Article précédent


Les récentes critiques à l'égard de la magistrature ont mis en lumière le fossé entre les citoyens et leur justice. De l'avis de tous les acteurs du monde judiciaire, il est urgent de mieux faire comprendre le travail des juges. S'exprimer directement dans les médias peut-il être une solution ?
La condamnation de Marine Le
Pen, le 30 mars dernier, par le tribunal correctionnel de Paris dans l'affaire
des assistants parlementaires du Rassemblement national a ravivé les critiques
à l'égard d'une magistrature prétendument politisée. Condamnée à quatre ans
d'emprisonnement dont deux ans ferme aménageables, à 100 000 euros d'amende et
à une peine d'inéligibilité de cinq ans avec exécution provisoire, la députée
et les cadres de son parti ont dénoncé une sanction « politique » et une « décision
partisane ». Des critiques appuyées par une large partie de la classe
politique.
Hasard du calendrier, un
autre procès d'ampleur se tenait en parallèle dans les couloirs de la cité
judiciaire des Batignolles, celui de Nicolas Sarkozy. Et là encore, bien que
les juges aient jusqu'au 25 septembre pour statuer sur les soupçons de financement
illégal de campagne qui pèsent sur l'ancien Président de la République, les
critiques ont fleuri à l'égard des magistrats. Le travail de ces derniers
témoignerait ainsi d'un acharnement et ne s'appuierait que sur des motivations
idéologiques.
La discrétion pour l'impartialité
Cette double actualité
politico-judiciaire a notamment occupé la scène médiathèque, principal relais
des attaques contre la magistrature. Personnalités politiques, donc, mais aussi
chroniqueurs ou éditorialistes, nombreux sont ceux qui ont squatté l'antenne.
Et parmi eux, de rares juges, très discrets, comme à l'accoutumée.
À lire aussi :
Les juges, tous des « gauchistes
» ? « C’est méconnaître totalement la magistrature »
A l'inverse d'une culture
anglo-saxonne qui personnifie et expose davantage la justice dans les médias,
la magistrature française s'affiche en effet assez peu, d'abord pour des
questions d'ordre déontologiques. « Un
magistrat est tenu par un devoir d'impartialité, il ne peut donc pas intervenir
sur une affaire en cours », rappelle Véronique Champeil-Desplats,
professeur de droit public à l'université Paris-Nanterre.
Ce principe, qui vise
justement à garantir l'indépendance de la justice et à se prémunir des attaques
en politisation, demeure solide. Seuls les procureurs peuvent s'exprimer sur
les procédures en cours. Et ces derniers le font de manière cadrée, souvent
lors de conférences de presse, et non en tant qu'invité sur un plateau de
télévision. Si leurs interventions sont scrutées par les journalistes, elles
demeurent limitées par un rythme médiatique très éloigné de celui de la
justice.
Temps judiciaire contre temps médiatique
L'essor des chaînes
d'information en continu dans les années 2000 et de leur besoin d'être
abreuvées en permanence a accentué cet écart. « Si la justice ne parle pas, d'autres parleront à sa place »,
résume une chercheuse connaisseur des arcanes de la magistrature. Avocats,
politiques ou essayistes se sont ainsi multipliés sur les plateaux pour
commenter la vie judiciaire.
Les magistrats, eux, sont
restés dans leurs habitudes et leurs obligations déontologiques, ne pouvant que
constater les discours biaisés voire erronés sur le fonctionnement de la
justice. « Les politiques, les
parties prenantes au dossier, les médias qui cherchent à faire de l'audience
trouvent tous un intérêt à communiquer beaucoup, ce qui n'est pas le cas de la
justice », commente une procureure.
Dans ce contexte, la parole
du parquet peine alors à trouver de l'écho et laisse place à la surenchère. « Il m'arrive de voir ou de lire des
choses hallucinantes dans certains médias », poursuit la magistrate,
qui a choisi de lutter contre ces discours grâce aux réseaux sociaux. Sous le
pseudonyme de Sir Yes Sir, elle présente depuis bientôt cinq ans sur Twitter
des anecdotes d'audiences anonymisées ou de brèves explications juridiques.
L'une de ses premières, sur
le rôle des différents juges, avait même été partagée par la Chancellerie. « Il faut absolument expliquer
davantage la justice pour que les citoyens comprennent comment elle fonctionne,
estime-t-elle. Les réseaux sociaux
peuvent être un moyen même si cela reste une goutte d'eau. »
Une profession encouragée à plus s'exprimer
Plus largement, le sujet de
l'incompréhension de la justice et de sa médiatisation parfois biaisée
préoccupe les magistrats. « Ils ne
peuvent pas ignorer l'écart entre les attentes des citoyens, leurs décisions et
le traitement qui en est fait », remarque Véronique Champeil-Desplats.
Et depuis quelque temps, l'institution s'adapte. « De réels efforts ont été faits concernant la clarté et
l'accessibilité de la rédaction des décisions », assure la professeure
de droit public.
Les tragiques épisodes
terroristes que la France a connus ont aussi fait bouger les lignes. La figure
et le rôle de François Molins, procureur de la République de Paris lors des
attentats de 2015, a notamment marqué l'opinion publique. Il reste aujourd'hui
un personnage connu des Français, et prend parfois la parole dans les médias pour
défendre l'Etat de droit et le fonctionnement de la justice.
Puis en 2021, la loi sur la
confiance dans l'institution judiciaire portée par le Garde des Sceaux d'alors,
Éric Dupond-Moretti, a mis l'accent sur ces enjeux. Elle a par exemple élargi
les critères autorisant la captation vidéo de procès. Il en résulte, entre
autres, l'émission du service public Justice
en France, diffusée depuis l'automne 2022.
« Ce
format est novateur puisqu'il donne vraiment à voir la justice du quotidien et,
chose plutôt rare, fait entendre des magistrats sur leur dossier,
relève Philip Milburn, sociologue de la justice pénale. L'émission, programmée tard le soir, mériterait toutefois une meilleure
exposition pour s'assurer qu'elle touche un plus large public. »
Chez les juges du siège, une discrétion plus grande
Dans cette stratégie de
rééquilibrage médiatique, les procureurs prennent un rôle central lié à leur
mission de communication. Chacun reste indépendant dans sa gestion mais tous
ont été encouragés ces dernières années à occuper le terrain, à répondre plus
favorablement aux sollicitations des journalistes, même pour indiquer qu'ils
n'ont pas d'éléments nouveaux.
À lire aussi :
« Monter une pente qui s'éboule
» : dans la magistrature, les conditions de travail ne s’arrangent pas
Pour les juges du siège en
revanche, la situation stagne. « Par
leur fonction, ces magistrats sont assez discrets, observe Philip Milburn,
professeur à l'université Rennes 2. La
culture de la réserve est forte alors que leur métier est peut-être encore
moins bien connu du grand public que celui du parquet. »
Une situation dommageable
selon le syndicat de la magistrature (SM). « Le
devoir de réserve n'est pas un devoir de silence, affirme Manon Lefebvre,
secrétaire nationale de l'organisation. Les
juges ne doivent pas avoir peur de parler, ce droit a été réaffirmé par le
Conseil supérieur de la magistrature et la Cour européenne des droits de
l'Homme. »
Selon plusieurs observateurs
du monde judiciaire, les contrôles qui pèsent sur le siège - au contraire du
parquet - peuvent restreindre les prises de parole. « Cour d'appel, ordre des avocats, parties au procès ou conseil de
la magistrature sont autant d'acteurs qui peuvent être perçus comme une
pression par les juges du siège », rapporte Philip Milburn.
L'éternelle question des moyens
Pour tous les magistrats, la
question de la médiatisation demeure toutefois complexe. Outre les écueils
déontologiques, se pose le risque personnel. « Nous sommes habitués à vivre avec la question de la sécurité
puisque nous pouvons croiser dans nos juridictions des justiciables connus,
cela fait partie du métier, considère Sir Yes Sir. Mais la rapidité et l'ampleur de la médiatisation peut malgré tout
dissuader de s'afficher. » La procureure a en tête la publication quasi
instantanée du nom de la juge chargée du procès de Marine Le Pen, ce
qui lui avait valu de recevoir des messages de menaces.
La solution pourrait-elle être de donner la parole à des juges éloignés de l'affaire mais en mesure d'expliquer la procédure et le droit à l'œuvre ? « Pourquoi pas, mais cela doit rester sobre et ne pas tomber dans le sensationnel », avertit la professeure Véronique Champeil-Desplats. « Peut-être que la Chancellerie pourrait dédier des magistrats à cette communication spécifique pour décrypter l'affaire une fois terminée », imagine de son côté la magistrate active sur Twitter.
Mais à ce dernier point,
comme à tout le sujet de la communication, s'oppose l'éternelle question des
moyens du ministère de la justice. De parole de magistrat : « Le temps perdu à faire de la
pédagogie est du temps qui n'est pas passé sur les dossiers. » Ce
n'est donc pas l'envie qui manque.
Louis Faurent
THÉMATIQUES ASSOCIÉES
Infos locales, analyses et enquêtes : restez informé(e) sans limite.
Recevez gratuitement un concentré d’actualité chaque semaine.
0 Commentaire
Laisser un commentaire
Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *