Normaliser le salaire versé en plusieurs fois, une fausse bonne idée pour les employeurs ?


jeudi 29 mai 2025 à 07:004 min

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Dans l’hémicycle, un débat, initié par Jean Laussucq, député de la 2ème circonscription de Paris, divise. À la demande du salarié, faut-il ou non distribuer le salaire en plusieurs fois dans le mois ? Un acte déjà possible avec l’acompte légal.

Pouvoir d’achat, gestion administrative ou encore charges mensuelles sont au cœur du débat depuis la proposition de loi du député Jean Laussucq. L’élu parisien a remis en cause le sujet du salaire mensuel, pour tenter de le transformer en bimensuel ou en hebdomadaire, à la convenance de chacun.

L’idée est de « lutter contre le manque de pouvoir d’achat qu’on rencontre chez énormément de Français », a-t-il déclaré. Pourtant, cette raison principale ne fait pas l’unanimité, et entrainerait peut-être plus de contraintes et de modifications dans le quotidien des porte-monnaie des Français. En effet, augmenter le nombre de versements du salaire demanderait « davantage de gestion d’argent aux salariés », explique Sandrine Dorbes. L'experte en stratégie de rémunération, conférencière et autrice de La rémunération n’est pas qu’une question d’argent estime qu’il y a « une différence entre gérer au mois son budget et à la quinzaine. Il faudrait être formé ».

Christophe Sans rejoint ce point de vue : « Il y a même plus de risques que les Français dépensent davantage s’ils reçoivent trois ou quatre cents euros chaque semaine plutôt qu’un salaire fixe de 1 200 euros en une fois. » Le président de l’Union nationale des professions libérales UNAPL pense même « à un accroissement de la vulnérabilité des Français plus enclins à dépenser en gagnant de l’argent chaque semaine. »

Les principaux concernés, les employés, ne semblent pas le voir sous cet œil, puisque 63 % d’entre eux déclarent vouloir recevoir une rémunération avant la fin du mois, d’après une étude opinionway pour Stairwage. L'un des bénéfices est même mis en avant par Sandrine Dorbes : « Dans les entreprises que je suis, il y en a une qui fonctionne avec le salaire en deux fois, et résultat, les salariés dépensent cette première partie dans les charges obligatoires et la deuxième dans des plaisirs plus personnels. » Pourtant, si les charges payées en début de mois sont trop élevées, le premier versement pourrait ne pas suffire, il faudrait donc repenser le système en entier que ce soit pour les crédits, les abonnements divers et variés mais également le loyer.

De l’autre côté de la paie, se trouvent les employeurs ou du moins les responsables de paie. Et leur challenge est différent. « On est dans une dynamique de diminution des postes au sein des entreprises alors rajouter du travail supplémentaire aux chargées de paie ne serait pas rendre service », juge l’experte en stratégie de rémunération. Lorsque le député propose ce changement, il ne voit peut-être que les multinationales, où de nombreuses personnes sont en charge des ressources humaines, or il y a aussi les PME, où l’effectif est différent.

« Un sentiment de honte pour l’acompte »

« Ça complexifie les choses, il faudrait faire deux bulletins, alors que l’acompte est déjà un droit », avance Christophe Sans. En effet, dans la législation française, chaque employé à le droit de demander à son employeur un acompte qui ne peut être refusé. Actuellement, il est possible de demander à partir du 15 du mois la moitié de sa paye mensuelle, mais dans la pratique, les principaux concernés font souvent face à des difficultés pour y accéder. 

Pourtant, une autre étude, de Stairwage, montrait une hausse de 35 % des demandes d’acomptes entre octobre et novembre 2024, même si 52 % des Français n’ont jamais entendu parler de ce dispositif.

Le chef d’entreprise développe : « Il y a souvent un sentiment de honte chez les salariés demandant l’acompte car cela veut dire dans l’esprit commun que la gestion du budget est mauvaise ». Alors qu’il peut y avoir de nombreuses autres raisons. À ne pas confondre avec l’avance sur salaire, qui n’est pas obligatoire. Si l’employé demande le 5 du mois la moitié de son salaire, dont le travail n’a pas encore été effectué, l’employeur n’a aucune obligation de versement.

Un indice d’attractivité ?

Dans l’idée où cette loi séduirait l’hémicycle, elle séduirait également certaines professions. Sandrine Dorbes détaille : « Les restaurateurs par exemple trouvent que ça peut être un facteur d’attractivité de payer les salariés en plusieurs fois dans le mois. » Ou alors « lorsqu’une personne hors du circuit du marché du travail revient avec un nouveau travail, il est difficile d’attendre la fin du premier mois pour avoir son salaire. »

Alors même si « ce n’est pas l’idée du siècle et que ça ne va pas améliorer la vie des Français », comme le dit l’experte en rémunération, ce dispositif pourrait être « appliqué au cas par cas », souligne le chef d’entreprise. Il reste quand même à déterminer si le loyer, les crédits, les abonnements ou encore les aides sociales et les retraites pourraient suivre la cadence.

Tessa Biscarrat

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