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Dans cette chronique, Yves Benhamou, président de chambre à la cour d’appel de Douai et historien de la justice, synthétise les principaux enseignements tirés de l’ouvrage La justice de Saint Louis - Dans l’ombre du chêne* paru en mars dernier, dans lequel Vincent Martin, Pierre-Anne Forcadet et Marie Dejoux analysent les apports du monarque à la justice. Saint Louis aura notamment contribué à renforcer grandement les garanties procédurales des justiciables.
L’image
du bon roi Saint Louis rendant la justice sous son chêne à Vincennes telle que
nous l’a transmise Joinville dans sa fameuse Vie de Saint Louis, demeure
vivace dans l’inconscient des Français. Sans doute la postérité a-t-elle retenu
une image qui ne correspondait pas totalement à la réalité qu’évoquait
Joinville car Saint Louis ne rendait pas lui-même la justice mais invitait des
juristes de son entourage à trouver dans chaque espèce une solution juridique
parfaitement juste aux litiges qui lui étaient soumis par certains de ses
sujets alors qu’il était devant son chêne. Or, voici que vient de paraître tout
récemment un ouvrage collectif d’une belle érudition (comme en témoigne
notamment l’abondante bibliographie) qui s’attache à étudier les diverses
facettes de l’œuvre de Louis IX dans la sphère de la justice à la faveur de son
long règne (de 1226 à 1270).
Il ne
s’agit pas ici de rendre compte de toutes les questions évoquées par cet
ouvrage très riche mais de porter l’éclairage sur certains de ses points
essentiels.
L’affaire
Enguerran de Coucy dont ce livre rend amplement compte, est emblématique de la
volonté de Saint Louis d’affirmer que le premier devoir d’un monarque est de
faire en sorte que la justice soit bien rendue de telle manière que sa
légitimité s’en trouve renforcée. Cette affaire peut être brièvement résumée.
Un jeune baron, Enguerran de Coucy, voit trois jeunes nobles chasser sur ses
terres. Il les fait pendre sur le champ sans les juger. L’abbé de
Saint-Nicolas-au-Bois qui avait la garde de ces jeunes hommes ainsi que leurs
familles décident de porter l’affaire devant le roi. Saint Louis fait
immédiatement incarcérer Enguerran de Coucy ce qui suscite l’opposition des
barons. Finalement ce seigneur aura la vie sauve mais sera condamné par le roi
à une très lourde amende (12 000 livres) ainsi qu’a faire un pèlerinage en
terre sainte. Cette affaire est symptomatique de la volonté du roi Louis IX de
confisquer aux seigneurs de son royaume le droit de se faire justice eux-mêmes
tout en affirmant le principe fondamental dans l’ancienne France qui veut que
toute justice procède du roi (d’où l’expression fameuse décrivant le roi comme “fontaine
de justice”).
Les
auteurs de cette étude montrent bien qu’au milieu du XIIIème siècle
l’attribut régalien de justice est éclaté ; il y a les justices seigneuriales,
les justices laïques et les justices ecclésiastiques qui viennent concurrencer
la justice du roi. La volonté de Saint Louis est donc, pour conforter son
autorité et sa légitimité dans le royaume, de se réapproprier la justice et la
fonction de juger (qu’il s’agisse de justice retenue ou de justice
déléguée). Du reste il est symptomatique que ce soit sous le règne de Louis
IX, sans doute vers 1254, qu’ait été institué le Parlement de Paris -
juridiction aux compétences multiformes.
Saint
Louis aura aussi contribué à renforcer grandement les garanties procédurales
des justiciables en affermissant le caractère contradictoire de l’enquête et en
ouvrant largement le droit d’appel. Autant d’éléments qui préfigurent les
garanties modernes du procès équitable.
Cet
ouvrage collectif a ainsi le mérite de mettre en lumière l’œuvre considérable
de Saint Louis dans la sphère de la justice et dont nous sommes les héritiers.
Celui-ci mérite amplement d’être qualifié de « roi justicier »
tant il apparaît comme le précurseur d’une justice moderne soucieuse d’humanité
et d’impartialité quel que soit le justiciable.
Yves Benhamou
Président de chambre à la cour d’appel de Douai
Historien de la justice
*/ Marie
Dejoux, Pierre-Anne Forcadet, Vincent Martin, Liêm Tuttle, La justice de Saint
Louis - Dans l’ombre du chêne, Puf, 2024, 398 pages.
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