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Alors que les députés continuent, en ce mois de mars, d’examiner les amendements de la loi sur le narcotrafic portée par Bruno Retailleau, les associations de lutte contre les addictions et les professionnels de santé s’alarment des messages culpabilisateurs envers les consommateurs de drogue, et d’une politique répressive jugée « contre-productive ». Ils déplorent surtout l’absence de mesures pour prévenir et soigner les addictions.
Des images sombres, des gros
plans, des sons anxiogènes, des codes empruntés aux thrillers, un message
percutant. La campagne #ContreleNarcotrafic, diffusée à la télévision et sur
les réseaux sociaux depuis le mois de février, n’y va pas de main morte :
« Chaque jour, des personnes payent le prix de la drogue que vous achetez.
»
Dans le cadre d’une « lutte
plus efficace contre le trafic de stupéfiants », le gouvernement travaille,
en parallèle de la nouvelle loi contre le narcotrafic et du renforcement des
outils institutionnels et législatifs, à une véritable « riposte »
« face à la menace » d’un narcotrafic qui fait des victimes de
plus en plus nombreuses et de plus en plus jeunes.
Et cette riposte passe aussi,
pour le ministère de l’Intérieur, par la « responsabilisation des
consommateurs » : « Il est primordial d’agir de manière
ferme et déterminée sur la consommation de drogue, notamment via le
développement et le recours plus intensif aux amendes forfaitaires délictuelles »,
insiste ainsi un communiqué de la Place Beauvau.
Des consommateurs qui
seraient de plus en plus nombreux : une étude récente de l’Observatoire
français des drogues et des tendances addictives (OFDT)
révèle que « la demande de cocaïne n’a jamais été aussi forte » et
« [qu’] 1,1 million de personnes en ont consommé au moins une fois dans
l'année en 2023 en France ».
La consommation de cannabis a
elle aussi continué d’augmenter et comptait, en 2023, 5 millions d’usagers. Plus
inquiétant, les drogues s’invitent dans les cours d’école, notamment sous la
forme du protoxyde d’azote, déplore le ministère de l’Intérieur. C’est donc en
optant pour une « stratégie globale » et répressive que le
gouvernement entend remédier aux conséquences du narcotrafic.
Pour « responsabiliser »
les consommateurs de stupéfiants, des contrôles renforcés, des amendes, la forte
mobilisation d’agents pour des interpellations en flagrant délit, sont
complétés par « des messages percutants et des actions de prévention
ciblées » pour « inviter chacun à réfléchir aux conséquences
de ses choix ».
Une communication « contreproductive » ?
Là-dessus, chacun
s’accorde : le narcotrafic tue. Mais « la répression a montré ses
limites », s’inquiète l’association Addictions France, qui déplore
auprès du JSS une communication ministérielle qu’elle juge « contreproductive »,
face à une augmentation de la consommation qui serait plutôt favorisée par une
crise sociale et sociétale.
« Evidemment, il y a
une demande, les narcotrafiquants le savent. Ils sont organisés et ont une
bonne stratégie », précise Bernard Basset, président d’Addictions France. Mais
pour ce médecin spécialiste en santé publique, le message envoyé par le
gouvernement est « clivant ». « Faire la morale provoque,
auprès du public, un rejet automatique, et une méfiance envers l’émetteur, en
l’occurrence le ministère de l’Intérieur ».
« La culpabilisation
mine la confiance dans les institutions, engendre de l’isolement et rend encore
plus difficile l’accès aux soins pour ceux qui en ont besoin », craint
ainsi l’association, dans un message publié sur ses réseaux sociaux en réponse
aux annonces de Bruno Retailleau, en février dernier. « Si ce type de
campagne a pu faire ses preuves dans la prise de conscience des dangers du
tabac ou pour la sécurité routière, l’efficacité d’une campagne choc sur la
consommation de drogues est plus incertaine. »
De son côté, le ministère de
l’Intérieur défend un slogan percutant, qui a fait l’objet d’un sondage auprès
du grand public. Il met en avant, également, que le financement de cette
campagne de sensibilisation est « inédit », puisqu’il repose sur les
sommes confisquées aux trafiquants par les tribunaux et versées sur le compte
du fonds de concours « drogues » géré par la Mission
interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives
(Mildeca). Contactée, cette dernière n’a pas souhaité répondre à nos
sollicitations.
La répression, un frein pour
la prise en charge
Addictions France rappelle aussi
que déjà en 2017, le candidat Emmanuel Macron défendait l’amende forfaitaire
comme la solution pour lutter contre le trafic de stupéfiants. « Or, la
situation actuelle prouve à nouveau que ce n’est pas la répression des
consommateurs qui permettra de mener une lutte efficace contre les réseaux
criminels et le narcotrafic », observe l’association.
« La politique
prohibitionniste autour du cannabis alimente elle-même l’insécurité,
poursuit Bernard Basset, qui indique aussi que « seuls 37 % des
consommateurs de cannabis condamnés à des amendes forfaitaires payent leurs
amendes. Et avec 900 000 consommateurs de cannabis par jour, la
fréquence des contrôles reste dérisoire. »
À lire aussi : Que contient la
proposition de loi pour la lutte contre le narcotrafic, débattue en séance
publique au Sénat ?
S’opposant à la fermeté du texte
de la loi narcotrafic, Sarah Perrin, sociologue en santé publique et autrice de
Femmes et drogues, regrettait également, dans un
article publié sur France Bleu le 18 mars, une répression
non seulement « inefficace », mais qui « exacerbe
aussi les inégalités » : « de race, avec les contrôles au
faciès, de genre, avec le phénomène des mules qui transportent la drogue ou des
nourrices contraintes de garder la drogue chez elles ; et les inégalités
d'âge, les jeunes étant les plus ciblés. (…) »
Pour la chercheuse, la stigmatisation
est aussi un obstacle à la prise en charge sanitaire. Certains usagers n'osent
pas en parler, « parce qu'ils ont peur d'être jugés et de faire l'objet
de sanctions judiciaires. Il est très difficile de mettre en place de
vraies politiques de réduction des risques dans un contexte prohibitif. »
Le Dr Bernard Basset rejoint
quant à lui le gouvernement sur la nécessité de lutter contre le narcotrafic et
de s’attaquer aux réseaux. Mais pour y parvenir, le fait « d’occuper
les forces de police » en se focalisant sur les consommateurs n’aura
pas les effets escomptés. Pour le médecin, lutter contre le narcotrafic demande
« de s’intéresser à la chaîne d’approvisionnement, de lutter contre les
masses de flux financiers et les circuits de blanchiment, avec des méthodes
inspirées de celles du Portugal, par exemple ».
Une méthode qui semble avoir
fait ses preuves, selon le Groupe d'action financière (GAFI) - une organisation
mondiale de surveillance du blanchiment de capitaux et du financement du
terrorisme -, qui reconnaît « l’efficacité » des politiques
portugaises en la matière menées depuis plus de 20 ans. Tout en disposant d'un
régime solide et reconnu de lutte contre le blanchiment de capitaux, le Portugal
a réussi à diminuer les consommations en ouvrant la voie, dès 2001, à la
dépénalisation des drogues et au développement de la prévention et de l’accompagnement
des usagers, considérés comme des patients plutôt que comme des délinquants.
« Offrir une porte de
sortie »
De quoi trancher radicalement
avec l’approche « choc » et médiatique du gouvernement ? Une
approche qui serait « la continuité d’un choix politique qui s’est
avéré inefficace pour faire face à l’augmentation de consommations de drogues
en France, estime Bernard Basset. Aucun professionnel de santé n’a été
associé à cette campagne. Qui en est la cible ? Ceux qu’on appelle les
addicts sont avant tout des malades qui ont perdu le contrôle de leur
consommation. Bien sûr, certains consommateurs sont des irresponsables. Mais il
faut soutenir ceux qui sont le plus en difficulté. Pour changer les
comportements, il faut offrir une porte de sortie. S’ils ne sont pas
accompagnés, les patients ne peuvent pas s’arrêter ».
Alors que la loi narcotrafic
a été votée à l’unanimité au Sénat, les débats autour du texte font toujours
rage à l’Assemblée nationale et continuent de diviser avocats, magistrats et parlementaires.
Mi-février, deux députés, Antoine Léaument (LFI) et Ludovic Mendes (apparenté
Ensemble pour la République), rédacteurs du rapport de la mission d’information
pour « évaluer l’efficacité de la politique de lutte contre les
trafics de stupéfiants », ont proposé de légaliser la consommation
récréative de cannabis.
Reconnaissant que « le
trafic de stupéfiants est devenu un phénomène criminel majeur dans notre pays »,
les deux élus pointent le rôle des « organisations criminelles qui
tiennent les réseaux du trafic », « défient l’ordre
social » et « mettent à l’épreuve la robustesse de nos
institutions comme la capacité des politiques publiques à y faire face ».
À lire aussi : La proposition de loi
pour la lutte contre le narcotrafic adoptée à l’unanimité par le Sénat
Mais au milieu du brouhaha
médiatique et parlementaire, des psychiatres, associations, chercheurs et
militants des droits de l’homme se penchent, eux aussi, sur le sujet. Si les
avocats se sont fortement inquiétés des dangers de la loi narcotrafic pour les
droits fondamentaux, d’autres voix insistent sur la nécessité d’une autre
approche pour lutter contre le narcotrafic et la consommation de drogue,
notamment via le Collectif pour une nouvelle politique des drogues.
Les travaux du CNPD ont ainsi
fait l’objet d’une proposition de loi déposée en janvier par la sénatrice Anne
Souyris (Les Ecologistes), une loi de « dépénalisation de l’usage de
drogues pour mieux soigner les personnes dépendantes et apaiser l’espace public
», inspirée du modèle portugais. « Cette proposition de loi (...) ouvre
ainsi une nouvelle perspective dans le débat sur les drogues en France, en
mettant l’accent sur une approche sanitaire et sociale », indique le
communiqué, qui souligne aussi « l’importance de replacer les questions
de santé au centre du débat sur les drogues ».
Mylène Hassany
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