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La Semaine de prévention des rixes, qui s’est tenue la semaine du 10 au 16 mai à Evry-Courcouronnes, avait pour objectif de rassembler plusieurs acteurs pour mieux comprendre ces violences aggravées, qui touchent particulièrement l’Essonne. Jeudi 15 mai, un colloque sur la justice au service de la réinsertion socio-éducative et professionnelle a abordé ce phénomène peu étudié et difficile à appréhender pour les institutions.
Les auditeurs ont des mines
graves et attentives. La Maison départementale de l’habitat reçoit, ce jeudi de
mai, un colloque intitulé « La justice au service de la réinsertion socio-éducative et professionnelle
», dernier rendez-vous de cette Semaine
de prévention contre les rixes accueillie par la ville d’Evry-Courcouronnes et
par le Conseil de sécurité et de prévention de la délinquance.
Autour de la table, le
parquet d’Evry, l’administration pénitentiaire, la PJJ et surtout Corentin
Blanchard, « grand témoin » du jour : un délinquant repenti,
désormais formateur, écrivain et à la tête d’une association qui accompagne les
jeunes vers la réinsertion (Rêve2Loup). Objectif de ces rencontres :
rassembler plusieurs interlocuteurs pour mieux comprendre les rixes, et en
renforcer la prévention.
Son témoignage est puissant et met le public, comme les acteurs de justice, en face des réalités les plus crues : « A 8 ans, mon père est parti, et j’ai vu ma mère se suicider sous mes yeux, raconte Corentin Blanchard. Il faut savoir que personne ne naît délinquant. Ce sont nos parcours, nos histoires familiales, qui nous mettent sur cette route. »
Au fil de son intervention,
l’intervenant raconte les allers-retours en prison, les mauvaises rencontres,
la rue, les amis qui l’entraînent dans les règlements de compte. « Le
quartier, c’est lui qui te met sur le chemin de la délinquance. Pour moi, la
loyauté, c’est partir à la guerre avec ton frère contre un autre quartier. La
violence faisait partie de ma vie. »
Corentin Blanchard veut s’en
sortir. Un jour, un policier lui suggère, au cours d’une garde-à-vue :
« Pourquoi tu n’aides pas les jeunes ? » « Je
remercierai toujours ce policier, dit le conférencier avec émotion.
C’est lui qui m’a permis de trouver ma voie. »
Des parcours chaotiques, les
établissements pénitentiaires en sont pleins. Mais les rixes sont aussi un
phénomène de groupe qui reste difficile à comprendre, car peu d’études se sont
penchées sur le sujet. Corentin Blanchard salue malgré tout le travail de
chercheurs québécois sur les trajectoires de « désistance », le
« désistement de la délinquance », dont il s’inspire aujourd’hui pour
ses projets.
Dans une vidéo diffusée par les
organisateurs en amont de la rencontre, un jeune revient avec sincérité sur sa
participation à une rixe et évoque les mécanismes qui l’ont entraîné dans cette
spirale : pression du groupe, peur de perdre la face, quête d’honneur et de
reconnaissance.
« Une rixe sur quatre
a lieu en Essonne »
« Face au phénomène des rixes, la justice se place entre sanction et éducation, car le phénomène touche principalement des mineurs », explique Frédéric Bernardo, procureur adjoint d’Evry-Courcouronnes.
Après avoir précisé les missions du
ministère public, le magistrat raconte : « Cela fait deux ans et
demi que je suis arrivé au tribunal d’Evry. J’ai découvert un phénomène très
présent, beaucoup plus que dans mon ancienne juridiction. Il faut le
savoir : une rixe sur quatre en France a lieu en Essonne. »
Frédéric Bernardo analyse les
rixes comme « des violences collectives, préméditées, motivées par des
raisons que même les protagonistes ne maîtrisent pas ». « C’est
donc quelque chose qui nous préoccupe beaucoup au parquet d’Evry »,
abonde-t-il.
Les enquêtes sont par
ailleurs très longues et difficiles : « Les auteurs sont nombreux
et ils sont organisés. Ils savent très bien comment ne pas être identifiés. Ils
s’habillent de la même façon, se donnent rendez-vous la nuit pour ne pas être
reconnaissables et surtout, nous avons beaucoup de mal à comprendre qui sont
les meneurs. Il y a une vraie omerta chez ces prévenus », raconte le
procureur.
À lire aussi : Mobilisation
contre la loi Attal : « Incarcérer des mineurs ne fera qu’empirer la situation
»
Pour autant, quand la justice
interpelle les intéressés, « les sanctions peuvent être lourdes,
précise Frédéric Bernardo. Elles font partie de la lutte contre les rixes.
L’exemplarité de la peine, c’est-à-dire une peine justifiée et adaptée,
s’applique, même pour les mineurs, qui sont la plupart du temps déferrés après
leur garde à vue. Bien sûr, elles s’accompagnent toujours d’un suivi éducatif.
Le temps de l’audience est précieux, car il nous permet de comprendre. »
Le magistrat liste ensuite les mesures de prévention, évoque les contrôles judiciaires, et ce « temps mis à profit » pour mieux connaître la situation des enfants. Obligation de résidence, interdiction de fréquenter certains lieux, couvre-feu… « Les alternatives aux poursuites, les mesures de réparation et les stages, qui sont moins connus, permettent aussi de prévenir les risques », précise-t-il.
Car il reste important de respecter l’échelle des peines. « En
bas du spectre », le simple attroupement. Et quand il y a un mort, les
rixes vont jusqu’à la cour d’assises, avec un jury non professionnel.
Frédéric Bernardo
analyse : « Il faut savoir que la plupart du temps, les
condamnations aux assises sont lourdes. Le message des Français, via les jurés
populaires, est clair : les rixes doivent être très sanctionnées pour
protéger la société. » Pour les magistrats confrontés aux rixes, la
réponse se situe aussi du côté des familles et de l’éducation : « Sans
eux, la lutte contre les rixes ne fonctionne pas. La réponse judiciaire est
toujours un constat d’échec. »
« Veiller à
l’équilibre entre la sanction et l’éducation »
Natacha Peyrouse, chargée des
affaires générales et de la coordination au centre pénitentiaire de
Fleury-Mérogis, évoque les missions de l’administration pénitentiaire, et
rejoint le procureur sur son approche du phénomène des rixes, des violences
masculines, qui concernent les mineurs ou les très jeunes majeurs. Le quartier
des mineurs de la prison accueille 80 garçons… et cinq filles.
Au sein de l’établissement
pénitentiaire, « il reste important pour eux de ne pas perdre le lien
avec la famille, pour qu’ils retrouvent un cadre à la sortie ».
Ateliers et activités sont complétés par la reprise d’un parcours scolaire.
« L’éducation nationale est notre plus gros partenaire. La lutte contre
la récidive passe par l’éducation. On fait aussi en sorte que les jeunes ne
perdent pas le lien avec leur famille, même si c’est parfois très
difficile. »
Un témoignage qui va dans le
sens des professionnels de la PJJ : « La lutte contre les rixes ne
pourrait pas fonctionner s’il y avait uniquement la réponse judicaire »,
acquiesce Hélène Maunoury, directrice du Service territorial éducatif de milieu
ouvert (STEMO) de l’Essonne et qui représente ce jour-là la PJJ. « Les
acteurs sont aussi les familles et le milieu associatif, qui est toujours très
motivé. On a tous intérêt à travailler ensemble et à veiller à l’équilibre
entre la sanction et l’éducation. »
La question des quartiers et
de leur « héritage »
En Essonne, 750 mineurs sont
suivis en milieu ouvert et 24 se trouvent dans les deux centres éducatifs
fermés présents dans le département. Un restaurant d’application et des lieux
d’insertion complètent le tableau du territoire.
Les éducateurs de la PJJ sont
au cœur de l’évaluation et de l’orientation des jeunes : « Encore
une fois, l’éducation le moteur de notre travail, indique Chrystèle Daudré,
responsable d’unité à Evry, un pôle qui accueille 220 jeunes. Oui, les
éducateurs préfèrent parler de jeunes, et non de dossiers. Malgré le
tableau sombre qui est parfois peint, il faut savoir que nous ne reverrons
jamais la majorité de ceux que l’on suit. C’est un message d’espoir. On a
l’impression que les rixes sont très présentes, mais nos statistiques sont
claires : notre travail avec les partenaires marche et notre travail,
ainsi que celui de la justice, a un impact positif. »
Reste la question des
tensions entre quartiers et de leur « héritage », qui remonte
parfois à des décennies. De plus en plus de mairies essonniennes organisent des
rencontres entre jeunes issus de différents quartiers, prévoient des séjours ou
des tournois de football qui les mélangent le temps d’une activité commune.
« Comment on s’en
sort ? L’accompagnement doit faire sens, poursuit la professionnelle
de la PJJ. Beaucoup de mineurs pensent qu’ils ne peuvent pas aller en prison
et se sentent protégés. Nous avons eu des problèmes au sein même de notre
unité, qui est située à la frontière avec Ris-Orangis. On fait attention que
les jeunes ne se croisent pas. Entre co-auteurs de violences, ils sont séparés
et n’ont pas les mêmes éducateurs, quand les RH le permettent. »
Le mot de la fin est laissé à
Corentin Blanchard, qui remercie l’audience pour son écoute. Il remercie aussi
avec chaleur « la justice, qui m’a permis de m’en sortir, même si elle
n’a pas le mode d’emploi pour sortir de la délinquance. La justice du terrain,
pas celle des papiers, est rendue par des humains. (…) En tant que
mineurs, on est des bâtons de dynamite. Je ne connaissais pas la justice et
j’étais en conflit avec elle. Mais aujourd’hui, si je suis réparé et réinséré,
c’est grâce à elle. »
Mylène Hassany
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