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Depuis le 1er octobre, environ
480 000 décisions
rendues publiquement par la Cour de cassation sont accessibles gratuitement sur
le nouveau site de l’institution. La Cour de cassation est en effet responsable
de la mise à disposition du public des décisions judiciaires. Quels en sont les
enjeux ? Quels sont les principaux défis à relever ? Et quelles
pourraient être les conséquences de cette ouverture des données sur la justice
elle-même ? Réponses avec la magistrate Estelle Jond-Necand, directrice du
projet Open Data à la Cour de cassation.
Pour commencer, pouvez-vous revenir sur les
motivations de l’open data des décisions de justice ? Quelles
décisions sont spécifiquement concernées ?
Le régime de l’open data a été posé par l’article 21 de la loi n° 2016-1321 du 7 octobre 2016 pour une République numérique, puis précisé par
l’article 33 de la loi n° 2019-222?du 23 mars 2019 de programmation 2018-2022 et de réforme pour la justice, et enfin par le décret n° 2020-797 du 29 juin 2020 relatif à la mise à la
disposition du public des décisions des juridictions judiciaires et
administratives.
Le premier volet de la loi pour une République
numérique
d’octobre 2016, dite « loi Lemaire »,
vise à favoriser la « circulation des données et du savoir ». Le
premier objectif annoncé lors de l’adoption de l’amendement est un objectif de
transparence de la vie publique. Dans un souci d’intérêt général, garantir
l’accès aux décisions de justice par les citoyens permet de participer à
l’accroissement de leur confiance en la justice.
Le second objectif est d’ordre économique :
ouvrir et permettre la circulation des données crée inévitablement de la
valeur.
Pour ce qui est des décisions concernées par cette
mise à disposition par le public, vous avez raison de poser la question, car il
est important de savoir de quoi on parle. Seules les décisions rendues
publiquement sont concernées par la mise en open data. C’est-à-dire que les
décisions rendues non publiquement, comme les décisions du juge des affaires
familiales concernant la garde d’enfant, par exemple, ne seront pas accessibles
en open data, et ce par souci de protection des mineurs. Ces décisions
n’étaient déjà pas ouvertes au public, et ne le seront donc toujours pas, même
avec l’ouverture des données.
Dans le prolongement de sa mission de diffusion de la jurisprudence, la Cour de cassation est responsable de la mise à disposition du public des décisions judiciaires. À ce titre, quel est clairement son rôle ? Et quels sont les principaux défis à relever ?
La Cour de cassation est en effet responsable de la
diffusion et de la mise à disposition des décisions rendues par l’ordre
judiciaire et est, à ce titre, également responsable du traitement automatisé
des décisions de justice de l’ordre judiciaire. De son côté, le Conseil d’État
est responsable de la diffusion et de la mise à disposition des décisions
rendues par l’ordre administratif.
« 15 000 décisions publiques sont rendues par an par la Cour de cassation, ce qui fait donc 15 000 décisions
à pseudonyminiser et à
mettre à disposition du public. »
Le premier défi à relever est purement juridique, et
concerne la sécurité et le respect de la vie privée des personnes physiques. En
effet, avant d’être publiées sur notre site, les décisions sont pseudonymisées,
une tâche qui peut s’avérer plus ou moins complexe en fonction des indications
du juge (voir réponse suivante, ndlr).
Environ 15 000 décisions
publiques sont rendues chaque année par la Cour de cassation, ce qui fait donc
15 000 décisions à pseudonymiser et à mettre à disposition
du public. Sachant que ce chiffre est amené à s’accroître, puisque, dès avril
2022, s’ajouteront les 230 000 décisions rendues par an
par les cours d’appel en matière civile, sociale et commerciale. Au total, la Cour de
cassation sera amenée dès décembre 2025 à traiter pas moins de
3 millions de décisions rendues chaque année par l’ensemble de l’ordre
judiciaire. Vous l’aurez compris, le second défi est donc naturellement d’ordre
technologique !
Avec deux data scientists et deux
développeurs notamment, nous avons ainsi conçu et mis en place un certain
nombre d’outils venant automatiser ce travail de pseudonymisation et faciliter
l’accès aux données via la création d’un moteur de recherche performant :
un travail colossal mais passionnant.
Comment procédez-vous à la pseudonymisation les
décisions mises à la disposition du public sur votre site ?
Notre plus grande difficulté réside dans les
différents degrés de pseudonymisation. On l’a vu, pour protéger la vie privée
des personnes, et conformément à l’article L. 111-13 du Code de l'organisation judiciaire, chaque décision est pseudonymisée
avant d’être mise en ligne. Cela concerne les noms et prénoms des parties, mais
aussi des témoins. Nous disposons donc d’un dispositif qui permet l’occultation
systématique de ces données, que nous appelons « socles ». Toutefois,
d’autres informations considérées comme réidentifiantes peuvent également être
concernées, et ce, dans un souci de protection des personnes physiques. Ces
occultations dites « complémentaires » ont été prévues par le décret
du 29 juin 2020, sans en préciser la nature. La Cour de cassation a alors mis en
place des groupes de travail pour identifier ces données : il s’agit
notamment des adresses et localités, des dates civiles (naissances, mariages,
décès), des plaques d’immatriculation, des comptes bancaires, des numéros de
Sécurité sociale, ou encore des adresses mail et des numéros de téléphone. En
réalité, tout ce qui permet d’identifier une personne. C’est au magistrat ayant
rendu ladite décision de les identifier.
Ce travail sur mesure complexifie immanquablement notre procédure, dans le sens
où c’est du cas par cas.
Les noms et prénoms des magistrats, du personnel de
greffe et des avocats ne sont pas occultés, sauf si cela porte atteinte à la
vie privée de ces personnes, par exemple dans le cas de procès terroriste. En
ce cas, la décision d’occultation revient au chef de juridiction.
Quelles sont aujourd’hui les différentes étapes de traitement
des décisions de justice avant leur mise à disposition ?
Pour ce qui est de la pseudonymisation, un moteur
d’intelligence artificielle a été développé pour pseudonymiser automatiquement
des éléments de ré-identification (dont les noms et prénoms des personnes
physiques) dans les décisions de justice. Un contrôle est ensuite opéré par un
agent et une interface recréée récemment vérifie la bonne exécution, en
fonction des instructions des magistrats. En fonction des décisions, la
relecture est plus ou moins exhaustive.
Puis, les décisions sont mises sur une API
(Application programming interface ou Interface de programmation d’application)
pour permettre aux personnes individuelles de retrouver les informations via un
moteur de recherche, ou via une interface de téléchargement utilisée par les
legaltechs et les éditeurs juridiques, permettant alors de télécharger en lot.
Les décisions de la Cour de cassation publiées au
bulletin sont mises en ligne le jour même, à 14h, sur le site de l’institution.
Les autres sont publiées dans la semaine.
Pour ce qui est des cours d’appel – qui
correspondent à un traitement de volume plus important –, l’objectif serait de
les mettre en ligne dans la semaine, ou dans les 10?jours maximum. Officiellement, dans le texte, la mise en open data doit
être faite dans les six mois.
Auparavant, comment le justiciable pouvait-il
accéder à une décision de justice ?
Avant la mise en open data, certaines données
étaient directement accessibles sur Légifrance, mais pour la majorité des
décisions, le justiciable devait faire une demande identifiée au greffe. La
décision devait ainsi être connue, ce qui pouvait largement complexifier la
recherche.
Aujourd’hui, la Cour a mis à disposition sur son
site 480 000 décisions rendues publiquement par la Cour de
cassation. Cependant, nous procédons à une mise à disposition progressive, ce
fonds est donc amené à s’enrichir. Dès juin 2023, par
exemple, les décisions de justice des conseils de prud’hommes seront également
mises en open data, et accessibles sur le site de la Cour de cassation.
En ce qui concerne les recherches professionnelles,
les magistrats utilisent les bases de données jurisprudentielles JuriNet et
JuriCA, gérées par la Cour de cassation. Ils pourront aussi, utiliser ce nouveau moteur de recherche
développé par la Cour de cassation.
Pouvez-vous nous parler plus spécifiquement de ce
moteur de recherche ? Des enrichissements peuvent-ils être apportés aux
décisions de justice ?
Ces enrichissements tendent à fournir des
informations supplémentaires en établissant des liens. Par exemple, pour les
décisions publiées, des liens vers les bulletins seront ajoutés. Concernant les
décisions des formations plénières et mixtes, les rapports du rapporteur et les
avis de l’avocat général sont également accessibles. Des liens avec les lettres
de chambre ou les communiqués sont faits. Enfin, au début de l’année 2022, un
chaînage avec les décisions frappées de pourvoi, rendues publiquement, sera
effectué. Des enrichissements existent
aussi pour établir des rapprochements entre les jurisprudences et les textes
cités. Ces fonctionnalités permettront aux visiteurs d’avoir accès à une
information enrichie sur la jurisprudence.
Comment la Cour de cassation entend-elle travailler
avec l’ensemble des juridictions judiciaires ?
Pour élaborer des doctrines d’occultation
complémentaires, la Cour de cassation a travaillé, entre janvier et juillet
2021, avec les cours d’appel – qui sont concernées par la mise en open data dès
avril 2022 –, via la mise en place d’un comité stratégique et
de cinq groupes de travail thématiques. La Première présidente de la Cour de
cassation, Chantal Arens, ainsi que le président Jean-Michel Sommer, président
de chambre et directeur du service de documentation, des études et du rapport
(SDER) rencontrent aussi régulièrement les chefs de Cour ainsi que les
correspondants des CA et évoquent ces questions. Nous élaborons par
ailleurs un dispositif d’accompagnement
du changement, afin d’assister les CA dans les transformations à venir. Ce
travail est utile pour la suite, le retour d’expériences pourra bien sûr être
décliné pour les autres juridictions concernées par la mise en open data des
décisions de justice. Enfin, pour préparer ces modifications, et former les
futurs professionnels, le SDER intervient aussi à l’ENM et à l’EFB.
Enfin, quels pourraient être les impacts de cette
mise à disposition des décisions de justice sur les décisions futures ?
Il est encore trop tôt pour se prononcer, personne
n’est capable de dire, aujourd’hui, quels impacts l’open data aura sur la
justice. Mais nous nous interrogeons bien sûr déjà dessus et avons identifié
plusieurs types d’enjeux.
D’abord, dans la façon dont les décisions seront
utilisées par les réutilisateurs. À ce titre, avec le ministère de la Justice
et le Conseil d’État, nous avons créé un groupe de travail début 2021 et menons une réflexion sur la réutilisation des décisions. Nous avons
organisé cinq réunions avec les acteurs du monde de la recherche, les barreaux,
les éditeurs ou encore les legaltech, et un rapport devrait être rendu bientôt,
afin d’exposer les réflexions sur la réutilisation éthique de ces données. Nous
réfléchissons aussi à des éventuels outils de régulation, dans le prolongement
des réflexions menées par la Commission européenne. En effet, mettre à
disposition des outils présentés comme étant des outils de justice prédictive
peut avoir une influence sur le déroulement du procès. Nous devons à ce titre veiller
au respect des droits fondamentaux.
Notre deuxième axe de réflexion concerne la notion de
jurisprudence. Les décisions de la Cour de cassation ont en effet un rôle
normatif et un rôle de régulation du droit. À la Cour de cassation, les
décisions font jurisprudence. La question est de savoir si l’ouverture en open
data risque de faire évoluer la notion même de jurisprudence. Aussi, un autre
groupe de travail, animé par Loïc Cadiet, professeur à l’École de droit de la
Sorbonne (Université Paris-1)*, Cécile Chainais, professeur à l’Université
Paris-2 et par le président Sommer a été constitué à l’initiative de la première
présidente de la Cour. Il remettra le fruit de ses réflexions en juin 2022.
Enfin, notre troisième axe de réflexion concerne la
rédaction des décisions. Il faut savoir qu’en tant que juges, nous motivons nos
décisions pour nous-même (afin de vérifier la pertinence de notre
raisonnement), pour les parties (pour expliquer les raisons de nos décisions)
et pour la juridiction supérieure qui pourra connaître de recours en appel ou
en cassation. Demain, nous rédigerons aussi les décisions en ayant conscience
que la décision sera mise en open data et donc lue par un plus grand nombre de
destinataires. Cela oblige à considérer un peu autrement la façon dont la
décision elle-même sera rédigée.
En conclusion, on pouvait se demander de prime abord
pourquoi la direction de ce projet, qui constitue un défi technologique majeur,
a été confié à une magistrate, et non à un ingénieur ou à un administrateur.
Parce que, vous l’aurez compris, ce projet titanesque, bien plus qu’un projet
purement technique, est un projet qui peut assurément transformer la justice
toute entière.
*Et auteur
du rapport sur l'open data des décisions de Justice remis en janvier 2017 au garde des
Sceaux.
Propos recueillis par
Constance Périn
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