Les documentaires, la justice et le droit : « Il existe de très belles fictions, mais on aime aussi voir les choses telles qu'elles sont »


lundi 10 février 20258 min

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INTERVIEW. Avocat pénaliste, ancien vice-bâtonnier du barreau de Paris, Basile Ader est également auteur de plusieurs adaptations de procès au théâtre et est à l’origine de la nouvelle version du festival du film judiciaire du barreau de Paris, devenu festival du documentaire sur la justice en 2023. A l’occasion de la deuxième édition de l'événement, du 4 au 6 février, il revient sur la genèse du projet, sur l’intérêt de montrer les choses qui fonctionnent et celles qui dysfonctionnent « telles qu’elles sont ». L’occasion aussi d’aborder le goût des Français pour les œuvres qui racontent la justice et sur la nécessité de filmer les audiences pour les en rapprocher.

JSS : Vous êtes à l'origine de la nouvelle version du Festival du documentaire sur la justice, né en 2023. Comment cela s’est-il passé ?

Basile Ader : Quand Olivier Cousi était bâtonnier (de 2020 à 2021, nldr), il m’a demandé de m’occuper du musée du Barreau et nous avons créé une grande commission culture au barreau de Paris, dont je me suis occupé depuis, avec les bâtonniers successifs. En 2023, j’étais au ministère de la Culture et on m’a glissé que c'était l'année du documentaire. Je me suis dit qu’il existait beaucoup de festivals de films judiciaires, mais pas de festival du documentaire sur la justice. C’est comme ça qu’on a eu l’idée de créer le festival et sa première édition qui a eu lieu en 2023. Celle de 2024 a dû être reportée à cause des Jeux olympiques de Paris.

JSS : Comment les films sont-ils sélectionnés par le festival ? Vous tenez compte de l'actualité, des thématiques saillantes du moment ?

B. A. : Exactement. Il faut que ce soient des films qui aient été diffusés dans l'année. D'abord, on regarde si les œuvres se tiennent et en règle générale, elles sont de bonne facture. Après, il faut que les films rentrent dans le spectre de nos préoccupations, c'est-à-dire les questions de justice, de droits de l'homme, de prison, de fonctionnement de la justice. Au programme cette année, il y a pas mal de très bons films sur internet, qui posent des questions de justice.

JSS : Lorsqu’il s’agit de films judiciaires, quelle est la force du film documentaire par rapport à la fiction ?

B. A. : Je pense qu’il n'y a pas plus de force. Mais ces documentaires n'ont pas tellement d'espace pour être diffusés, ils passent à la télévision, mais souvent en seconde partie de soirée. Avec le festival, on arrive à regrouper ces films. Cette année, il devrait y avoir une soirée au Balzac, le cinéma situé en haut des Champs-Elysées, avec une diffusion des deux films primés par le jury et par le public, ce qui va nous permettre d’avoir à nouveau un peu de retentissement.

JSS : Est-ce que certains films programmés au festival et notamment Mitard, l'angle mort, Détenues à ciel ouvert, et Dans les coulisses de la justice d'asile pourraient amener à faire évoluer le droit ou la société ?

B. A. : S'agissant du film sur le mitard (dont le sujet est les décès de détenus en quartier disciplinaire et la quête de vérité menée par leurs familles, ndlr), j'espère que ça va la faire avancer. L’affaire centrale dénoncée par le film est absolument scandaleuse. Mais ce film parle principalement d’un dysfonctionnement que les avocats connaissent : ils sont contents que tout d'un coup les journalistes le montrent du doigt et s'intéressent à la question. Le risque, c'est que ça devienne un propos politique ou militant, car à ce moment-là, ça perd de sa force.

Le film sur la prison ouverte montre comment les gens peuvent rentrer et sortir, comment ils se comportent, les règles qu'ils doivent établir en l’absence de gardiens pour les encadrer et comment, très vite, les gens qui ne jouent pas le jeu sont exclus. Le film sur la Cour nationale du droit d'asile est très intéressant aussi : il montre comment la justice d’asile fonctionne, avec quels moyens, comment on s'y prend pour savoir si quelqu'un qui demande de l'asile est ou non en droit de le faire, c'est très pédagogique.

Est-ce que ça va faire évoluer les règles ? Je ne suis pas sûr que ce soit ce qui est forcément souhaité par les auteurs de ces films, mais en tout cas, ils ouvrent une vraie réflexion et permettent de voir les choses telles qu’elles sont plutôt que simplement d'en entendre parler, de manière partielle et partiale. Ils montrent des choses que l’on sait déjà plus ou moins, mais les racontent avec objectivité et sans parti pris. Je pense qu’à cet égard, le documentaire remplit toute sa fonction.

JSS : Quand on regarde les chiffres d’entrées au cinéma et quelques succès récents (Anatomie d’une chute, Je verrai toujours vos visages, L’Histoire de Souleymane) on voit que les Françaises et Français ont un grand intérêt pour les films de procès ou de justice…

B. A. : Vous prêchez un convaincu ! C'est mon credo depuis toujours. Depuis que la justice est organisée par les codes napoléoniens au XIXe siècle, les salles de cour d'assises et des tribunaux correctionnels n'ont jamais désempli. C'est un spectacle en soi, qui obéit aux mêmes règles que le théâtre classique avec une unité de temps, de lieu et d'action. Les citoyens ont besoin de savoir comment fonctionne leur justice, comment elle est rendue en leur nom : comment sont châtiés les coupables ou comment est-ce qu'un innocent parvient à être blanchi. La machine judiciaire provoque forcément de la curiosité parce que la justice est quelque chose de très fondamental dans le pacte social, dans la vie de la cité.

JSS : Ce documentaire sur la justice d'asile fait une sorte d'écho à L'Histoire de Souleymane dans lequel l’acteur principal joue sa propre histoire, un film à mi-chemin entre la fiction et le réel. Est-ce que vous pensez que ce procédé peut renforcer le propos d’un film ?

B. A. : Je n’ai pas vu ce film mais bien sûr, si c'est conforme à la réalité ! Le risque, c'est de vouloir en faire trop et de présenter une situation de manière trop tronquée. Si les Français ont envie de voir comment la justice est rendue, c'est qu'ils ont envie de voir la réalité. Ils n'ont pas forcément envie qu'on leur raconte quelque chose qui s’en éloigne. Bien sûr, il existe de très belles fictions, mais on aime aussi voir les choses telles qu'elles sont.

JSS : Justement, vous étiez, en 2021, très en faveur de l'enregistrement des audiences dans le cadre de la loi pour la confiance dans l'institution judiciaire. Qu'est-ce que ça apporterait pour le grand public de pouvoir visionner des captations de véritables audiences ?

B. A. : Je suis assez radical, je n'ai pas changé d’avis par rapport à ce que j'ai pu écrire à l’époque. Là, par contre, je suis très militant ! Je considère que, comme dans beaucoup d'autres pays, y compris des pays européens, c'est au journaliste de faire son choix. A partir du moment où la justice doit être publique et qu’elle est rendue au nom de tous, il n'y a aucune raison qu'on ne voit pas comment ça se passe. Dans l’histoire de Amber Heard et de Johnny Depp (Affaire Johnny Depp/Amber Heard « La justice à l’épreuve des réseaux sociaux » programmé au festival, ndlr), le procès avait été intégralement retransmis et sur la base de ces images, l’opinion avait été montée contre l’intéressée. Alors certes, il faut des règles de bienséance, des règles d'utilisation des images pour qu’elles ne soient pas détournées, tout cela suppose un encadrement.

JSS : Existe-t-il selon vous, d’autres bénéfices à filmer la justice en train d’être rendue ?

B. A. : Quand les journalistes sont là, quand les caméras sont là, tout le monde se tient mieux. Il n’y a pas de film de l’audience mais pour l’affaire de Mazan, il y avait des caméras partout et des journalistes du monde entier. Ça a tiré tout le monde vers le haut : le président a été remarquable, les avocats de Gisèle et Dominique Pelicot ont été exemplaires, le procureur a été très pédagogique. Ça a été une très bonne justice, et elle l’a été notamment car il y avait l’œil du public qui pouvait voir comment ça se passait. Donc plutôt que ces machines à gaz que l’on a mis en place pour les procès historiques et surtout avec la loi Dupond-Moretti pour les procès à vocation pédagogique, je serais pour que les reporters viennent filmer quand ça les intéresse, des bouts de procès pour en rendre compte par l’image. Dans les comparutions immédiates, un gars sur deux dit « votre honneur », au président parce qu’il n’a vu que des films et séries américaines.

JSS : Vous avez adapté plusieurs procès au théâtre, notamment celui de Patrick Henry et celui de Bobigny. Quand l'œuvre intervient des années après les faits, qu'est-ce que l'on peut espérer de ces œuvres ? De faire l'histoire ? De relancer les débats ?

B. A. : Oui, bien sûr, il y a de ça. La réflexion est éternelle. Pour la peine de mort par exemple, certes, le procès est ancien, tout comme la loi qui a succédé, portée précisément par l'avocat qui avait sauvé la tête de Patrick Henry. Mais au-delà des positions des principaux personnages, la question de la peine de mort et de son utilité est aussi interrogée par les témoignages des quatre personnes que Badinter avait citées pour qu'elles viennent raconter si la peine de mort est utile, en droit, sur le plan scientifique, etc. Ce propos-là est intemporel quand on sait que la peine de mort continue d'être exécutée dans les plus grands pays du monde, souvent très brutalement.

C’est pareil pour Bobigny où le propos tourne autour de la question métaphysique du commencement de la vie, encore qu'elle soit bien traitée par certains des témoins qu’avait fait citer Gisèle Halimi, mais touche surtout à la question de la condition féminine et à l'application des règles selon les origines sociales. C’étaient les pauvres gens comme Madame Chevalier qui se faisaient poursuivre. Donc, je ne trouve pas inintéressant, au-delà de la question simple de l'avortement, de voir comment, à ce moment-là, la justice était rendue. Et le sujet reste intemporel, parce que le droit à l'avortement n’est possiblement pas une chose acquise, on peut le voir notamment aux Etats-Unis.

Propos recueillis par Marion Durand

 

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