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Entre occasions manquées et textes lacunaires, et alors que le taux de capture des dauphins explose, le sort des cétacés demeure une préoccupation majeure pour de nombreuses associations. Malgré l'absence de dispositions spécifiques, certaines d’entre elles obtiennent malgré tout gain de cause devant la justice, armées d'instruments de procédure bien plus classiques. Des succès cependant à la marge.
En
amont de la Conférence des Nations unies sur l’Océan qui s’est achevée ce vendredi
13 juin, le monde du droit avait rendez-vous, fin mai, pour débattre de
la place des cétacés dans le droit positif et des combats judiciaires qu’ils
inspirent, lors d’un colloque inédit sous l’égide d’Hania Kassoul, maîtresse de
conférence à l’université de Nice.
Encore peu nombreux, les
contentieux en droit de l’environnement, et plus précisément en matière de protection
des cétacés, augmentent progressivement ces cinq dernières années devant les
tribunaux administratifs.
En cause, notamment : la
hausse des captures accidentelles des petits cétacés dans le Golfe de Gascogne,
« zone particulièrement concernée en France », qui pousse les
associations à agir devant le juge administratif pour dénoncer des carences de
l’État, a exposé Simon Jolivet, maître de conférences en droit public et secrétaire général de la Société française pour le droit de l'environnement.
Le spécialiste a dévoilé quelques
chiffres éloquents. Si le taux de captures accidentelles de petits cétacés type
dauphins est difficile à estimer, selon l’observatoire Pelagis, la moyenne
annuelle de captures dans le Golfe de Gascogne s’élève à 6 100 de 2017 à
2023, avec un pic « absolu » pour cette dernière année avec
11 300 prises.
Un phénomène « en
très forte recrudescence » depuis les années 1990, sans compter les
dauphins qui s’échouent sur les côtes françaises avec des traces manifestes de
capture pour 50 à 80 % d’entre eux, et jusqu’à 90 % en hiver. « Toutefois,
il s’agit de la partie émergée de l’iceberg », a déploré le professeur,
puisque la grande majorité des petits cétacés capturés dans les filets de
pêches coulent au fond de la mer.
« Captures
accidentelles » : une notion floue
« Sans être exhaustif », Simon Jolivet a recensé huit décisions rendues depuis 2020, lesquelles peuvent « nous dire des choses sur le système global de la protection des espèces en droit européen ».
Car c’est en effet à l’aide du droit européen que les associations fondent une « grande majorité » de leur argumentaire devant les tribunaux administratifs. A l’instar, par exemple, de la directive du 21 mai 1992 concernant la conservation des habitats naturels ainsi que de la faune et de la flore sauvages. Le texte prévoit la protection stricte de tous les petits cétacés en interdisant un certain nombre de comportements qui leur portent atteinte directement (captures, mises à mort, perturbations intentionnelles…).
Problème : l’article 12 paragraphe 4 impose aux États non pas d’interdire les captures accidentelles, mais d’instaurer un système de contrôle de ces captures, incluant alors dans le débat public la notion de capture accidentelle, « sans toutefois la définir ».
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Ce « flottement »
sur la terminologie porte directement préjudice aux petits cétacés menacés par
la capture accidentelle ou prise accessoire, a pointé Simon Jolivet, alors même
que la principale menace pour les dauphins ne réside pas dans les atteintes
directes, mais bien dans les captures accidentelles. Lesquelles font l’objet
d’un traitement juridique « hétérogène entre plusieurs textes de droit
européen issu du droit l'environnement », de l’avis du spécialiste.
En effet, si certaines associations
ont utilisé l’argument selon lequel le caractère intentionnel doit être retenu,
les pêcheurs et l’État connaissant le risque de prises accessoires, le Conseil
d’État a, en 2023, réfuté cet argument. La plus haute juridiction
administrative s’est justifiée en avançant que « la capture de cétacés
relevant d'une espèce protégée dans le cas d'une activité de pêche d'autres
espèces, ne saurait, sauf si le pêcheur concerné ne respecte pas les règles
édictées pour prévenir ces captures, être qualifiée de capture intentionnelle ».
En outre, avec le Règlement
du 20 juin 2019, les prises accessoires de petits cétacés dans le cas d’une
activité de pêche sont considérées comme des captures accidentelles, « sans
que la question de la conscience des pêcheurs puisse entrer en ligne de compte ».
« Le flou actuel ne
permet pas d’agir convenablement », a regretté le professeur. Or, si les
prises accessoires étaient considérées comme des captures intentionnelles,
elles entreraient dans le champ de l'interdiction des captures. « Et
la pêche pourrait se voir interdite sur des zones assez larges pendant des
périodes assez longues ». Une façon de diminuer les captures
accidentelles de milliers de cétacés chaque année, à défaut de les empêcher.
« Respecté, le droit
de l’environnement est efficace »
D’autant que ces fermetures « spatio-temporelles »
sur une période donnée ont fait leurs preuves. C’est ainsi lors d’une telle
fermeture sur un mois, décidée par arrêté gouvernemental à l’hiver 2024, qu’a
été constaté le plus faible taux de captures accidentelles, s’est réjoui Simon
Jolivet, avec « seulement » 1 450 prises. « Quand il est
respecté, le droit de l’environnement est efficace », a-t-il martelé.
Mais de l’avis du maître de conférences,
un mois de fermeture reste encore trop peu, alors même que le pic de captures
court sur les trois mois d’hiver. Des associations avaient d’ailleurs, à cette occasion,
demandé à étendre la période de fermeture à trois mois, ce que le Conseil
d’État avait refusé, afin d’éviter un trop grand nombre de dérogations pour
l’État.
Les associations avaient
toutefois réussi à faire caractériser la carence de l’État vis-à-vis de ses
obligations de conservation par le tribunal administratif de Paris en 2020. L’association
Sea Shepherd France demandait en effet à engager la responsabilité de l’État
face à la hausse des captures accidentelles et au pic d’échouage, ce qu’avait
accepté le TA, en particulier au regard des obligations européennes de
conservation. La juridiction avait néanmoins rejeté les mesures d’injonction
pour renforcer la protection.
Sur les demandes de
fermetures spatio-temporelles, le juge a en revanche considéré que cela
dépassait son office. Les associations ont donc utilisé la voie du recours pour
excès de pouvoir, ce qui a donné lieu à un arrêt du 20 mars 2023. « C’est
la première fois que le Conseil d’État a appliqué le principe de précaution
au bénéfice des espèces animales », a souligné Simon Jolivet. Principe qui a,
dans le même temps, permis l’assouplissement du régime de la preuve au bénéfice
des associations qui veulent démontrer l’insuffisance de la protection des
espèces.
La décision a par ailleurs poussé
le gouvernement à opter pour des mesures de fermeture, et à généraliser les
pingers, un dispositif de dissuasion acoustique, à tous les navires qui opèrent
dans le golfe de Gascogne, « alors qu’auparavant, il y avait beaucoup
d’exemptions ».
L’arrêt a également eu un
effet d’entrainement au-delà des petits cétacés, puisque sa portée s’est
étendue aux tortues et oiseaux marins. « Le gouvernement, pressé par la
Commission européenne, a commencé à s'intéresser plus largement à ce système de
capture accidentelle » a relaté Simon Jolivet.
Au civil, la procédure au service
de l’intérêt écologique ?
S’agissant de l’arsenal existant
en droit civil, pour le professeur en droit privé Thibault Goujon-Bethan, les
instruments sont là : « Il n’y a pas besoin de bouleverser la
procédure ni d’un droit d’exception ; seulement d’un agencement des règles
et des principes pour s’adapter à la situation. »
« La procédure
civile n'est pas dimensionnée pour des actions regroupées », a-t-il toutefois
commenté. D’autant que le ministère public, « acteur le plus légitime »
pour agir, ne le fait « jamais », si bien que les associations
se substituent à lui, a ajouté le professeur.
Par ailleurs, « il
n’y a pas une action réservée à la défense de l’intérêt écologique »,
et les actions en justice sont « extrêmement diverses », avec
des demandes de mesures d'instruction, des demandes visant à la cessation d'une
activité, d'un manquement, ou des demandes visant à la réparation de préjudice.
Ce qui est un inconvénient
est donc également un avantage : « Tout type d'action en
responsabilité civile peut accueillir la défense d'un intérêt animal et
notamment d'un cétacé ou une action en matière contractuelle lorsqu'il y a des
clauses qui sont en cause », même si l’enjeu probatoire est très fort
dans les contentieux écologiques, a averti Thibault Goujon-Bethan.
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« Le droit de l’environnement existe, mais si on ne le fait pas appliquer,
il ne sert à rien »
Deux référés dans le cadre de
l’affaire très médiatisée Marineland étaient ainsi fondés sur des armes tout à
fait « classiques » du droit, a illustré de professeur en droit privé.
Avec, d’un côté, l’article 145 du Code de procédure civile pour le référé instruction,
procédure d’urgence qui permet de demander au juge de faire ordonner une
expertise ou toute autre mesure d'instruction ; de l’autre, les articles
834 et 835 pour le référé interdiction, qui permet de demander au juge
d'ordonner toutes les mesures permettant de prévenir la survenance d'un danger
imminent ou de faire cesser un trouble.
Pour mémoire, la mesure
d'interdiction de déplacer les orques qui a été prononcée ne l’a néanmoins pas été
pour des « motifs substantiels » - autrement dit : parce que la
survie de ces animaux était menacée -, mais parce que leur transport aurait été
problématique, selon une expertise. « La procédure est parfois un outil
stratégique mis au service de la protection de l'intérêt écologique »,
a conclu le professeur.
Le droit constitutionnel
français en retard
Côté droit constitutionnel,
la professeure en droit public à l’université de Nice Pauline Türk a dressé un
constat : aucune Constitution dans le monde ne fait mention des cétacés,
bien qu’ils remettent « tout particulièrement en cause les frontières
traditionnelles entre l’humain et l’animal dans la pensée juridique, y compris
constitutionnelle ».
Reste que certains pays ont fait
évoluer leur législation, à l’instar de l’Inde. Pionnier dans la reconnaissance
d’un statut juridique pour les cétacés, le pays, dans une loi de 2013, a
interdit la création de delphinariums aussi bien pour des organisations,
agences gouvernementales que des entreprise privées. La Belgique est d’ailleurs
devenue le septième pays au monde à les interdire en 2024.
En France, si le Conseil
d’État avait annulé en 2017 un décret tentant de faire interdire l’acquisition
et l'interdiction et la reproduction des cétacés, la loi Dombreval
du 30 novembre 2021, « visant à lutter contre la maltraitance
animale et conforter le lien entre les animaux et les hommes », a
finalement intégré cette interdiction.
Mais la professeure a relevé
des « occasions manquées ». Notamment, le Conseil constitutionnel a
répondu négativement à une série de tentatives lors d’une décision de QPC du 14
février dernier, a rappelé Pauline Türk.
A savoir, par exemple, faire bénéficier
le principe de dignité, déduit du principe de sauvegarde de la dignité humaine
dans le Préambule de 1946, aux êtres vivants doués de sensibilité. Ou encore, faire
reconnaître l'existence d'un principe fondamental reconnu par les lois de la
République s’agissant de d'interdiction d'exercer publiquement des mauvais
traitements envers les animaux... Sans succès. « Aucun fondement
constitutionnel ne permet au Conseil de bâtir une jurisprudence protectrice »,
a pointé la professeure.
Pauline Türk prône quant à
elle l’ajout, dans la Constitution, d’un troisième alinéa dans l’article
premier indiquant que la loi favorise la protection de la biodiversité et la
préservation des ressources naturelles. La professeure est également en faveur d’un
alinéa supplémentaire dans l’article 34 qui affirmerait que le législateur est
en charge d'organiser la protection des animaux contre la maltraitance.
« On ne sera jamais
au niveau de ce que font d'autres constitutions, a reconnu Pauline Türk, mais
après tout il s'agit ici d'avancer. On a compris qu'on était au tout début d'un
cheminement et que le droit constitutionnel pouvait peut-être y prendre sa part ».
Allison
Vaslin
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