellement de confrères qui vivent leur quotidien avec peine en oubliant le rôle essentiel de l’avocat dans la démocratie et l’État de droit, en ne regardant pas les mouvements de fond mais en se désolant d’avoir de plus en plus de peine à boucler leur budget, à payer leurs charges professionnelles mais aussi personnelles. Une attitude constructive conduit à s’adapter, à penser par exemple phygitalisation devant les progrès exponentiels des technologies de l’innovation et de l’intelligence artificielle, à construire des relations partenaires avec d’autres professionnels, en pluridisciplinarité, à se regrouper pour présenter une offre cohérente correspondant aux besoins d’un marché mouvant mais de plus en plus large techniquement et géographiquement, à se former activement pour conquérir de nouvelles compétences et le faire savoir, à accepter de nouveaux modèles économiques et adapter sa déontologie aux besoins d’une activité compétitive, à envisager sa mobilité professionnelle au sein de la profession ou au-delà de ses frontières matérielles ou territoriales, sans se renier, en protégeant ses valeurs, responsable de son secret professionnel. Bref, l’avocat a les clés pour réussir mais ne le sait pas toujours.
Ce congrès présentera des thématiques de fond avec deux plénières sur les réussites d’une part, sur les nouvelles routes de la soie d’autre part, de nombreux ateliers techniques mais aussi de management, de compétences douces, telles que savoir gagner de l’argent et durer, mieux dormir ou mieux se tenir pour réussir, sans parler du legal design ou du développement et de la fidélisation de la clientèle.
La réussite passe-t-elle par des renoncements ?
La réussite est d’abord une notion personnelle. L’avocat peut trouver sa réussite tout simplement dans le succès d’un dossier ou la satisfaction d’un client. Renoncer pour réussir n’est pas à proprement parler réussir mais cela peut apporter la satisfaction d’avoir atteint un objectif moins ambitieux, plus raisonnable. Il parait plus opportun d’adapter sa démarche vers la réussite. Nous pourrions prendre l’exemple du Juriste Admis au Barreau ; le JAB que nous avons proposé aux Pouvoirs publics et qui venait en alternative à l’avocat salarié en entreprise. Nous pourrions penser qu’il y avait là un renoncement. Il s’agissait en réalité d’un nouvel objectif tenant compte des réactions du moment, d’un écosystème difficile. Nous avons donc adapté notre démarche vers l’objectif ultime en passant par ce statut qui séduisait la Chancellerie, créant une nouvelle réflexion. Aujourd’hui, la profession comprend mieux la nécessité de concrétiser le statut de l’avocat salarié en entreprise dont la profession paie la formation avant de le laisser stupidement partir dans l’entreprise, l’obligeant à l’omission. Le barreau de Paris a même récemment émis un rapport sous la plume du bâtonnier Sicard, auquel est annexé un projet de contrat de travail d’avocat en entreprise. Le momentum, le kairos, sont des facteurs majeurs de la réussite…
Contrairement aux pays anglo-saxons, on a tendance à dire que la réussite est « mal vue » en France. Qu’en pensez-vous ?
Qu’on peut même réussir à faire évoluer cela…
Mais ce qui nous intéresse surtout, au-delà de la réussite dont la définition est relative et personnelle, c’est la recherche de l’adaptation au monde et à son évolution. Ensuite, on dit le français pessimiste ; c’est vrai qu’il est généralement assez râleur et oublie de se focaliser sur le positif. Rappelons cette définition Churchillienne du pessimiste qui voit la difficulté dans chaque opportunité, alors que l’optimiste voit l’opportunité dans chaque difficulté…
Notre profession doit se remobiliser et se respecter pour conserver sa place essentielle dans notre démocratie, et s’adapter à la marche rapide d’un monde sans égard pour les conservatismes ; ce n’est pas un objectif de réussite insolente mais une perspective de cohérence et de rappel de nos valeurs et principes fondamentaux.
Il y a un an sortait votre livre sur « Mutations dans l’univers des avocats », où vous abordiez de nombreux sujets de réflexions. Quels sont ceux qui ont évolué depuis ?
Le mouvement des plaques ne s’est pas arrêté avec notre ouvrage bien sûr, et c’est pour cela que nous envisageons déjà sa version 2, d’ici un an ou deux. Nous avons avec notre LUNA – Laboratoire de l’Univers de l’Avocat, créé en 2016 – constaté une accélération des phénomènes analysés, par exemple le sujet du numérique. Nous observons en parallèle qu’avec l’accroissement de la vitesse des mutations, les difficultés sociales des avocats se renforcent pour une grande partie d’entre eux. Il faut donc réagir et favoriser les évolutions des cabinets, de la formation, de la collaboration entrepreneuriale. L’interprofessionnalité a fait son chemin et nous sommes actifs sur de nombreux chantiers de réflexion ou de mise en œuvre effective de la pluridisciplinarité et de la réponse technique et pratique, globale et transversale, aux besoins croissants du marché. Nous avons évoqué l’avocat salarié en entreprise qui était rejeté par nombre de nos confrères dans des positions officielles remarquées, mais l’évolution même de la gouvernance de la profession et des mentalités, la meilleure connaissance de l’analyse, l’influence de nombreux pays européens modernes, amènent à penser qu’on pourrait bien réussir à enfin les intégrer dans la profession. La gouvernance de la profession s’est améliorée en suite des dernières élections au CNB, mais au-delà des personnes, il faut mieux encadrer la répartition des attributions dans les institutions et la crédibilité de la profession vis-à-vis des Pouvoirs publics.
Quel est selon vous la principale problématique de la profession aujourd’hui ?
Sans parler nécessairement de problématique, la vague de fond au plus fort cœfficient est certainement celle de l’évolution du service numérique. Mais à mon sens, pour celle-là comme pour les précédentes, et de manière assez schumpeterienne, la destruction sera créatrice et nous nous adapterons.
Le véritable danger est ailleurs, intrinsèque. La profession doit elle-même se mobiliser pour se survivre, en substance tout changer pour que rien ne change, message du Guépard que je reprenais dans mes interventions de début de mandat de Président de l’ACE. Les Ordres doivent d’abord tenir leurs rôles fondamentaux de protection du public, fournir le service compétent et rapide aux confrères en attente de réponses, assurer l’efficience de leurs ressources. Nos institutions doivent canaliser leur volonté politique sur l’éthique, la rigueur d’une déontologie adaptée au siècle, recentrer au cœur du système la confiance du public et des confrères en leurs institutions pour une profession forte et respectée qui est sinon certainement menacée à moyen terme. Cela parle des velléités de suppression des Ordres, des attaques contre le secret professionnel dans nos activités de conseil comme de contentieux, de la banalisation des attitudes anticonfraternelles, des conservatismes irrationnels, du rejet parfois encore des rapprochements interprofessionnels, de l’ignorance des nouveaux marchés des juristes et partant du risque de dilution de la profession.
Pour la profession, cette prise de conscience est un bienfait qui la conduira, vers son avenir, à Réussir !
Propos
recueillis par Myriam de Montis
et Constance Périn
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