Article précédent


Dominique Simonnot s’alarme de la surpopulation carcérale qui poursuit inexorablement sa progression, principale cause de la dégradation des conditions de détention, et souligne l’inaction du ministère de la Justice. La crise de la psychiatrie et les questions de la contrainte et de l’isolement sont également au cœur des préoccupations de la CGLPL.
Dominique Simonnot,
Contrôleure générale des lieux de privation de liberté (CGLPL) depuis octobre
2020, a parfois « l’impression de radoter ». La surpopulation
carcérale croissante, des conditions de détention « indignes »
au regard de la jurisprudence de la CEDH, une crise de la psychiatrie qui
s’aggrave, une carcéralisation des centres de rétention administrative source
de prises en charges attentatoires à la dignité et d’insécurité…
Année après année, la
situation ne s’améliore pas, voire se dégrade a expliqué la CGLPL ce mercredi 21
mai lors d’une conférence de presse à l’occasion de la sortie de son rapport
pour l’année 2024.
« Entassés à 3 dans 6
m2 »
En un an, le nombre de
matelas au sol a explosé et atteint 4 752 au 1er avril 2025 contre 3 307
un an plus tôt, soit environ 120 de plus chaque mois. Parfois « entassés
à 3 dans 6 m2 » de cellule avec les toilettes au milieu de
la pièce, certains détenus doivent aussi composer avec la présence de punaises
de lit, de cafards ou de rats, avec
des sanitaires dégradés, des problèmes de chauffage, un manque de mobilier…
« Les
prisons dans lesquelles tous les détenus sont placés dans des conditions
indignes selon la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'homme ne sont pas rares », relève le rapport. « Si
le ministre reconnait que la situation est épouvantable, que fait-il pour y
remédier ? » interroge la Contrôleure.
La principale raison de ces
conditions de détention particulièrement dégradées est la surpopulation
carcérale qui croit pour la quatrième année consécutive, avec 82 921 détenus
pour 62 358 places au 1er avril 2025. Dans certains établissements, les cours
de promenades ne peuvent parfois pas accueillir l’ensemble des personnes
détenues.
Les maisons d’arrêts et les
centres de détention sont saturés et, fait nouveau, cette situation se
répercute également sur les maisons centrales mises à contribution pour
désengorger les établissements de détention provisoire et de courte peine. Entre
2021 et 2025, le taux d’occupation de ces établissements pour peine longue est
passé de 71,5 % à 82,5 %.
23 000 détenus de plus
Depuis sa prise de poste en
octobre 2020, Dominique Simonnot a vu arriver environ 23 000 détenus de plus. « On
a vu les choses se dégrader », explique la CGLPL qui explique cette
augmentation par les « injonctions contradictoires »
auxquelles seraient soumis les magistrats avec des circulaires qui
demanderaient davantage de fermeté sur certains délits comme les violences
intrafamiliales, tout en veillant à ne pas aggraver la surpopulation carcérale.
L’augmentation de la
population carcérale serait due à un allongement des peines, jugé « très
préoccupant » par Dominique Simonnot, plutôt qu’à une augmentation du
flux d’entrée. Un groupe de travail composé de la Contrôleure, de syndicats
pénitentiaires et d’avocats, de magistrats, de médecins d’associations devrait
être reçu en juillet prochain à l’Assemblée nationale pour défendre l’idée de
l’institution d’un « système
de régulation carcérale »
contraignant, basé sur la loi.
À
lire aussi : Les activités « ludiques » ne
peuvent pas être interdites en prison, tranche le Conseil d’Etat
Le
manque de surveillants empêche souvent que les détenus puissent recevoir des
soins, suivre un enseignement ou participer à certaines activités, soulève
également le rapport. « Le plus urgent, c'est de donner accès aux
activités, avant de les supprimer », a souligné Dominique Simonnot lors de
la conférence de presse, en référence à la circulaire prise par Gérald Darmanin
en février dernier qui visait à interdire les activités « ludiques »
et « provocantes » pour les victimes.
Lundi dernier, le Conseil
d’état a annulé l’interdiction des « activités ludiques »
estimant que le garde des Sceaux pouvait fixer les conditions d’exercice de ces
activités mais pas les supprimer simplement au regard de leur caractère « ludique ».
La CGLPL a rappelé que selon les règles européennes, ratifiées par la France, « la vie dedans doit se rapprocher le plus de la
vie dehors, et les détenus ont même l'obligation d'exercer des activités
culturelles, socio-culturelles, sportives, etc. ».
Crise
de la psychiatrie
Dans son rapport, la
Contrôleure constate également une forte aggravation de la crise de la
psychiatrie. « C'est une dégradation qui s'accélère, et qui repose en
premier lieu sur le manque de personnel qui résulte d'un défaut de
l'attractivité », explique André Ferragne, secrétaire général du
CGLPL, avant de poursuivre : « La France ne manque pas de
psychiatres. C'est l'hôpital public qui manque de psychiatres. »
Avec une forte disparité
entre les départements, certains se retrouvent sans offre en psychiatrie,
d’autres sans possibilité d’hospitalisation permanente en pédopsychiatrie, quand
ailleurs la charge de patients est absorbée par l’hôpital et les urgences lorsque
l’offre en psychiatrie libérale est trop faible sur le territoire.
La CGLPL s’alerte également
de l’accroissement des contraintes notamment au sein des unités de soins
intensifs en psychiatrie (USIP) qui seraient environ une vingtaine en France. « On
ne sait pas ce que c'est que des unités de soins intensifs en psychiatrie, on
ne sait même pas exactement combien il y en a », avance André
Ferragne. Ces unités qui ne sont réglementées par aucun texte font référence à la
notion de « soins intensifs » qui n’existe pas en psychiatrie.
« C'est un artifice de
langage qui désigne des chambres d'isolement »,
explique le secrétaire général de la Contrôleure. Ces USIP accueillent le plus
souvent des patients en soins sans consentement mais certaines accueillent des
patients en soins libres. « Les USIP sont le cadre de nombreuses
restrictions de la vie courante et d’une organisation quasi-carcérale »,
souligne le rapport, dans lequel la CGLPL s’inquiète de l’absence de règles « sur
le statut et les droits des patients. »
Dans son rapport, la CGLPL
pointe « l’absence de réflexion institutionnelle sur la politique de
réduction de l’isolement et la contention » dans certains
établissements. Censées être des mesures de « dernier recours » en
vertu de la loi, elles ne le sont, dans les faits, pas toujours.
Les patients « en soins
libres » et notamment les mineurs qui ne doivent en théorie pas être
isolés ou attachés sur leurs lits, le sont parfois de façon illégale, donc. Les
signatures de certificats de soins sans consentement par des personnes non
habilitées sont fréquentes, tout comme la prolongation informelle de mesures
d’isolement, l’isolement systématique des personnes détenues ou l’isolement
dans des lieux inadaptés.
Les CRA « de plus en
plus carcéraux »
Les centres de rétention
administrative (CRA) sont « de plus en plus carcéraux »
explique Dominique Simonnot. Avec beaucoup d’étrangers qui sortent de prison, qui
ont des troubles psychiatriques, des problèmes d’addictions et qui sont retenus
pour des durées de plus en plus longues, les personnes retenues évoluent dans
un climat d’insécurité et pâtissent de prises en charge « gravement
attentatoires à la dignité et aux droits fondamentaux des personnes
retenues » dans la majorité des cas dénonce la CGLPL.
Les Centres éducatifs fermés
(CEF), qui accueillent des enfants dont beaucoup souffrent de traumatismes et
de troubles psychiques, restent « des structures fragiles »
qui connaissent des difficultés de recrutement avec des équipes parfois
incomplètes, instables et pas suffisamment formées, indique la Contrôleure, qui
relève tout de même un léger gain en stabilité de ces structures.
Au-delà des préoccupations et
des recommandations formulées dans son rapport, la CGLPL s’inquiète d’une
proposition de loi, votée par le Sénat le 12 mai dernier visant à évincer les
associations qui fournissent une aide juridique aux personnes retenues dans les
CRA pour les remplacer par des avocats. « Les avocats ne vont pas remplir le rôle des
associations, à savoir appeler les familles, récolter les certificats médicaux,
donner des conseils. Ils ne sont pas implantés dans ces centres », explique
la CGLPL, qui souligne par ailleurs que cette mesure couterait « extrêmement
cher ».
La procédure de
« comparution immédiate » pour les mineurs récidivistes de plus de 16
ans, prévue par la réforme Attal définitivement adoptée lundi dernier, fait
également partie des points qui préoccupent Dominique Simonnot. Celle-ci estime
que « la comparution immédiate est la principale fournisseuse de
cellules ».
Marion Durand
THÉMATIQUES ASSOCIÉES
Infos locales, analyses et enquêtes : restez informé(e) sans limite.
Recevez gratuitement un concentré d’actualité chaque semaine.
0 Commentaire
Laisser un commentaire
Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *