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Le Plan francilien de lutte contre les mutilations sexuelles féminines (MSF) 2025-2028 est un dispositif inédit qui vise à prévenir les risques de mutilations chez les Franciliennes exposées, et à offrir un accompagnement global aux femmes et filles victimes. L’initiative s’inscrit dans une dynamique territoriale forte, face à une situation alarmante et dans un cadre législatif déjà exigeant.
Les mutilations sexuelles féminines (MSF) représentent un fléau difficile à appréhender tant par leur caractère souvent méconnu que par leur impact sur la santé et les droits des femmes. Des études récentes – comme « MSF Préval » et « MSF-MAP » – estiment qu’environ 125 000 femmes mutilées vivent en France, dont plus de la moitié en Île-de-France, soit environ 70 000 personnes. Ces chiffres révèlent en outre une forte concentration des cas en Seine-Saint-Denis et dans plusieurs quartiers de Paris (18e, 19e, 20e, 12e et 13e arrondissements).
Ces interventions touchent avant tout des populations vulnérables, souvent migrantes ou vivant en situation de précarité. Isabelle Gillette-Faye, sociologue de formation et directrice générale de la Fédération Nationale GAMS (1), le souligne : « Ces pratiques s’inscrivent dans un contexte culturel et social complexe. Elles perdurent malgré leur interdiction, notamment en raison de traditions ancrées et du manque d’information. » Cette situation met en lumière la nécessité d’une action coordonnée, qui ne se contente pas d’agir en aval, mais qui cible également la prévention et l’éducation dès le plus jeune âge.
Les peines encourues peuvent aller jusqu’à 20 ans de réclusion criminelle, voire 30 ans en cas de circonstances aggravantes, faisant de la France l’un des pays les plus stricts en Europe sur ce sujet. Toutefois, comme le rappelle le docteur Laurence Pecqueux, médecin gynécologue au Raincy (93) et membre de l’association Gynécologie sans frontières (2), « la loi, aussi rigoureuse soit-elle, ne suffit pas à prévenir les MSF. Ce qui manque, ce sont des dispositifs d’alerte et une formation adaptée des professionnels pour identifier et intervenir rapidement dans les situations à risque. »
Pour elle, la répression seule ne peut agir contre un phénomène qui puise ses racines dans des traditions et des dynamiques sociales souvent méconnues ou mal comprises par le grand public : « Nous devons combiner la rigueur législative avec une approche préventive et éducative, afin de briser le silence qui entoure ce sujet et d’impliquer les acteurs de terrain dans une véritable lutte contre les excisions. » Ainsi, l’intervention doit s’appuyer sur un maillage territorial renforcé, réunissant les services déconcentrés de l’État – de l’Éducation nationale à l’Agence Régionale de Santé, en passant par les institutions judiciaires et d’immigration – et l’ensemble des associations spécialisées.
C’est dans ce contexte que le premier Plan francilien de lutte contre les MSF prend forme. Lancé le 6 février 2025 en présence d’Aurore Bergé, ministre déléguée auprès du Premier ministre, chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations, ce plan est le fruit d’une collaboration entre l’État et des partenaires locaux. Il vise à structurer une réponse globale qui conjugue prévention, accompagnement et formation. Le plan fédère l’ensemble des services déconcentrés (justice, santé, éducation, OFII (3), OFPRA (4), etc.) autour d’un objectif commun : créer une synergie capable d’agir rapidement et efficacement sur le terrain.
Cette approche territoriale s’appuie sur une concertation étroite entre acteurs publics et associatifs, dans le but de formaliser des partenariats durables. « L’idée est de structurer une réponse commune et de faire en sorte que chaque acteur, qu’il soit institutionnel ou associatif, puisse jouer un rôle précis dans la prévention et l’accompagnement des victimes », explique Isabelle Gillette-Faye. Pour elle, cette mobilisation collective représente une première étape essentielle pour que l’Île-de-France puisse devenir un modèle de lutte contre les MSF et inspirer d’autres régions.
Le premier axe du plan francilien repose sur la prévention. Il s’agit de réduire les risques de mutilations en intervenant en amont, grâce à des actions de formation et de sensibilisation :
• Formation des professionnels. Le dispositif prévoit des formations spécifiques pour les acteurs de la santé, de l’éducation et du social. « Nous avons élaboré une fiche pratique et un livret de 8 pages, accompagnés de vidéos multilingues – en français, anglais et arabe – afin de doter les professionnels d’outils concrets pour identifier et prévenir les situations à risque », insiste Isabelle Gillette-Faye. Ces outils seront également diffusés via le dispositif des « magistères », qui propose une formation spécifique aux enseignants sur la sensibilisation aux violences faites aux femmes.
• Déploiement d’un annuaire régional. Pour faciliter l’orientation des personnes concernées, un annuaire recensant l’ensemble des structures et partenaires locaux sera mis en place. Cet outil permettra aux victimes et aux professionnels d’identifier rapidement les services disponibles pour une prise en charge adaptée.
• Actions de sensibilisation. Le plan met l’accent sur l’importance de la communication et de l’information. Des campagnes de sensibilisation sont prévues dans les milieux scolaires, associatifs et communautaires, afin d’informer les populations sur les risques liés aux MSF et sur leurs droits. Cette stratégie vise également à responsabiliser les familles et à encourager les signalements préventifs, en s’appuyant sur des supports pédagogiques accessibles à tous.
Le deuxième axe majeur du plan francilien concerne l’accompagnement des victimes. Il s’agit ici d’offrir une réponse intégrée et personnalisée, qui prenne en compte l’ensemble des dimensions – médicale, psychologique, juridique et sociale – des conséquences des MSF.
• Prise en charge médicale et chirurgicale. Laurence Pecqueux témoigne de son expérience dans son département de Seine-Saint-Denis : « Dans ma pratique, je constate que nombre de patientes, souvent d’origine africaine et migrantes, subissent les séquelles des excisions. Ce plan vise à leur offrir une prise en charge complète, incluant des réparations chirurgicales ainsi qu’un soutien psychologique pour les aider à surmonter les traumatismes liés à ces pratiques. » Cet accompagnement médical se veut rapide et accessible, afin de réduire au maximum les conséquences négatives sur la santé des femmes concernées.
• Soutien juridique et social. Le dispositif intègre également un volet juridique, permettant aux victimes de bénéficier d’un accompagnement pour porter plainte, obtenir une protection internationale ou encore engager des démarches de réparation. « Nous travaillons en étroite collaboration avec les services de justice et les associations pour que chaque femme puisse être informée de ses droits et bénéficier d’un soutien adapté dès les premiers signes de vulnérabilité », précise le docteur Pecqueux.
• Diffusion d’outils multilingues. Conscients de la diversité des publics concernés, les organisateurs du plan ont prévu de diffuser l’ensemble des supports (fiche, livret, vidéos) en plusieurs langues. Cette démarche vise à garantir que l’information soit accessible à tous, notamment aux populations migrantes qui constituent une part importante des victimes. Ces mesures d’accompagnement sont conçues pour offrir un suivi global et durable, en permettant à chaque femme ou fille de bénéficier d’un soutien personnalisé et adapté à sa situation.
Les acteurs mobilisés autour de ce plan nourrissent de grandes attentes quant à ses retombées sur le terrain. Isabelle Gillette-Faye insiste sur l’importance de cette dynamique : « Ce plan constitue une première étape essentielle pour que chaque partenaire se saisisse de la thématique et formalise des partenariats locaux. Nous souhaitons créer une dynamique territoriale qui, espérons-le, se reproduira dans d’autres régions et départements, permettant ainsi une coordination plus efficace sur l’ensemble du territoire. » Laurence Pecqueux, quant à elle, met en avant l’aspect formateur du dispositif : « Ce que j’apprécie surtout, c’est la volonté d’éduquer et de former. En informant correctement et en sensibilisant tous les professionnels, nous pourrons non seulement mieux protéger les femmes et filles, mais aussi réduire significativement les signalements tardifs. » Les retombées attendues sont multiples :
• Renforcement de la coordination. La mise en place d’un annuaire régional et la mobilisation de l’ensemble des acteurs institutionnels et associatifs devraient permettre une réponse rapide et coordonnée, adaptée aux spécificités locales.
• Réduction des cas de mutilation. Grâce à des actions de prévention ciblées et à une sensibilisation accrue, l’objectif est de diminuer progressivement le nombre de cas futurs en responsabilisant les familles et les communautés.
• Accompagnement amélioré des victimes. Le suivi médical, psychologique, juridique et social, offert de manière globale, vise à améliorer la qualité de vie des femmes et filles touchées et à faciliter leur réinsertion.
• Création d’outils pérennes. La diffusion de supports multilingues et la formalisation des partenariats territoriaux contribueront à pérenniser la dynamique de lutte contre les MSF. Ce plan, qui s’étend sur trois ans (2025-2028) et fera l’objet de bilans réguliers pour ajuster les actions, se veut être le catalyseur d’une transformation durable des pratiques. Il représente non seulement une avancée en matière de prévention et d’accompagnement, mais également un modèle de collaboration territoriale qui pourrait être reproduit dans d’autres régions de France.
Le lancement de ce premier Plan francilien se veut incarner un tournant majeur dans la lutte contre les mutilations sexuelles féminines, en ouvrant la voie à une action coordonnée et globale. Isabelle Gillette-Faye conclut sur l’importance de l’union des forces : « L’enjeu est de lier nos forces pour agir ensemble et changer durablement les pratiques, afin que plus aucune femme ou fille ne soit laissée sans soutien. »
De son côté, le docteur Pecqueux rappelle que « former et informer les professionnels est la clé pour anticiper le problème et réduire les signalements tardifs, garantissant ainsi une protection plus efficace des personnes vulnérables ». Ce dispositif se veut donc un levier de transformation sociale. Son efficacité dépendra de la mobilisation continue de tous les acteurs engagés dans la lutte contre les MSF. En coordonnant les actions préventives et en assurant un accompagnement holistique des victimes, le plan francilien aspire à inverser la tendance actuelle et à instaurer un modèle de lutte contre les MSF qui puisse servir d’exemple à l’échelle nationale.
Peggy Cardin-Changizi
Pi+
1/ La Fédération nationale GAMS est engagée dans
la lutte contre toutes les formes de violences faites aux femmes et aux
filles et plus particulièrement les mutilations sexuelles féminines, les
mariages forcés et/ou précoces et les autres pratiques traditionnelles néfastes
à la santé des femmes et des filles - https://federationgams.org/
2/ Gynécologie
sans frontières - https://gynsf.org/
3/ OFII -
Office français de l'immigration et de l'intégration - www.ofii.fr
4/ Ofpra -
Office français de protection des réfugiés et apatrides - www.ofpra.gouv.fr
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