Lutte contre le narcotrafic : au-delà de la répression et de la « stigmatisation » des consommateurs, un enjeu de santé publique


mardi 25 mars 2025 à 11:137 min

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Alors que les députés continuent, en ce mois de mars, d’examiner les amendements de la loi sur le narcotrafic portée par Bruno Retailleau, les associations de lutte contre les addictions et les professionnels de santé s’alarment des messages culpabilisateurs envers les consommateurs de drogue, et d’une politique répressive jugée « contre-productive ». Ils déplorent surtout l’absence de mesures pour prévenir et soigner les addictions.

Des images sombres, des gros plans, des sons anxiogènes, des codes empruntés aux thrillers, un message percutant. La campagne #ContreleNarcotrafic, diffusée à la télévision et sur les réseaux sociaux depuis le mois de février, n’y va pas de main morte : « Chaque jour, des personnes payent le prix de la drogue que vous achetez. »

Dans le cadre d’une « lutte plus efficace contre le trafic de stupéfiants », le gouvernement travaille, en parallèle de la nouvelle loi contre le narcotrafic et du renforcement des outils institutionnels et législatifs, à une véritable « riposte » « face à la menace » d’un narcotrafic qui fait des victimes de plus en plus nombreuses et de plus en plus jeunes.

Et cette riposte passe aussi, pour le ministère de l’Intérieur, par la « responsabilisation des consommateurs » : « Il est primordial d’agir de manière ferme et déterminée sur la consommation de drogue, notamment via le développement et le recours plus intensif aux amendes forfaitaires délictuelles », insiste ainsi un communiqué de la Place Beauvau.

Des consommateurs qui seraient de plus en plus nombreux : une étude récente de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) révèle que « la demande de cocaïne n’a jamais été aussi forte » et « [qu’] 1,1 million de personnes en ont consommé au moins une fois dans l'année en 2023 en France ».

La consommation de cannabis a elle aussi continué d’augmenter et comptait, en 2023, 5 millions d’usagers. Plus inquiétant, les drogues s’invitent dans les cours d’école, notamment sous la forme du protoxyde d’azote, déplore le ministère de l’Intérieur. C’est donc en optant pour une « stratégie globale » et répressive que le gouvernement entend remédier aux conséquences du narcotrafic.

Pour « responsabiliser » les consommateurs de stupéfiants, des contrôles renforcés, des amendes, la forte mobilisation d’agents pour des interpellations en flagrant délit, sont complétés par « des messages percutants et des actions de prévention ciblées » pour « inviter chacun à réfléchir aux conséquences de ses choix ».

Une communication « contreproductive » ?

Là-dessus, chacun s’accorde : le narcotrafic tue. Mais « la répression a montré ses limites », s’inquiète l’association Addictions France, qui déplore auprès du JSS une communication ministérielle qu’elle juge « contreproductive », face à une augmentation de la consommation qui serait plutôt favorisée par une crise sociale et sociétale.

« Evidemment, il y a une demande, les narcotrafiquants le savent. Ils sont organisés et ont une bonne stratégie », précise Bernard Basset, président d’Addictions France. Mais pour ce médecin spécialiste en santé publique, le message envoyé par le gouvernement est « clivant ». « Faire la morale provoque, auprès du public, un rejet automatique, et une méfiance envers l’émetteur, en l’occurrence le ministère de l’Intérieur ».

« La culpabilisation mine la confiance dans les institutions, engendre de l’isolement et rend encore plus difficile l’accès aux soins pour ceux qui en ont besoin », craint ainsi l’association, dans un message publié sur ses réseaux sociaux en réponse aux annonces de Bruno Retailleau, en février dernier. « Si ce type de campagne a pu faire ses preuves dans la prise de conscience des dangers du tabac ou pour la sécurité routière, l’efficacité d’une campagne choc sur la consommation de drogues est plus incertaine. » 

De son côté, le ministère de l’Intérieur défend un slogan percutant, qui a fait l’objet d’un sondage auprès du grand public. Il met en avant, également, que le financement de cette campagne de sensibilisation est « inédit », puisqu’il repose sur les sommes confisquées aux trafiquants par les tribunaux et versées sur le compte du fonds de concours « drogues » géré par la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca). Contactée, cette dernière n’a pas souhaité répondre à nos sollicitations.

La répression, un frein pour la prise en charge

Addictions France rappelle aussi que déjà en 2017, le candidat Emmanuel Macron défendait l’amende forfaitaire comme la solution pour lutter contre le trafic de stupéfiants. « Or, la situation actuelle prouve à nouveau que ce n’est pas la répression des consommateurs qui permettra de mener une lutte efficace contre les réseaux criminels et le narcotrafic », observe l’association.

« La politique prohibitionniste autour du cannabis alimente elle-même l’insécurité, poursuit Bernard Basset, qui indique aussi que « seuls 37 % des consommateurs de cannabis condamnés à des amendes forfaitaires payent leurs amendes. Et avec 900 000 consommateurs de cannabis par jour, la fréquence des contrôles reste dérisoire. »

S’opposant à la fermeté du texte de la loi narcotrafic, Sarah Perrin, sociologue en santé publique et autrice de Femmes et drogues, regrettait également, dans un article publié sur France Bleu le 18 mars, une répression non seulement « inefficace », mais qui « exacerbe aussi les inégalités » : « de race, avec les contrôles au faciès, de genre, avec le phénomène des mules qui transportent la drogue ou des nourrices contraintes de garder la drogue chez elles ; et les inégalités d'âge, les jeunes étant les plus ciblés. (…) »

Pour la chercheuse, la stigmatisation est aussi un obstacle à la prise en charge sanitaire. Certains usagers n'osent pas en parler, « parce qu'ils ont peur d'être jugés et de faire l'objet de sanctions judiciaires. Il est très difficile de mettre en place de vraies politiques de réduction des risques dans un contexte prohibitif. »

Le Dr Bernard Basset rejoint quant à lui le gouvernement sur la nécessité de lutter contre le narcotrafic et de s’attaquer aux réseaux. Mais pour y parvenir, le fait « d’occuper les forces de police » en se focalisant sur les consommateurs n’aura pas les effets escomptés. Pour le médecin, lutter contre le narcotrafic demande « de s’intéresser à la chaîne d’approvisionnement, de lutter contre les masses de flux financiers et les circuits de blanchiment, avec des méthodes inspirées de celles du Portugal, par exemple ».

Une méthode qui semble avoir fait ses preuves, selon le Groupe d'action financière (GAFI) - une organisation mondiale de surveillance du blanchiment de capitaux et du financement du terrorisme -, qui reconnaît « l’efficacité » des politiques portugaises en la matière menées depuis plus de 20 ans. Tout en disposant d'un régime solide et reconnu de lutte contre le blanchiment de capitaux, le Portugal a réussi à diminuer les consommations en ouvrant la voie, dès 2001, à la dépénalisation des drogues et au développement de la prévention et de l’accompagnement des usagers, considérés comme des patients plutôt que comme des délinquants.

« Offrir une porte de sortie »

De quoi trancher radicalement avec l’approche « choc » et médiatique du gouvernement ? Une approche qui serait « la continuité d’un choix politique qui s’est avéré inefficace pour faire face à l’augmentation de consommations de drogues en France, estime Bernard Basset. Aucun professionnel de santé n’a été associé à cette campagne. Qui en est la cible ? Ceux qu’on appelle les addicts sont avant tout des malades qui ont perdu le contrôle de leur consommation. Bien sûr, certains consommateurs sont des irresponsables. Mais il faut soutenir ceux qui sont le plus en difficulté. Pour changer les comportements, il faut offrir une porte de sortie. S’ils ne sont pas accompagnés, les patients ne peuvent pas s’arrêter ».

Alors que la loi narcotrafic a été votée à l’unanimité au Sénat, les débats autour du texte font toujours rage à l’Assemblée nationale et continuent de diviser avocats, magistrats et parlementaires. Mi-février, deux députés, Antoine Léaument (LFI) et Ludovic Mendes (apparenté Ensemble pour la République), rédacteurs du rapport de la mission d’information pour « évaluer l’efficacité de la politique de lutte contre les trafics de stupéfiants », ont proposé de légaliser la consommation récréative de cannabis.

Reconnaissant que « le trafic de stupéfiants est devenu un phénomène criminel majeur dans notre pays », les deux élus pointent le rôle des « organisations criminelles qui tiennent les réseaux du trafic », « défient l’ordre social » et « mettent à l’épreuve la robustesse de nos institutions comme la capacité des politiques publiques à y faire face ».

Mais au milieu du brouhaha médiatique et parlementaire, des psychiatres, associations, chercheurs et militants des droits de l’homme se penchent, eux aussi, sur le sujet. Si les avocats se sont fortement inquiétés des dangers de la loi narcotrafic pour les droits fondamentaux, d’autres voix insistent sur la nécessité d’une autre approche pour lutter contre le narcotrafic et la consommation de drogue, notamment via le Collectif pour une nouvelle politique des drogues.

Les travaux du CNPD ont ainsi fait l’objet d’une proposition de loi déposée en janvier par la sénatrice Anne Souyris (Les Ecologistes), une loi de « dépénalisation de l’usage de drogues pour mieux soigner les personnes dépendantes et apaiser l’espace public », inspirée du modèle portugais. « Cette proposition de loi (...) ouvre ainsi une nouvelle perspective dans le débat sur les drogues en France, en mettant l’accent sur une approche sanitaire et sociale », indique le communiqué, qui souligne aussi « l’importance de replacer les questions de santé au centre du débat sur les drogues ».

Mylène Hassany

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