Article précédent


Lors d’une conférence de presse organisée au tribunal de Paris le 19 décembre 2024, la justice et les autorités financières ont révélé que 3 % de la population française aurait probablement déjà été victime d’une arnaque à l’investissement, soit près d’1,5 million de Français.
En France, les arnaques
financières représentent un préjudice annuel de 500 millions d’euros. Ce
chiffre a été dévoilé le 19 décembre 2024 lors d’une conférence de presse tenue
au tribunal de Paris. Réunies pour l’occasion, Laure Beccuau, procureure de la
République de Paris, Marie-Anne Barbat-Layani, présidente de l’Autorité des
marchés financiers (AMF), Nathalie Aufauvre, secrétaire générale de l’Autorité
de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR), et Sarah Lacoche, directrice
générale de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de
la répression des fraudes (DGCCRF), ont « fait le point sur l’évolution des
arnaques financières et leur mobilisation pour lutter contre ce phénomène en
forte hausse ».
Laure Beccuau a souligné
l’urgence de cette rencontre, arguant que « la dernière conférence de
ce type remonte à trop longtemps. Malgré les efforts de prévention, soutenus
par les médias, les arnaques restent un problème massif et difficile à
quantifier ». Selon une étude menée par BVA Xsight pour l’AMF (5 001 personnes
interrogées en septembre 2024), le nombre de victimes
probables d’arnaques financières a quasiment triplé en trois ans. Les escrocs
s’adaptent de plus en plus à l’actualité et aux capacités des victimes à
déceler leurs stratagèmes. Aujourd’hui, 3,2 % de la population française a
probablement déjà été victime d’une arnaque à l’investissement, contre 1,2 % en
2021, soit plus d’1,5 million de personnes.
D’ailleurs, le profil-type
des victimes se précise : il s’agit souvent de jeunes hommes de moins de 35
ans, qui représentent 45 % des cas. Leur sensibilité aux promesses
d’enrichissement facile et rapide et aux alternatives aux placements
traditionnels les rend particulièrement vulnérables.
Des arnaques de plus en plus
difficiles à repérer
La situation est d’autant plus alarmante que les escrocs innovent constamment dans leurs méthodes de fraude. Parmi les techniques les plus répandues, l’usurpation d’identité. L’usurpation d’identité, en forte augmentation, cible aussi les salariés des entités usurpées, et elle touche même les autorités de régulation elles-mêmes : récemment, l’AMF avait alerté sur des escrocs prenant l'identité de ses agents au téléphone. Ces pratiques complexifient le travail des organismes de lutte contre les arnaques financières. « Il fut un temps où ces fraudes étaient facilement repérables. Aujourd’hui, elles se sont sophistiquées, reposant sur la mise en confiance des victimes, ce qui les rend bien plus difficiles à détecter », a expliqué Marie-Anne Barbat-Layani.
Le phénomène atteint un
niveau inquiétant avec l’infiltration des fraudeurs dans les médias
traditionnels et auprès d’influenceurs. Certains parviennent à communiquer sur internet
et sur les réseaux sociaux, vantant des services fictifs et non déclarés. Un
exemple criant : Zebrance, un faux assureur qui avait opéré sans aucun
agrément en France ou en Europe.
Pour contrer ce fléau, l’AMF
et l’ACPR ont intensifié leurs efforts, inscrivant environ 5 000 acteurs ou
offres non autorisés sur leur liste noire depuis le 1er janvier 2022.
Cependant, le défi reste immense. Si des kits d’escroquerie sont facilement
accessibles sur le darknet, certaines affaires relèvent de réseaux
sophistiqués relevant de la criminalité organisée, souligne Laure Beccuau.
« C’est facile, il n'y a
pas de risques et ça rapporte beaucoup »
Plusieurs pratiques
frauduleuses connaissent une croissance inquiétante parmi les arnaques
financières. Parmi elles, les escroqueries liées aux cryptoactifs, au Forex
(marché des devises) et au trading continuent de se multiplier. Une tendance qui
se nourrit de l’attrait pour des placements alternatifs aux rendements annoncés
comme élevés et sans risques apparents, comme l’a souligné Sarah Lacoche,
directrice générale de la DGCCRF : « Certaines personnes délaissent les
placements traditionnels jugés peu intéressants en raison de leurs faibles
rendements, pour se laisser séduire par des discours promettant que "c’est
facile, il n’y a pas de risques et ça rapporte beaucoup" ».
Autre méthode en vogue : le spoofing,
lorsqu’un fraudeur, souvent sous l’identité d’un conseiller bancaire, emprunte
un véritable numéro de téléphone pour crédibiliser son arnaque. Cette dernière
figure aujourd’hui comme l’une des plus courantes.
Enfin, le deepfake,
qui recourt à l’intelligence artificielle pour reproduire le visage ou la voix
d’une personne, est également de plus en plus utilisé. Ce procédé a notamment été
impliqué dans ce qui a été appelé « arnaque au président ». Ferrari en a
été victime en juillet dernier, lorsqu’un cadre du constructeur automobile
italien a reçu une série de messages sur WhatsApp, soi-disant envoyés par le
directeur général Benedetto Vigna. Finalement, l’escroquerie a été déjouée
avant qu’elle ne cause des dommages.
Les « arnaques au
carré », la nouvelle méthode à la mode
Les représentantes des
institutions financières ont également évoqué les « arnaques au carré », un
procédé dans lequel une personne victime d’une fraude est ensuite contactée par
les arnaqueurs, qui prétendent vouloir l’aider à récupérer sa perte, avant de
l’entraîner dans une nouvelle arnaque.
À lire aussi : La Cour de cassation confirme que les banques doivent rembourser
les victimes de spoofing téléphonique
Une autre variante consiste à
appeler la victime pour lui annoncer que sa carte de paiement est défectueuse
ou compromise par une fraude et doit être remplacée. Les escrocs envoient alors
un faux coursier pour la récupérer à domicile, l’utilisant par la suite pour
effectuer des paiements frauduleux. Dans ce contexte, les régulateurs et
membres de la justice ont aussi pointé du doigt le rôle des réseaux sociaux, et
plus particulièrement celui des influenceurs, souvent impliqués dans ces
schémas de fraude, parfois qualifiés de « dérive sectaire » en raison de leur
influence sur leurs communautés.
Plus de 2 300 signalements enregistrés
sur la plateforme « SignalConso » en 2024
Un autre problème a été
distingué : « la difficulté qu’ont les victimes d’arnaques de se
manifester », explique la procureure de la République de Paris.
Plusieurs raisons peuvent expliquer ces comportements. Certaines ont « honte
de s’être fait avoir », quand d’autres estiment que leur argent est
définitivement perdu. Parfois, elles ne connaissent tout simplement pas les
recours possibles. Et lorsque les sommes en jeu ne sont pas considérables,
beaucoup préfèrent abandonner. Pire encore, certaines victimes adoptent un
comportement nocif, en tentant même de convaincre leurs proches d’investir à
leur tour.
Un élément de satisfaction reste
quand même à noter : plus de 2 300 signalements ont été enregistrés en 2024 sur
la plateforme « SignalConso », dont 10 % concernent des produits d’épargne et
d’investissement, et 20 % des escroqueries, annonce la DGCCRF. De plus, les
épargnants continuent de jouer un rôle actif dans la lutte contre ces fraudes,
avec plus de 18 000 signalements effectués auprès de l’AMF depuis le 1er
janvier 2022 qui concernent des produits ou des acteurs non autorisés. Par
ailleurs, l’intelligence artificielle se révèle être une alliée précieuse dans
cette lutte : elle a permis à l’association SIGNAL SPAM de repérer et
d'identifier plus de 120 000 spams liés à des campagnes d’hameçonnage (phishing)
depuis 2022.
Dans leur bataille contre les
fraudes, les autorités ont mis en place plusieurs mesures. La DGCCRF et la
justice surveillent activement les influenceurs, identifiant ceux qui diffusent
délibérément des informations trompeuses pouvant être considérées comme
frauduleuses. Ces influenceurs s’exposent à des amendes ou à des sanctions
pénales, à l’instar de TheKairi78, qui devra régler une amende de 45 000 euros
pour « pratique commerciale trompeuse » vis-à-vis de ses abonnés
sur YouTube, où il en compte près de 4 millions. De son côté, l’AMF mène des
actions régulières de blocage de sites illicites, ayant déjà bloqué 350 sites
depuis le début de l’année 2022. Enfin, la justice peut s'appuyer sur le
service Tracfin, spécialisé dans les renseignements financiers, pour intervenir
sur les circuits de blanchiment.
Romain
Tardino
THÉMATIQUES ASSOCIÉES
Infos locales, analyses et enquêtes : restez informé(e) sans limite.
Recevez gratuitement un concentré d’actualité chaque semaine.
0 Commentaire
Laisser un commentaire
Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *