Pour expliquer la justice, davantage médiatiser les magistrats ?


vendredi 23 mai 2025 à 10:126 min

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Les récentes critiques à l'égard de la magistrature ont mis en lumière le fossé entre les citoyens et leur justice. De l'avis de tous les acteurs du monde judiciaire, il est urgent de mieux faire comprendre le travail des juges. S'exprimer directement dans les médias peut-il être une solution ?

La condamnation de Marine Le Pen, le 30 mars dernier, par le tribunal correctionnel de Paris dans l'affaire des assistants parlementaires du Rassemblement national a ravivé les critiques à l'égard d'une magistrature prétendument politisée. Condamnée à quatre ans d'emprisonnement dont deux ans ferme aménageables, à 100 000 euros d'amende et à une peine d'inéligibilité de cinq ans avec exécution provisoire, la députée et les cadres de son parti ont dénoncé une sanction « politique » et une « décision partisane ». Des critiques appuyées par une large partie de la classe politique.

Hasard du calendrier, un autre procès d'ampleur se tenait en parallèle dans les couloirs de la cité judiciaire des Batignolles, celui de Nicolas Sarkozy. Et là encore, bien que les juges aient jusqu'au 25 septembre pour statuer sur les soupçons de financement illégal de campagne qui pèsent sur l'ancien Président de la République, les critiques ont fleuri à l'égard des magistrats. Le travail de ces derniers témoignerait ainsi d'un acharnement et ne s'appuierait que sur des motivations idéologiques.

La discrétion pour l'impartialité

Cette double actualité politico-judiciaire a notamment occupé la scène médiathèque, principal relais des attaques contre la magistrature. Personnalités politiques, donc, mais aussi chroniqueurs ou éditorialistes, nombreux sont ceux qui ont squatté l'antenne. Et parmi eux, de rares juges, très discrets, comme à l'accoutumée.

A l'inverse d'une culture anglo-saxonne qui personnifie et expose davantage la justice dans les médias, la magistrature française s'affiche en effet assez peu, d'abord pour des questions d'ordre déontologiques. « Un magistrat est tenu par un devoir d'impartialité, il ne peut donc pas intervenir sur une affaire en cours », rappelle Véronique Champeil-Desplats, professeur de droit public à l'université Paris-Nanterre.

Ce principe, qui vise justement à garantir l'indépendance de la justice et à se prémunir des attaques en politisation, demeure solide. Seuls les procureurs peuvent s'exprimer sur les procédures en cours. Et ces derniers le font de manière cadrée, souvent lors de conférences de presse, et non en tant qu'invité sur un plateau de télévision. Si leurs interventions sont scrutées par les journalistes, elles demeurent limitées par un rythme médiatique très éloigné de celui de la justice.

Temps judiciaire contre temps médiatique

L'essor des chaînes d'information en continu dans les années 2000 et de leur besoin d'être abreuvées en permanence a accentué cet écart. « Si la justice ne parle pas, d'autres parleront à sa place », résume une chercheuse connaisseur des arcanes de la magistrature. Avocats, politiques ou essayistes se sont ainsi multipliés sur les plateaux pour commenter la vie judiciaire.

Les magistrats, eux, sont restés dans leurs habitudes et leurs obligations déontologiques, ne pouvant que constater les discours biaisés voire erronés sur le fonctionnement de la justice. « Les politiques, les parties prenantes au dossier, les médias qui cherchent à faire de l'audience trouvent tous un intérêt à communiquer beaucoup, ce qui n'est pas le cas de la justice », commente une procureure.

Dans ce contexte, la parole du parquet peine alors à trouver de l'écho et laisse place à la surenchère. « Il m'arrive de voir ou de lire des choses hallucinantes dans certains médias », poursuit la magistrate, qui a choisi de lutter contre ces discours grâce aux réseaux sociaux. Sous le pseudonyme de Sir Yes Sir, elle présente depuis bientôt cinq ans sur Twitter des anecdotes d'audiences anonymisées ou de brèves explications juridiques.

L'une de ses premières, sur le rôle des différents juges, avait même été partagée par la Chancellerie. « Il faut absolument expliquer davantage la justice pour que les citoyens comprennent comment elle fonctionne, estime-t-elle. Les réseaux sociaux peuvent être un moyen même si cela reste une goutte d'eau. »

Une profession encouragée à plus s'exprimer

Plus largement, le sujet de l'incompréhension de la justice et de sa médiatisation parfois biaisée préoccupe les magistrats. « Ils ne peuvent pas ignorer l'écart entre les attentes des citoyens, leurs décisions et le traitement qui en est fait », remarque Véronique Champeil-Desplats. Et depuis quelque temps, l'institution s'adapte. « De réels efforts ont été faits concernant la clarté et l'accessibilité de la rédaction des décisions », assure la professeure de droit public.

Les tragiques épisodes terroristes que la France a connus ont aussi fait bouger les lignes. La figure et le rôle de François Molins, procureur de la République de Paris lors des attentats de 2015, a notamment marqué l'opinion publique. Il reste aujourd'hui un personnage connu des Français, et prend parfois la parole dans les médias pour défendre l'Etat de droit et le fonctionnement de la justice.

Puis en 2021, la loi sur la confiance dans l'institution judiciaire portée par le Garde des Sceaux d'alors, Éric Dupond-Moretti, a mis l'accent sur ces enjeux. Elle a par exemple élargi les critères autorisant la captation vidéo de procès. Il en résulte, entre autres, l'émission du service public Justice en France, diffusée depuis l'automne 2022.

« Ce format est novateur puisqu'il donne vraiment à voir la justice du quotidien et, chose plutôt rare, fait entendre des magistrats sur leur dossier, relève Philip Milburn, sociologue de la justice pénale. L'émission, programmée tard le soir, mériterait toutefois une meilleure exposition pour s'assurer qu'elle touche un plus large public. »

Chez les juges du siège, une discrétion plus grande

Dans cette stratégie de rééquilibrage médiatique, les procureurs prennent un rôle central lié à leur mission de communication. Chacun reste indépendant dans sa gestion mais tous ont été encouragés ces dernières années à occuper le terrain, à répondre plus favorablement aux sollicitations des journalistes, même pour indiquer qu'ils n'ont pas d'éléments nouveaux.

Pour les juges du siège en revanche, la situation stagne. « Par leur fonction, ces magistrats sont assez discrets, observe Philip Milburn, professeur à l'université Rennes 2. La culture de la réserve est forte alors que leur métier est peut-être encore moins bien connu du grand public que celui du parquet. »

Une situation dommageable selon le syndicat de la magistrature (SM). « Le devoir de réserve n'est pas un devoir de silence, affirme Manon Lefebvre, secrétaire nationale de l'organisation. Les juges ne doivent pas avoir peur de parler, ce droit a été réaffirmé par le Conseil supérieur de la magistrature et la Cour européenne des droits de l'Homme. »

Selon plusieurs observateurs du monde judiciaire, les contrôles qui pèsent sur le siège - au contraire du parquet - peuvent restreindre les prises de parole. « Cour d'appel, ordre des avocats, parties au procès ou conseil de la magistrature sont autant d'acteurs qui peuvent être perçus comme une pression par les juges du siège », rapporte Philip Milburn.

L'éternelle question des moyens

Pour tous les magistrats, la question de la médiatisation demeure toutefois complexe. Outre les écueils déontologiques, se pose le risque personnel. « Nous sommes habitués à vivre avec la question de la sécurité puisque nous pouvons croiser dans nos juridictions des justiciables connus, cela fait partie du métier, considère Sir Yes Sir. Mais la rapidité et l'ampleur de la médiatisation peut malgré tout dissuader de s'afficher. » La procureure a en tête la publication quasi instantanée du nom de la juge chargée du procès de Marine Le Pen, ce qui lui avait valu de recevoir des messages de menaces.

La solution pourrait-elle être de donner la parole à des juges éloignés de l'affaire mais en mesure d'expliquer la procédure et le droit à l'œuvre ? « Pourquoi pas, mais cela doit rester sobre et ne pas tomber dans le sensationnel », avertit la professeure Véronique Champeil-Desplats. « Peut-être que la Chancellerie pourrait dédier des magistrats à cette communication spécifique pour décrypter l'affaire une fois terminée », imagine de son côté la magistrate active sur Twitter.

Mais à ce dernier point, comme à tout le sujet de la communication, s'oppose l'éternelle question des moyens du ministère de la justice. De parole de magistrat : « Le temps perdu à faire de la pédagogie est du temps qui n'est pas passé sur les dossiers. » Ce n'est donc pas l'envie qui manque.

Louis Faurent

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