Article précédent


INTERVIEW. Avocat pénaliste, ancien vice-bâtonnier du barreau de Paris, Basile Ader est également auteur de plusieurs adaptations de procès au théâtre et est à l’origine de la nouvelle version du festival du film judiciaire du barreau de Paris, devenu festival du documentaire sur la justice en 2023. A l’occasion de la deuxième édition de l'événement, du 4 au 6 février, il revient sur la genèse du projet, sur l’intérêt de montrer les choses qui fonctionnent et celles qui dysfonctionnent « telles qu’elles sont ». L’occasion aussi d’aborder le goût des Français pour les œuvres qui racontent la justice et sur la nécessité de filmer les audiences pour les en rapprocher.
JSS : Vous êtes à l'origine de la
nouvelle version du Festival du documentaire sur la justice, né en 2023.
Comment cela s’est-il passé ?
Basile Ader : Quand Olivier Cousi était bâtonnier (de 2020 à 2021, nldr), il
m’a demandé de m’occuper du musée du Barreau et nous avons créé une grande
commission culture au barreau de Paris, dont je me suis occupé depuis, avec les
bâtonniers successifs. En 2023, j’étais au ministère de la Culture et on m’a
glissé que c'était l'année du documentaire. Je me suis dit qu’il existait beaucoup
de festivals de films judiciaires, mais pas de festival du documentaire sur la
justice. C’est comme ça qu’on a eu l’idée de créer le festival et sa
première édition qui a eu lieu en 2023. Celle de 2024 a dû être reportée à cause des Jeux olympiques de Paris.
JSS : Comment les films sont-ils sélectionnés par le
festival ? Vous tenez compte de l'actualité, des thématiques
saillantes du moment ?
B. A. : Exactement. Il faut que ce soient des films
qui aient été diffusés dans l'année. D'abord, on regarde si les œuvres se tiennent
et en règle générale, elles sont de bonne facture. Après, il faut que les films
rentrent dans le spectre de nos préoccupations, c'est-à-dire les questions de
justice, de droits de l'homme, de prison, de fonctionnement de la justice. Au
programme cette année, il y a pas mal de très bons films sur internet, qui
posent des questions de justice.
JSS : Lorsqu’il s’agit de films judiciaires, quelle
est la force du film documentaire par rapport à la fiction ?
B. A. : Je pense qu’il n'y a pas plus de force. Mais ces documentaires n'ont pas tellement d'espace
pour être diffusés, ils passent à la télévision, mais souvent en seconde partie
de soirée. Avec le festival, on arrive à regrouper ces films. Cette année, il devrait y avoir une soirée au
Balzac, le cinéma situé en haut des Champs-Elysées, avec une diffusion des deux
films primés par le jury et par le public, ce qui va nous permettre
d’avoir à nouveau un peu de
retentissement.
JSS : Est-ce que certains films programmés au
festival et notamment Mitard, l'angle mort, Détenues à ciel ouvert, et Dans
les coulisses de la justice d'asile pourraient amener à faire évoluer le
droit ou la société ?
B. A. : S'agissant du film sur le mitard (dont le
sujet est les décès de détenus en quartier disciplinaire et la quête de vérité
menée par leurs familles, ndlr), j'espère que ça va la faire avancer.
L’affaire centrale dénoncée par le film est absolument scandaleuse. Mais ce
film parle principalement d’un dysfonctionnement que les avocats
connaissent : ils sont contents que tout d'un coup les journalistes le
montrent du doigt et s'intéressent à la question. Le risque, c'est que ça
devienne un propos politique ou militant, car à ce moment-là, ça perd de sa
force.
Le film sur la prison ouverte montre comment les gens peuvent rentrer et sortir, comment ils se comportent, les règles qu'ils doivent établir en l’absence de gardiens pour les encadrer et comment, très vite, les gens qui ne jouent pas le jeu sont exclus. Le film sur la Cour nationale du droit d'asile est très intéressant aussi : il montre comment la justice d’asile fonctionne, avec quels moyens, comment on s'y prend pour savoir si quelqu'un qui demande de l'asile est ou non en droit de le faire, c'est très pédagogique.
Est-ce que ça va faire évoluer les règles ? Je ne suis pas sûr que ce soit ce qui est forcément souhaité par les auteurs de ces films, mais en tout cas, ils ouvrent une vraie réflexion et permettent de voir les choses telles qu’elles sont plutôt que simplement d'en entendre parler, de manière partielle et partiale. Ils montrent des choses que l’on sait déjà plus ou moins, mais les racontent avec objectivité et sans parti pris. Je pense qu’à cet égard, le documentaire remplit toute sa fonction.
JSS : Quand on regarde les chiffres d’entrées au
cinéma et quelques succès récents (Anatomie d’une chute, Je verrai toujours
vos visages, L’Histoire de Souleymane) on voit que les Françaises et
Français ont un grand intérêt pour les films de procès ou de justice…
B. A. : Vous prêchez un convaincu ! C'est mon
credo depuis toujours. Depuis que la justice est organisée par les codes
napoléoniens au XIXe siècle, les salles de cour d'assises et des
tribunaux correctionnels n'ont jamais désempli. C'est un spectacle en soi, qui
obéit aux mêmes règles que le théâtre classique avec une unité de temps, de
lieu et d'action. Les citoyens ont besoin de savoir comment fonctionne leur
justice, comment elle est rendue en leur nom : comment sont châtiés les
coupables ou comment est-ce qu'un innocent parvient à être blanchi. La machine
judiciaire provoque forcément de la curiosité parce que la justice est quelque
chose de très fondamental dans le pacte social, dans la vie de la cité.
JSS : Ce documentaire sur la justice d'asile
fait une sorte d'écho à L'Histoire de Souleymane dans lequel l’acteur
principal joue sa propre histoire, un film à mi-chemin entre la fiction et le
réel. Est-ce que vous pensez que ce procédé peut renforcer le propos d’un
film ?
B. A. : Je n’ai pas vu ce film mais bien sûr, si c'est
conforme à la réalité ! Le risque, c'est de vouloir en faire trop et de
présenter une situation de manière trop tronquée. Si les Français ont envie de
voir comment la justice est rendue, c'est qu'ils ont envie de voir la réalité. Ils
n'ont pas forcément envie qu'on leur raconte quelque chose qui s’en éloigne.
Bien sûr, il existe de très belles fictions, mais on aime aussi voir les choses
telles qu'elles sont.
JSS : Justement, vous étiez, en 2021, très en faveur
de l'enregistrement des audiences dans le cadre de la loi pour la confiance
dans l'institution judiciaire. Qu'est-ce que ça apporterait pour le grand
public de pouvoir visionner des captations de véritables audiences ?
B. A. : Je suis assez radical, je n'ai pas changé
d’avis par rapport à ce que j'ai pu écrire à l’époque. Là, par contre, je suis
très militant ! Je considère que, comme dans beaucoup d'autres pays, y
compris des pays européens, c'est au journaliste de faire son choix. A partir
du moment où la justice doit être publique et qu’elle est rendue au nom de
tous, il n'y a aucune raison qu'on ne voit pas comment ça se passe. Dans l’histoire
de Amber Heard et de Johnny Depp (Affaire Johnny Depp/Amber Heard « La
justice à l’épreuve des réseaux sociaux » programmé au festival, ndlr), le
procès avait été intégralement retransmis et sur la base de ces images, l’opinion
avait été montée contre l’intéressée. Alors certes, il faut des règles de
bienséance, des règles d'utilisation des images pour qu’elles ne soient pas
détournées, tout cela suppose un encadrement.
JSS : Existe-t-il selon vous, d’autres bénéfices à
filmer la justice en train d’être rendue ?
B. A. : Quand les journalistes sont là, quand les
caméras sont là, tout le monde se tient mieux. Il n’y a pas de film de
l’audience mais pour l’affaire de Mazan, il y avait des caméras partout et des
journalistes du monde entier. Ça a tiré tout le monde vers le haut : le
président a été remarquable, les avocats de Gisèle et Dominique Pelicot ont été
exemplaires, le procureur a été très pédagogique. Ça a été une très bonne
justice, et elle l’a été notamment car il y avait l’œil du public qui pouvait
voir comment ça se passait. Donc plutôt que ces machines à gaz que l’on a mis
en place pour les procès historiques et surtout avec la loi Dupond-Moretti pour
les procès à vocation pédagogique, je serais pour que les reporters viennent
filmer quand ça les intéresse, des bouts de procès pour en rendre compte par
l’image. Dans les comparutions immédiates, un gars sur deux dit « votre
honneur », au président parce qu’il n’a vu que des films et séries
américaines.
JSS : Vous avez adapté plusieurs procès au théâtre,
notamment celui
de Patrick Henry et celui de Bobigny. Quand l'œuvre intervient des années après
les faits, qu'est-ce que l'on peut espérer de ces œuvres ? De faire l'histoire
? De relancer les débats ?
B. A. : Oui, bien sûr, il y a de ça. La réflexion est
éternelle. Pour la peine
de mort par exemple, certes, le procès est ancien, tout comme la loi qui a
succédé, portée précisément par l'avocat qui avait sauvé la tête de Patrick
Henry. Mais au-delà des positions des principaux personnages, la question de la
peine de mort et de son utilité est aussi interrogée par les témoignages des
quatre personnes que Badinter avait citées pour qu'elles viennent raconter si
la peine de mort est utile, en droit, sur le plan scientifique, etc. Ce
propos-là est intemporel quand on sait que la peine de mort continue d'être
exécutée dans les plus grands pays du monde, souvent très brutalement.
C’est pareil pour Bobigny où le propos tourne
autour de la question métaphysique du commencement de la vie, encore qu'elle soit
bien traitée par certains des témoins qu’avait fait citer Gisèle Halimi, mais
touche surtout à la question de la condition féminine et à l'application des
règles selon les origines sociales. C’étaient les pauvres gens comme Madame
Chevalier qui se faisaient poursuivre. Donc, je ne trouve pas inintéressant, au-delà de la
question simple de l'avortement, de voir comment, à ce moment-là, la justice
était rendue. Et le sujet reste intemporel, parce que le droit à l'avortement
n’est possiblement pas une chose acquise, on peut le voir notamment aux
Etats-Unis.
Propos recueillis par Marion Durand
THÉMATIQUES ASSOCIÉES
Infos locales, analyses et enquêtes : restez informé(e) sans limite.
Recevez gratuitement un concentré d’actualité chaque semaine.
0 Commentaire
Laisser un commentaire
Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *